Société
Chroniques thaïlandaises

Thaïlande : Meurtres et mystères à Koh Tao

Koh Tao et les trois îles de Koh Nang Yuan connectées par un ban de sable, en Thaïlande. (Crédits : Logan Brown / Robert Harding / via AFP)
Koh Tao et les trois petites îles de Koh Nang Yuan connectées par un ban de sable, en Thaïlande. (Crédits : Logan Brown / Robert Harding / via AFP)
Vivre en Thaïlande vous expose rapidement aux facettes les moins attrayantes de ce pays. D’un côté, ses plages idylliques, ses temples somptueux, ses centres commerciaux colossaux ou ses mets succulents attirent les touristes du monde entier. De l’autre, accidents de la route, arnaques, fraude, corruption, suicides, morts louches… Autant de faits divers auxquels on accorde de moins en moins d’importance, au fil du temps. Il est vrai qu’aucun d’entre eux n’est comparable, par leur brutalité, leurs implications et leur retentissement, aux meurtres d’Hannah Witheridge et David Miller, perpétrés en 2014 sur l’île paradisiaque de Koh Tao. Les deux Birmans accusés de l’assassinat attendent le verdict de la Cour suprême, après avoir une dernière fois fait appel de leur condamnation à mort fin août dernier.
Surnommée « l’île de la tortue » en raison de sa forme, Koh Tao est un pittoresque paradis tropical. Au large des rives bétonnées de Koh Samui et des célèbres Full Moon Party de Koh Phangan, les journées y sont paisibles. Tout au long de l’année, les vagues turquoises du golfe de Thaïlande lapent tranquillement le sable chaud de sa vaste plage de Sairee. Amarrés aux cocotiers, ses long tail boats, les traditionnels bateaux à queue longue, ondulent jusqu’au soir et bercent les nombreux visiteurs venus admirer le coucher de soleil en sirotant un cocktail au rythme des derniers ressacs du jour. Difficile donc d’imaginer comment cet Eden de seulement 21 kilomètres carrés, renommé mondialement pour ses spots de plongée, est devenu le théâtre d’une affaire sordide.
C’est au petit matin du 15 septembre 2014 qu’un employé birman muet, nettoyant la plage des excès de la veille, retrouve les corps sans vie, défigurés, de deux touristes britanniques qui résidaient aux Ocean View Bungalows, à deux pas. Les autopsies révéleront que Hannah Witheridge, 23 ans, une orthophoniste de Great Yarmouth, aurait succombé à ses blessures après avoir été violée, et que David Miller, 24 ans, un ingénieur originaire de Jersey, serait décédé par noyade suite à un traumatisme crânien. Une bêche de jardin et une matraque en bois retrouvées un peu plus loin seront rapidement désignées comme les armes du crime. En Thaïlande, on accuse déjà la communauté migrante birmane, très présente sur l’île.
La brutalité du double meurtre et son contexte mystérieux suscitent très vite l’attention des médias internationaux, inquiétant ainsi une industrie touristique déjà fragilisée depuis le coup d’État du 22 mai. Soucieux d’étouffer une affaire qui commence à ébranler la réputation de son nouveau gouvernement, le chef de la junte militaire, le général Prayuth Chan-ocha, y voit aussi l’occasion d’unir son pays divisé derrière un ennemi commun. Mieux, c’est l’ennemi historique de la Thaïlande ! Prayuth accuse publiquement les travailleurs migrants de l’île qui « menacent la stabilité de la nation ». Il met ainsi la pression sur les autorités locales et les encourage à boucler l’affaire au plus vite. La police rassemble alors les travailleurs birmans pour les soumettre à des tests ADN. Certains se plaindront d’avoir été violentés, même ébouillantés – accusations niées catégoriquement par les autorités. Reste que les tests n’aboutissent à aucun résultat probant, et l’attention des autorités se tourne donc vers les touristes occidentaux. Les Thaïlandais, eux, sont épargnés – selon un officier, ils seraient « incapables » de commettre un tel crime.
Le regard du monde tourné sur la petite île, l’enquête devient bientôt une tragi-comédie. On accuse d’abord un autre touriste britannique qui partageait sa chambre avec David Miller et aurait été motivé par la jalousie : un « crime de passion », lit-on dans les journaux. Il est donc arrêté à l’aéroport de Bangkok alors qu’il s’apprêtait à quitter le pays, mais on découvre dans la foulée qu’il était parti de Koh Tao la veille du meurtre. L’enquête s’oriente alors brièvement vers deux membres de la mafia locale après que Sean McAnna, un guitariste écossais bien connu sur l’île et ami des défunts, a affirmé avoir fui Koh Tao le lendemain du drame, suite à une menace de mort. Puis c’est au tour des joueurs de l’équipe de football d’attirer l’attention des enquêteurs. Pressurées par la junte militaire qui n’apprécie guère le brouhaha que cette affaire engendre, les autorités locales testeront l’ADN de plus de 200 personnes. Et pendant ce temps, les médias régionaux rapportent des déclarations attestant de pots-de-vin, de torture, d’intimidation et de faux témoignages.
Il n’est donc pas surprenant que personne ne prenne au sérieux l’annonce de l’arrestation de deux travailleurs birmans qui auraient avoué, deux semaines après les meurtres, et dont l’ADN correspondrait à ceux trouvés sur les cadavres et la scène du crime. Le directeur de la police nationale n’en félicite pas moins les autorités pour une enquête rondement menée et « parfaite », tout en menaçant de poursuites ceux qui remettront en question leurs conclusions. Bien qu’ils soient revenus sur leurs aveux, affirmant avoir été torturés, Zaw Lin et Wai Phyo, deux Arakanais de 22 ans, fans de Cristiano Ronaldo et Manchester United, sont condamnés à mort en décembre 2015, au terme d’un procès très médiatisé. Pour beaucoup néanmoins, il s’agit d’une farce, un camouflage organisé pour protéger les vrais coupables toujours en liberté.
Aujourd’hui, Zaw Lin et Wai Phyo attendent le verdict de la Cour suprême après avoir fait appel une dernière fois. Sont-ils les meurtriers d’Hannah Witheridge et de David Miller ? Les boucs émissaires d’une société patriarcale et corrompue ? Un dommage collatéral d’une junte militaire paranoïaque ? Les souffre-douleur d’une xénophobie endémique ? Les victimes d’un monde où les faibles et les pauvres sont toujours perdants ?
Sur Koh Tao, la marée a tout effacé, et rien ne semble perturber le cliquetis des vagues…
A propos de l'auteur
Tom Eisenchteter
Franco-britannique né à Paris en 1989, Tom Eisenchteter est diplômé en Sciences Politiques de l’Université de Nottingham. Après avoir travaillé à Johannesburg à la Chambre de Commerce franco-sud-africaine, il rejoint l’ONU à Bangkok où il vit pendant trois ans. Spécialisé en politique thaïlandaise et en géopolitique régionale, il rejoint le bureau régional de la Fédération Internationale de la Croix Rouge à Kuala Lumpur d’où il couvre notamment le typhon Haiyan aux Philippines et le tremblement de terre au Népal. Aujourd’hui de retour en France, il travaille dans la promotion des relations franco-asiatiques à Paris.