Histoire
Analyse

Inde : au Pendjab, la mémoire sanglante de l'indépendantisme sikh

L'armée indienne capture des militants extrémistes sikhes après l'offensive Blue Star contre le Temple d'or à Amritsar au Pendjab, en juin 1984. (Crédit : DR)
L'armée indienne capture des militants extrémistes sikhes après l'offensive Blue Star contre le Temple d'or à Amritsar au Pendjab, en juin 1984. (Crédit : DR)
Le rêve meurtri d’un État sikh indépendant est encore vivace en Inde. En juin dernier, des membres de la communauté sikhe ont commémoré la reddition des militants extrémistes sikhs enfermés dans le Temple d’Or d’Amritsar. Ils en furent délogés de force par l’armée indienne en juin 1984, lors de la sanglante opération Blue Star. Les manifestants ont chanté des slogans indépendantistes dans l’enceinte du lieu saint, réitérant ainsi leur demande de création d’un État sikh indépendant au Pendjab indien, le Khalistan.
Parallèlement, la classe politique locale fait de son engagement pour la cause sikhe un argument électoral, comme ce fut le cas lors des législatives régionales du printemps dernier. En Occident, la diaspora sikhe se mobilise et réclame des réparations au gouvernement indien pour son rôle dans les violences, tout en maintenant éveillé le souvenir de 1984. Cet activisme nous rappelle que le Pendjab contemporain reste polarisé autour de la « question sikhe » et de la violence que celle-ci a pu engendrer au cours des années 1980 et 1990.

Contexte

Alors que la question cachemirie ou les relations communautaires entre hindous et musulmans font l’objet d’un traitement médiatique continu, les soubresauts de décennies de violences au Pendjab sont vus comme un lointain souvenir dans une Inde désireuse de marcher à pas de géants vers le progrès et le développement. Le calme semble être retombé sur la région des cinq fleuves (Beas, Ravi, Sutlej, Chennab, Jhelum – où le mot « Pendjab » trouve son origine en sanskrit). Mais d’Amritsar à Patiala, la mémoire de l’insurrection sikhe fait encore partie intégrante de l’imaginaire collectif, les échos de 1984 résonnant au sein d’une société pendjabie en mal de mythes. Plus d’une génération après les événements, le recul historique permet l’apparition de sources et témoignages qui viennent affiner le récit de cette période tourmentée, rendant possible une nouvelle lecture d’une décennie noire au Pendjab.

Les Immortels entrent dans l’arène

Les troubles des années 1980 et 1990 au Pendjab plongent leur racine dans les querelles territoriales et politiques de l’empire des Indes. Au début du XXe siècle, la nébuleuse nationaliste indienne s’unifie et s’organise, principalement sous la houlette du Parti du Congrès et de son charismatique dirigeant, Mohandas Karamchand Gandhi. Les années 1920 voient ainsi prendre forme les premières revendications d’ampleur panindienne, notamment avec les mouvements du Califat et de non-coopération, entre 1920 et 1922.
À la même époque, la communauté sikhe se mobilise autour de la religion pour défendre ses lieux de culte, les gouroudwaras, alors sous contrôle du gouvernement et des ordres religieux. Ce premier mouvement akali (« immortel » en pendjabi) donne naissance au Shiromani Gurudwara Prabandhak Committee (SGBC), l’organe chargé d’assurer la gestion temporelle des lieux saints du sikhisme. Cette dimension religieuse se double d’un volet politique, avec la création de l’Akali Dal (« le parti des immortels »), devant faire entendre la voix des sikhs dans l’arène politique nationale, notamment auprès du gouvernement colonial.
Populaire auprès de sikhs désireux de s’associer à un combat identitaire, la montée en puissance de l’Akali Dal au cours des années 1930 et 1940 survient au moment où le Parti du Congrès et la Ligue musulmane transforment le combat pour l’indépendance en lutte communautaire entre hindous et musulmans.
*Souhaitant ainsi supprimer les quotas dont les sikhs bénéficiaient au sein de l’armée et dans les assemblées législatives provinciales.
Au travers de l’Akali Dal, les dirigeants sikhs espèrent ainsi peser dans les négociations sur l’avenir de l’empire des Indes, alors que celui-ci semble s’acheminer vers une division territoriale selon des lignes religieuses. Après la résolution de Lahore de 1940, au cours de laquelle les dirigeants de la Ligue musulmane expriment pour la première fois leur volonté de créer un État musulman séparé dans le sous-continent, le Pakistan, les dirigeants sikhs prennent conscience de leur vulnérabilité. Si le Parti du Congrès peut alors apparaître comme plus ouvert aux sikhs, son programme nationaliste n’accorde pas de droits particuliers aux minorités*, achevant de convaincre les dirigeants Akali de la nécessité d’une troisième voie. Celle-ci prendra la forme d’un État sikh indépendant.
Le Pendjab de 1951 à 1966. (Crédits : Wikiwand)
Le Pendjab de 1951 à 1966. (Crédits : Wikiwand)
* »Pendjab libre » en hindi. ** »Pays des Purs », signification similaire à celle de « Pakistan ». ***Selon le recensement de 1931, le dernier exercice démographique complet réalisé par les Britanniques.
En 1946, alors que l’indépendance est proche, Master Tara Singh, figure de proue de l’Akali Dal, veut faire accepter aux Britanniques l’idée d’un « Sikhistan », alternativement nommé Azad Punjab* ou Khalistan**. Sur le principe, il se déclare pour l’unité indienne, mais si la demande du Pakistan est acceptée, alors c’est un État sikh séparé qui devra voir le jour. Seulement, il manque aux sikhs une variable-clé dans leur équation séparatiste : la démographie. Ils ne forment que 14 % de la population du Pendjab***, ce qui rend caduque l’idée d’un État sikh indépendant, qu’aucune des trois grandes forces en présence, le Congrès, les Britanniques et les musulmans, ne considère de fait avec sérieux. La mission ministérielle envoyée par Londres pour trancher sur le sort de l’empire des Indes ne retiendra donc pas le projet du Sikhistan.
*Le Radcliffe Award, annoncé le 17 août 1947, soit trois jours après l’indépendance des deux États.
À l’heure où sonne l’indépendance, les sikhs se trouvent de facto partagés entre l’Inde et le Pakistan. Leur territoire historique, le Pendjab, est en effet au cœur des revendications des deux nouveaux États. Les autorités coloniales annoncent un partage à la hâte de la province*, qui ne satisfait personne. Hindous, musulmans, sikhs : chaque partie en présence souhaite disposer de la région dans son entièreté. À défaut, c’est une purification communautaire qui doit prévaloir : si le Pendjab doit être tronqué, il sera a minima religieusement homogène. C’est dans cette logique que les musulmans chassent cinq millions d’hindous et de sikhs de la partie occidentale de la province. Tel un parfait retour de balancier, l’exact opposé se produit au Pendjab oriental. Les sikhs, à l’épicentre de ces transferts de population, vont en être autant les victimes que les bourreaux. Des milices se forment sous la houlette de dirigeants akalis et de maharajahs sikhs (celui de Patiala notamment). Elles partent ensuite semer la terreur dans les campagnes pendjabies, accompagnant par le sang les transferts forcés de population. Les massacres communautaires qui entachent le Pendjab entre 1947 et 1948 vont faire plus d’un million de victimes civiles, traumatisme fondateur que le sous-continent continue de panser soixante-dix ans plus tard.
*En outre, les principaux centres religieux sikhs se trouvent du côté indien, notamment la ville d’Amritsar.
Les sikhs ont pu faire payer aux musulmans leur rêve de Pakistan. Le Pendjab est en cendres, mais ses régions de l’Est, dévolues aux sikhs et aux hindous, ont été épurées des musulmans, qui n’y constituent plus que 1 % de la population. Peu importe que le tribut ait été lourd et que les sikhs de Lahore et des colonies de l’Ouest aient dû fuir : la zone de peuplement sikhe est désormais plus réduite, rendant de fait réaliste l’idée d’un Khalistan*. Pour ce faire, il restait toutefois à rallier les dirigeants de l’Inde indépendante à cette proposition communautaire. Ce qui n’allait pas être chose aisée.

Impossible Khalistan

L'incendie du Subarmati Express à Godhra le 27 février 2002.
L'incendie du Subarmati Express à Godhra le 27 février 2002. (Crédit : AP / Source : New York Times)
L’appareil congressiste, alors aux commandes de l’Union indienne, est en effet plus que réticent à concéder quelconques faveurs aux revendications ethniques, religieuses ou régionalistes. Échaudé par le précédent pakistanais et ses conséquences tragiques, le Premier ministre Jawaharlal Nehru n’est pas prêt à diviser à nouveau l’Inde, déjà tronquée et meurtrie, selon d’innombrables lignes communautaires. Ainsi, alors que l’Akali Dal et Master Tara Singh réclament avec insistance une province sikhe (la « Punjabi Subha »), Nehru rétorque, cinglant, qu’il « n’y aura pas de Punjabi Subha. C’est une demande communaliste et l’on s’y opposera fermement. »
*Ils constituent plus de 60 % de la population du nouveau Pendjab, contre 35 % dans l’ancien découpage. **Une partie du Pendjab revient à l’Himachal Pradesh, qui accède au statut d’État en 1971.
L’Akali Dal ronge son frein. La mort de Nehru en 1964 et la deuxième guerre indo-pakistanaise l’année suivante vont changer la donne politique. Lors du conflit, les sikhs figuraient aux avant-postes des attaques pakistanaises et leur loyauté et leur bravoure ont impressionné le reste de l’Inde. En outre, Indira Gandhi, Premier ministre depuis 1966, ne partage pas les scrupules de son père sur la question pendjabie. En 1966, elle accède aux demandes de l’Akali Dal en divisant le Pendjab, officiellement pour des raisons linguistiques (les sikhs parlent majoritairement pendjabi avec l’écriture gourmoukhie, là où les hindous lui préfèrent l’hindi en graphie nagarie), en réalité sur des bases ethnoreligieuses. Les sikhs obtiennent la création d’un Pendjab où ils sont majoritaires*, les hindous étant dorénavant concentrés dans le nouvel État d’Haryana, avec la cité moderne de Chandigarh comme ville-tampon, capitale des deux États**.
Après cette victoire fondatrice, la longue histoire du régionalisme sikh aurait pu s’arrêter là. Il n’en est rien. Les luttes politiques menées par l’Akali Dal depuis un demi-siècle avaient aiguisé son appétit pour le pouvoir, d’autant plus absolu qu’il se considérait comme seul représentant légitime de la communauté sikhe. Or l’aura de son succès de 1966 pâlit bien vite : les élections régionales de 1967 l’obligent à partager la scène politique régionale, au sein de coalitions éphémères, d’abord avec les communistes puis avec les nationalistes hindous.
*Passant ainsi de 60 % de la population en 1971 à 52 % en 1981.
L’Akali Dal se sent donc dépossédé du Pendjab, joyau qu’il avait mis des décennies à modeler. Un changement de stratégie s’impose. Sociologiquement, les sikhs sont alors loin de former un bloc homogène. Si les grands propriétaires terriens, rendus prospères par la révolution verte, forment l’ossature électorale de l’Akali Dal, les sikhs des villes, en contact permanent avec des hindous, regardent plutôt du côté du Congrès. Enfin, les mazhabis, intouchables convertis au sikhisme et de fait ostracisés par le reste de la communauté, se tournent vers l’égalitarisme des communistes pour faire entendre leur voix. En outre, l’afflux de travailleurs migrants consécutif à la révolution verte tend alors à diminuer le poids démographique des sikhs au Pendjab*.
*Plusieurs versions de la résolution existent, autorisant différentes lectures, plus ou moins modérées.
Pour réagir à l’érosion de sa domination politique et sociétale, l’Akali Dal va jouer à plein la carte communautaire, afin d’unir et de rendre captif cet électorat sikh aux appartenances encore disparates. C’est ainsi qu’en 1973, les dirigeants akalis décident lors d’un conclave à Anandpur Sahib d’adopter une résolution qui réaffirme la volonté de construire une communauté sikhe souveraine*, réunie autour de valeurs et d’intérêts partagés. Par cet acte hautement symbolique, la classe politique sikhe fait un pas supplémentaire vers le séparatisme et par extension vers l’affrontement ouvert avec New Delhi.
Indira Gandhi est alors aux commandes de l’Union indienne. La fille unique du Pandit Nehru arbore une vision très centralisatrice et autoritaire du pouvoir. Sa stratégie fait la part belle à la cooptation d’élites locales dans le but d’assurer la domination du Congrès sur tous les territoires turbulents de l’Union. Pour contrer l’Akali Dal au Pendjab, Indira Gandhi va avoir recours aux services de sikhs ralliés à la cause de l’unité nationale et du gouvernement.

Les Gandhi ont leur homme au Pendjab

Le discours ethnonationaliste de l’Akali Dal va tout d’abord être repris par le Congrès. En charge de l’État entre 1972 et 1977, le parti, avec à sa tête le sikh Giani Zail Singh, va tenter de déborder l’Akali sur le terrain culturel. Routes et circuits de pèlerinage sont ainsi inaugurés afin de satisfaire les revendications identitaires sikhes. Toutefois, préférant l’original à la copie, les électeurs vont faire revenir l’Akali Dal à la tête de l’État lors des élections de 1977. Cette défaite du Congrès va convaincre Indira Gandhi et ses acolytes de changer de stratégie et de s’appuyer sur des éléments perturbateurs pour reprendre pied dans la région.
Plus qu’Indira Gandhi, ce sont ses fils Sanjay puis Rajiv, secondés localement par Zail Singh, qui vont diriger cette stratégie de reconquête. Sanjay Gandhi se met à la recherche du mauvais démon qui pourra faire tomber l’Akali Dal et jette son dévolu sur un certain Jarnail Singh. Ce trentenaire est depuis l’été 1977 à la tête de l’une des institutions les plus rigoristes et respectées du sikhisme, le séminaire de Damdami Taksaal, sous le titre de Sant Jarnail Singh Bhindranwale. Homme de religion autant que de pouvoir, Jarnail Singh va se faire connaître dès le printemps suivant en s’attaquant à la puissance congrégation des Nirankaris, hérétiques aux yeux du rigoriste Bhindranwale, dans des affrontements qui feront plusieurs morts.
Son intransigeance et sa détermination plaisent à Sanjay Gandhi, qui voit tout de suite dans ce nouveau Luther le moyen de contrer les Akalis. Bhindranwale commence à recevoir des donations de Gandhi, pendant que Zail Singh s’occupe de créer une organisation militante chargée de relayer le message politique du Sant, le Dal Khalsa.
*Rajiv devient l’interlocuteur privilégié de Bhindranwale en 1980, après la mort de son frère Sanjay dans un accident d’avion. ** »Voie » ou « chemin » en sanskrit. ***Prenant modèle dans son combat sur Israël, qui arrive selon lui à juguler la pression des Arabes, bien plus nombreux. ****Deux gourous sikhs (chefs spirituels de la communauté) ont été assassinés au temps des Moghols : Arjan en 1606 par l’empereur Jahangir et Teg Bahadur en 1675 par l’empereur Aurangzeb, dans les deux cas pour leur opposition politique à l’empire.
Fort du soutien direct de Bhindranwale, qui bénéficie d’une popularité grandissante auprès de sikhs habitués aux atermoiements de l’Akali Dal, le Congrès remporte les élections provinciales de 1980. En contrepartie de cette renaissance, les frères Gandhi* laissent le champ libre au Sant Bhindranwale pour mener à bien son projet de refondation de la société pendjabie. L’ordre nouveau, ou panth**, que promeut le prêcheur s’articule autour d’une vision d’une communauté sikhe purifiée de ses mauvais éléments, notamment les hindous et les sikhs modérés. Orateur charismatique, il déclare ainsi que les sikhs sont « des esclaves dans une Inde indépendante »***. Pour pallier cette situation, il importe de créer une nation sikhe (qaum) fondée sur la religion et à même de s’émanciper de la tutelle pluriséculaire de l’autorité de Delhi, à l’image des gourous sikhs des siècles derniers défiant le Grand Moghol****. Bhindranwale va se voir indirectement aidé dans ce programme ethnonationaliste par la diaspora sikhe, dont les activistes annonceront en grande pompe à l’été 1980 la création d’une « République du Khalistan », plantant symboliquement le drapeau indépendantiste sur le dôme du Darbar Sahib.
Assis en tailleur au centre, Sant Jarnail Singh Bhindranwale, leader du mouvement rigoriste et indépendantiste sikhe de 1977 à 1984. (Crédits : Raghu Rai / Source : Writingthroughlight.com)
Assis en tailleur au centre, Sant Jarnail Singh Bhindranwale, leader du mouvement rigoriste et indépendantiste sikhe de 1977 à 1984. (Crédits : Raghu Rai / Source : Writingthroughlight.com)
Le Sant va cependant aller bien plus loin qu’une simple république fantoche. Il défie ses opposants ouvertement, redéfinissant les limites du combat politique. En avril 1980, le dirigeant des Nirankaris est assassiné à Delhi par des fidèles de Bhindranwale. Moins d’un an plus tard, c’est au tour d’un magnat de la presse pendjabie d’être tué par les nervis du Sant, pour lui avoir été ouvertement hostile dans les colonnes de ses journaux. C’est ensuite au tour d’un avion d’Air India d’être détourné par le Dal Khalsa dans le but d’obtenir la libération de ses membres emprisonnés. Puis, en avril 1983, les hommes de Bhindranwale abattent un haut responsable de la police pendjabie dans l’enceinte du Temple d’Or. Quelques mois plus tard, c’est au tour de passagers hindous voyageant dans un bus d’être séparés du reste des voyageurs et exécutés. Ces faits d’armes font de Bhindranwale un héros auprès d’une frange de la population, alors même que le Pendjab sombre dans une spirale de violence, obligeant New Delhi à prendre le contrôle direct des institutions gouvernementales.
*Ainsi des hindous, dont il parlera en ces termes : « S’ils viennent à la recherche de sikhs, écrasez leur crâne avec une antenne TV. » **D’autant plus que la peine tacite pour un informateur ou un policier trop prompt à enquêter sur les méfaits de Bhindranwale était bien souvent la mort. S’étant rendu de lui-même, Bhindranwale fut néanmoins arrêté une fois. Il sera relâché trois semaines plus tard, faute de preuves. ***Le Pendjab proteste alors contre la construction du canal Satlej-Yamuna, qui permettrait à l’Haryana de disposer des ressources hydriques des fleuves pendjabis. Trente-cinq ans plus tard, le canal n’a toujours pas été construit. ****Chandigarh est alors la capitale du Pendjab et de l’Haryana, en plus d’être un territoire autonome, triple statut qu’elle a conservé jusqu’à aujourd’hui.
Responsable de cette flambée meurtrière*, le Sant ne sera pourtant jamais inquiété, bénéficiant de la protection directe de Giani Zail Singh, fidèle homme de main des Gandhi dans la région. Du fait de ces interférences politiques, la police du Pendjab échouera à de nombreuses reprises à le capturer**. Icône charismatique dans une société déboussolée, Bhindranwale tisse sa toile tel un fin stratège. Allié de circonstance du Congrès, il se rapproche également des Akalis afin de bénéficier de leur force de frappe populaire. Les deux mouvements sikhs font ainsi front commun en 1982 pour défendre les intérêts du Pendjab face à l’Haryana voisin dans une dispute pour les ressources en eau de la région***, ou encore pour faire de Chandigarh la capitale unique du Pendjab****. Ces agitations permettent à la frange extrême des akalis de manœuvrer et de prendre le dessus sur les modérés : désormais, l’Akali Dal va soutenir Bhindranwale et renouer avec des positions intransigeantes et maximalistes (organisation de shaheed jathas, ou escadrons martyrs, afin de prêter support au Sant).
Le Congrès et l’Akali Dal rivalisent donc de flagorneries et autres bassesses (Rajiv Gandhi soutiendra ainsi que ses activités sont purement religieuses et non politiques) pour garder les faveurs du Sant d’Amritsar, sans que cela vienne enrayer leur perte de popularité. Le seul vainqueur de cette montée aux extrêmes est en effet Bhindranwale, maître d’orchestre entraînant progressivement le Pendjab dans une symphonie mortelle. Fin 1983, il déménage avec ses plus fidèles lieutenants au sein de l’Akal Takht, siège de l’autorité temporelle sikhe, situé en plein cœur du Darbar Sahib, le Temple d’Or. Depuis ce quartier général, il commande ses campagnes de terreur, ciblant ses adversaires, toujours plus nombreux. Durant la première moitié de l’année 1984, près de 300 personnes périssent dans les violences politiques engendrées par Bhindrawale et sa troupe.

Blue Star, l’étoile sanglante

*Entouré de ses proches collaborateurs et communicants Arun Singh et Arun Nehru, « trio » incontournable à l’époque, très présent dans l’entourage d’Indira Gandhi. **Notamment le major général Shahbeg Singh, héros de la guerre de 1971 contre le Pakistan.
Sur les conseils de son fils Rajiv*, Indira Gandhi reste persuadée que Bhindranwale sert le jeu du parti du Congrès, et que leurs intérêts sont encore compatibles. Le Sant, qui n’a que mépris pour cette « fille de brahmane » (panditain), se terre dans son bastion de l’Akal Takht, fortifié tel un bunker (des ex-militaires ralliés sont venus prêter main-forte aux militants, apportant compétences logistiques et tactiques**), dans l’attente de l’affrontement final qui lui permettra d’accéder au statut de martyr de la communauté. Dénouement que New Delhi se voit ravie d’honorer.
*Des contacts qui n’ont fait surface que récemment, à la suite de la déclassification d’un document indiquant la visite d’un officiel britannique en Inde afin de conseiller les services de renseignement indiens en vue d’une éventuelle opération au Pendjab.
Dès le début de l’année 1984, l’armée indienne élabore des scénarios afin de reprendre le Temple d’Or à Bhindranwale et sa cohorte. Si officiellement les négociations pour trouver une solution pacifique à la crise continuent, les partisans d’une intervention gagnent en influence auprès d’Indira Gandhi. Le chef d’État-major de l’armée promet une opération éclair, sans aucun dommage pour l’édifice religieux. Des contacts secrets sont noués avec les forces spéciales britanniques pour disposer d’expertise pour des combats de cette nature*. De leur côté, Rajiv Gandhi et ses golden boys finissent par changer de cap, dorénavant convaincus que Bhindranwale représente un danger réel, d’autant plus que des rumeurs de liens entre son mouvement et le gouvernement pakistanais commencent à courir.
Résignée, Indira Gandhi se résout donc à utiliser l’option militaire à la fin mai 1984, avec la garantie d’une action rapide et sans dégâts. Ce sera l’opération Blue Star. Un couvre-feu est mis en place autour du Temple d’Or, obligeant des milliers de pèlerins présents dans le complexe à assister, impuissants, à la bataille. L’armée indienne investit l’enceinte du Temple d’Or dans la nuit du 5 juin. Retranchés dans leur fortin de l’Akal Takht, les partisans de Bhindranwale ripostent massivement, munis de grenades, mitrailleuses et mortiers. Sûrs de leur capacité de résistance et galvanisés par leur chef, les militants repoussent tout au long de la nuit les assauts répétés de l’infanterie indienne. Face à cet échec, le commandant de l’opération, le major général Kuldip Singh Brar, ordonne aux premières lueurs du jour à plusieurs tanks de prendre position dans le complexe et de tirer au canon sur l’Akal Takht. Toute la journée, un déluge de feu s’abat sur le bâtiment. À la nuit tombée, l’ensemble n’est que ruines et gravats, auxquels s’ajoutent des centaines de cadavres jonchant les sols de marbre du Darbar Sahib. Les corps de Bhindranwale et de ses derniers fidèles ne seront retrouvés qu’au matin du 7 juin.
L'armée sur les toits d'Amritsar lors de l'opération Blue Star pour anéantir l'insurrection sikhe au Temple d'or, en juin 1984. (Crédits : LHouse.co)
L'armée sur les toits d'Amritsar lors de l'opération Blue Star pour anéantir l'insurrection sikhe au Temple d'or, en juin 1984. (Crédits : LHouse.co)
*L’armée décompte 83 morts, les militants sont eux entre 300 et 500 à avoir péri lors de l’assaut.
C’est une victoire à la Pyrrhus pour l’armée et le gouvernement indien. Le Saint des Saints du sikhisme n’avait pas été profané et ravagé avec une telle ampleur depuis plus de deux siècles. Selon les sources, les victimes se comptent par centaines, voire par milliers. Une majorité d’entre elles sont des civils, pris au piège dans ce complexe en état de siège*. Surtout, au-delà de la terrible violence de l’assaut, Blue Star va finir d’accomplir le travail de Bhindranwale, en créant une unité inédite chez les sikhs. Auparavant adulés ou détestés, le Sant et son Khalsa sont désormais des martyrs de la cause sikhe ; le gouvernement central fait dorénavant l’objet d’un rejet uniforme, comme jamais depuis les Moghols. Indira Gandhi et son État-major ont transformé le Temple d’Or en champ de bataille, afin de régler un problème qu’ils avaient eux-mêmes créé. Cette tentative de coup d’éclat politique permanent se termina par un massacre. La boîte de Pandore était pourtant loin de se refermer. Bhindranwale et Blue Star n’allaient être en fin de compte qu’un prélude, catalyseurs des tragédies à venir.
*Deux ministres-en-chefs du Pendjab seront en outre assassinés, sans compter les actes de terrorisme international, comme l’explosion en plein vol d’un avion d’Air India en juin 1985, dans laquelle 329 personnes périssent.
La suite s’apparente à une macabre et implacable mécanique. En représailles à l’opération, Indira Gandhi est assassinée par ses gardes du corps sikhs à son domicile, le 31 octobre 1984. Dans les jours qui suivent, des milliers de sikhs périssent dans les pires émeutes qu’ait connues l’Inde depuis l’indépendance. Au Pendjab, une nouvelle génération de militants mène une guerre de terreur contre le gouvernement, à laquelle New Delhi répond par des méthodes punitives et extrajudiciaires. La population est prise dans l’étau d’une violence quotidienne : assassinats, disparitions, enlèvements, attaques à l’explosif*. Les civils sont les principales victimes de ce conflit, qui cause plus de 20 000 morts entre 1984 et 1994, véritable décennie noire pour le Pendjab. L’usure des militants, la lassitude de la population et la détermination de New Delhi auront finalement raison de la chimère d’un Khalistan violent. Le calme revient progressivement à la fin des années 1990, avec la normalisation et la modération de l’Akali Dal, qui retrouve les rênes du pouvoir.
Pour autant, les fantômes de 1984 continuent de planer sur les plaines du Pendjab. Une première génération a été perdue, abandonnée à l’idée d’une guerre sainte contre l’État indien. Celle qui grandit aujourd’hui se retrouve malmenée par une croissance économique qui n’apporte pas le développement espéré. La jeunesse d’Amritsar ou de Jalandhar rêve de San Francisco ou Toronto, où vivent déjà des millions de leurs aînés. À défaut, elle traîne son mal-être dans les campagnes, parsemées de centres de lutte contre les addictions. Entre intoxication au bhang et autres drogues de synthèse, les jeunes trouvent néanmoins le temps de se repasser des vidéos à la gloire de Bhindranwale. Les martyrs ont la vie longue.
Par Guillaume Gandelin
A propos de l'auteur
Guillaume Gandelin
Diplômé de l’Institut d’études politiques d’Aix-en-Provence, Guillaume Gandelin est spécialiste de l’Asie du Sud, avec une prédilection pour l’Inde où il a vécu et étudié. Chercheur au Laboratoire d’études prospectives et d’analyses cartographiques (Lépac) depuis 2012, il assure la préparation et le suivi scientifique de l’émission "Le Dessous des Cartes", diffusée chaque semaine sur Arte et participe au développement du projet de géopolitique prospective Les Futurs du Monde. Il est par ailleurs régulièrement sollicité pour intervenir dans le cadre de conférences, tables rondes et séminaires de formation, aussi bien en français qu’en anglais.