Environnement
Chroniques indonésiennes

Indonésie : Bali tremble dans l’ombre du mont Agung

L’Agung, vu depuis l’île voisine de Nusa Lembongan. (Crédit : Tom Eisenchteter)
L’Agung, vu depuis l’île voisine de Nusa Lembongan. (Crédit : Tom Eisenchteter)
Du haut de ses 3 142 mètres, l’imposant mont Agung surplombe l’île enchanteresse de Bali. À 75 km du hub touristique de Kuta, le plus haut volcan de l’île gronde et fume depuis le mois d’août, annonçant une probable éruption. Telle une épée de Damoclès suspendue au-dessus des populations locales, du tourisme et du trafic aérien régional, le géant Agung menace une nouvelle fois l’Indonésie et la région, plus de 50 ans après sa dernière éruption.
Bali est mondialement réputée pour ses rizières émeraude, ses spots de surfs et ses temples hindous. Mais il est difficile, voire impossible, de s’y rendre sans contempler ses nombreux volcans qui dominent l’île, sculptent ses paysages et découpent son horizon. Résultant de la subduction tectonique des plaques eurasiatique et australienne, Bali, comme la plupart des îles de l’archipel indonésien, se situe en effet sur une « ceinture de feu », qui parcourt l’océan Pacifique, de la partie la plus orientale de l’Asie du Sud-Est aux côtes latino-américaines. L’Indonésie compterait à elle seule une cinquantaine de volcans actifs.
On se souvient encore de l’éruption du Merapi en 2010, qui a fait presque 400 morts à Java, de celle du Sina-bung à Sumatra , qui, depuis son réveil, a déplacé des dizaines de milliers d’habitants. On se souvient aussi de l’importante perturbation du trafic aérien régional qu’a causée en 2015 le mont Raung, la « montagne qui rugit ». Bali n’est pas en reste. Sur ses 6 000 km² de superficie, l’île dénombre une dizaine de volcans, dont deux sont encore actifs : le mont Batur, et son point culminant, la « montagne mère », le mont Agung.
Haut lieu spirituel d’une île principalement hindoue dans une Indonésie à dominance musulmane, le mont Agung est vénéré par les Balinais depuis bien avant l’introduction de l’hindouisme. Beaucoup des temples de l’île sont naturellement orientés vers le volcan, considéré comme la demeure des dieux et le centre de l’univers balinais. Il est même dit que les Balinais ne respectent traditionnellement pas les quatre points cardinaux mais s’orientent selon l’axe Kaja-Kelod, qui pointe vers la montagne sacrée, et dorment la tête tournée dans sa direction. J’ai trouvé au cours de mes voyages peu de lieux où les croyances religieuses sont aussi présentes et rythment à ce point le quotidien. Chaque jour, les dieux et les esprits reçoivent des offrandes déposées dans les nombreux sanctuaires présents aux pieds des arbres, à chaque carrefour, sur les pas de portes et même sur les tableaux de bord des taxis, jusqu’au haut lieu de la culture balinaise, le temple mère de Besakih, perché sur les flancs mêmes de l’Agung.
En août, la montagne sacrée s’est donc mise à gronder et à trembler. Ces dernières semaines, les secousses se sont intensifiées, indiquant que le magma continuait de remonter vers la surface. Le 22 septembre, le niveau d’alerte maximal a été décrété annonçant une forte probabilité d’éruption. Depuis, plus de 100 000 personnes ont été évacuées et un périmètre de sécurité de 12 kilomètres autour du cratère a été instauré par les autorités locales. Le traumatisme de sa dernière éruption en 1963 reste gravé dans les mémoires. Le Mont Agung avait alors envoyé un nuage de cendres jusqu’à Jakarta, à 1 000 kilomètres de là. Ses coulées de lave et ses gaz toxiques avaient causé la mort de plus de 1 500 villageois.
Pour pallier l’instabilité politique et la crise économique qui régnaient à travers l’Indonésie à la suite de son indépendance en 1949, et face à l’apparent désir nationaliste des nouveaux dirigeants de mettre un terme à la civilisation millénaire balinaise, les prêtres de Besakih se tournèrent vers l’Agung. Sentant la caste balinaise triwangsa et l’influence de ses rajas menacées, ils organisèrent le rituel ancien de Eka Dasa Rudra qui avait pour but de purifier l’île. Les dieux répondirent. La montagne sacrée se réveilla de son long sommeil et une série d’éruptions meurtrières dévasta l’île.
Nombre de victimes faisaient leurs offrandes sur les crêtes du cratère au moment de l’éruption. Les survivants se souviennent encore de la pluie de feu, de roches et de cendres qui s’abattit sur l’île durant presque une année entière. Sukarno, entêté dans sa confrontation avec la Malaisie, ne demanda aucune aide à ses voisins et minimisa la catastrophe. En réalité, plus de 50 000 hectares de terres furent détruits, affectant plus de 100 000 personnes. Le bétail, principale source de revenus dans la région la plus touchée de Karangasem, fut décimé et la presse locale rapporta des cas de malnutrition et de famine. Autant de faits niés par Jakarta, pour ne pas entacher l’image de Bali qui amorçait son essor touristique et allait devenir son joyau après la construction de l’aéroport international en 1968.
Il est vrai que le Bali d’aujourd’hui n’a rien à voir avec le Bali de l’époque, et qu’une nouvelle éruption de l’Agung sera sans doute sensiblement moins meurtrière et dévastatrice que celle de 1963. Les infrastructures, les systèmes d’alerte et les services d’évacuation en place sont capables de subvenir aux besoins. La menace règne cependant sur l’économie locale, le tourisme régional et le trafic aérien international, surtout en provenance de l’Australie. Sans oublier les possibles répercussions sur le climat : l’éruption de 1963 avait provoqué une baisse de la température atmosphérique de 0,4 degré. Un tel chiffre, apparemment insignifiant, n’est pas à prendre à la légère. Le dernier âge de glace fut déclenché par des moyennes de température atmosphérique inférieures de seulement 5 degrés par rapport aux moyennes actuelles.
Alors que les autorités locales rassurent – « S’il vous plaît, venez et visitez Bali ! » – et que l’Agung gronde, des prêtres continuent de se rendre sur le cratère. Les fidèles, eux, ne cessent d’affluer au Besakih, démontrant au monde et au reste de l’Indonésie la résilience de la population et de la culture balinaises, et leur détermination à faire face à tous les défis, y compris ceux qui émanent des dieux.
A propos de l'auteur
Tom Eisenchteter
Franco-britannique né à Paris en 1989, Tom Eisenchteter est diplômé en Sciences Politiques de l’Université de Nottingham. Après avoir travaillé à Johannesburg à la Chambre de Commerce franco-sud-africaine, il rejoint l’ONU à Bangkok où il vit pendant trois ans. Spécialisé en politique thaïlandaise et en géopolitique régionale, il rejoint le bureau régional de la Fédération Internationale de la Croix Rouge à Kuala Lumpur d’où il couvre notamment le typhon Haiyan aux Philippines et le tremblement de terre au Népal. Aujourd’hui de retour en France, il travaille dans la promotion des relations franco-asiatiques à Paris.