Société
Témoin – Siau-Lian-Lang, être jeune à Taïwan

Taïwan : l’effet Universiade ou comment encourager son équipe

Au baseball, sport national à Taïwan, ce sont les drapeaux de la République de Chine et les encouragements à l'équipe chinoise qui dominent. (Crédit : Comité d'organisation de l'Universiade d'été 2017 de Taipei)
Au baseball, sport national à Taïwan, ce sont les drapeaux de la République de Chine et les encouragements à l'équipe chinoise qui dominent. (Crédit : Comité d'organisation de l'Universiade d'été 2017 de Taipei)
« C’était un moment merveilleux dans ma vie. Je voudrais que cet été ne s’arrête pas. » Yu-hsuan est une jeune lycéenne de Kaohsiung. Comme elle, du 19 au 30 août, tout Taïwan a vibré au rythme des exploits sportifs de 7 700 athlètes-étudiants venus du monde entier. L’Universiade d’été 2017, organisée à Taipei sous l’égide de la Fédération internationale du sport universitaire, a vu déferler dans le nord de Taïwan la jeunesse du monde entier. Modestement médiatisée en Europe (la chaîne Eurosport lui a toutefois consacré une couverture appréciable), la compétition a connu à Taïwan un intense succès populaire (700 000 billets ont été vendus, soit des stades et gymnases remplis à 83%). Elle a fait planer sur l’ensemble du pays une atmosphère assez comparable à celle connue en France lors de la Coupe du monde de football de 1998, comme en témoigne le défilé en l’honneur des « héros de Taïwan » organisé le 31 août pour célébrer les jeunes médaillés. Car, pour couronner le tout, Taïwan a enregistré un record de médailles : 90, du jamais vu lors de ces rendez-vous mondiaux du sport universitaire.
Pays hôte de l’événement – le plus important rendez-vous sportif qu’il a jamais organisé -, Taïwan, ou plus officiellement la République de Chine, avait pourtant la particularité de ne pas pouvoir concourir sous nom. Les mêmes règles qu’aux Jeux olympiques s’appliquent en effet au sport universitaire. Adoptées au début des années 80 pour permettre la participation de Taïwan dans un contexte où Pékin était devenu le gouvernement légitime de la Chine aux yeux de la communauté internationale, et alors que l’île était encore dirigée par un parti unique attaché à l’identité chinoise, ces règles prévoient que la République de Chine (Taïwan) concourt sous le nom de « Taipei chinois » (« Chinese Taipei » en anglais, « 中華臺北 » – Zhonghua Taibei en chinois). L’équipe du « Taipei chinois » est en outre dotée d’un drapeau et d’un hymne différents de ceux du pays.
Des jeunes spectateurs forment le mot Taïwan avec des pancartes. (Crédit : Comité d'organisation de l'Universiade d'été 2017 de Taipei)
Des jeunes spectateurs forment le mot Taïwan avec des pancartes. (Crédit : Comité d'organisation de l'Universiade d'été 2017 de Taipei)
Pour cette Universiade, les drapeaux de la République de Chine et les pancartes et slogans utilisant le nom « Taïwan », interdits sur les pistes et terrains, étaient toutefois autorisés dans les tribunes, à l’exception de ceux convoyant un message politique. Le drapeau vert et blanc orné d’une île de Taïwan, symbole du mouvement indépendantiste, a ainsi été interdit de stade lors de la cérémonie d’ouverture, avant d’être toléré lors de la cérémonie de clôture, signe de la difficulté à appliquer ce genre de consignes dans un État où la démocratie et la liberté d’expression sont des valeurs cardinales.
Dans ce contexte de ferveur populaire couplée à des règles byzantines d’expression, comment la jeunesse taïwanaise a-t-elle encouragé ses champions ? De manière à la fois diverse, souple et œcuménique. Petit tour d’horizon des « solutions » adoptées par les supporteurs.
Dans les tribunes du tir à l'arc, les pancartes "faites main" mélangent allègrement les symboles et les noms. (Crédit : Comité d'organisation de l'Universiade d'été 2017 de Taipei)
Dans les tribunes du tir à l'arc, les pancartes "faites main" mélangent allègrement les symboles et les noms. (Crédit : Comité d'organisation de l'Universiade d'été 2017 de Taipei)

L’équipe chinoise

Cela étonnera sans doute ceux qui ont en tête l’affirmation identitaire taïwanaise des 30 dernières années : l’appellation « historique » de l’équipe nationale reste largement employée. Jusque dans les années 70, tant que la République de Chine conservait son statut de Chine officielle sur la scène mondiale, l’équipe chinoise (中華隊 – Zhonghua Dui) était logiquement à l’honneur. Cela demeure en grande partie le cas aujourd’hui, même s’il est clair pour tout le monde à Taïwan qu’il ne s’agit pas de l’équipe de la Chine populaire – « Zhonghua » a acquis un sens plus culturel, alors que « Zhongguo » (中國), la Chine, fait immanquablement référence au « pays d’en face ».
L’expression « équipe chinoise » est prisée dans des sports comme le basket-ball, une discipline dont l’essor, dans les années 70, a été assuré quasi-exclusivement par les « Continentaux », ainsi que sont désignées les populations chinoises s’étant réfugiées à Taïwan après-guerre dans le sillage du gouvernement nationaliste. Mais l’équipe nationale universitaire de base-ball – sport national par excellence – est elle aussi soutenue comme « l’équipe chinoise ». Ce sport est principalement pratiqué par des athlètes dont les familles sont présentes à Taïwan depuis des générations (peuples autochtones, Taïwanais d’expression minnan ou hakka). Aussi est-il difficile d’y lire un attachement immodéré à l’unité de la Chine. Mais c’est sous ce nom que plusieurs générations de sportifs ont connu la gloire, et les habitudes ont la peau dure. L’appellation « équipe chinoise » a en outre pour elle d’évoquer en chinois à la fois « République de Chine » et « Taipei chinois ». Pratique pour sembler se conformer aux règles olympiques sans rien renier de sa dignité nationale.
Les athlètes taïwanais concourent sous le nom de "Taipei chinois" (TPE) et ne sont pas autorisés à brandir le drapeau de la République de Chine (Taïwan). (Crédit : Présidence de la République de Chine - Taïwan)
Les athlètes taïwanais concourent sous le nom de "Taipei chinois" (TPE) et ne sont pas autorisés à brandir le drapeau de la République de Chine (Taïwan). (Crédit : Présidence de la République de Chine - Taïwan)

Taïwan

Match de poule de volleyball masculin opposant Taïwan à la France. Des drapeaux de la République de Chine colorent les tribunes bondées du Gymnase de l’Université nationale de Taïwan. Certains ont aussi préparé des pancartes où est inscrit : « Allez Taïwan ! » En début de match, une partie du public entonne « Allez l’équipe chinoise ! », mais les « Allez Taïwan ! » remplacent bientôt, sans agressivité aucune, les premiers slogans, jusqu’à devenir omniprésents en fin de rencontre.
L’équipe de football a elle aussi été avant tout encouragée aux cris de « Taïwan ! » Ce qui n’empêchait pas le drapeau de la République de Chine de peupler les tribunes. Cet étendard tend à perdre, en particulier au sein de la jeunesse, son statut d’emblème du « pouvoir colonial chinois » dénoncé par les indépendantistes, pour finir par représenter un Taïwan devenu synonyme de la République de Chine. Toutefois, une partie des Taïwanais, et une partie aussi de la jeunesse, rechigne à brandir ce drapeau.
Paradoxalement, lors de la cérémonie de clôture de l'Universiade de Taipei, ce sont des athlètes étrangers qui, souhaitant remercier Taïwan, ont emporté dans le stade des drapeaux de la République de Chine. (Crédit : Présidence de la République de Chine - Taïwan)
Paradoxalement, lors de la cérémonie de clôture de l'Universiade de Taipei, ce sont des athlètes étrangers qui, souhaitant remercier Taïwan, ont emporté dans le stade des drapeaux de la République de Chine. (Crédit : Présidence de la République de Chine - Taïwan)

Chinese Taipei

C’est sans doute dans des sports plus confidentiels comme le tir à l’arc, où les rituels des supporters sont encore balbutiants, qu’on a pu observer le plus de pancartes « Chinese Taipei ». Celles-ci côtoyaient gaiement les drapeaux nationaux, les appels à soutenir « l’équipe chinoise » ou les encouragements à « Taïwan », signe d’un œcuménisme favorisé, il est vrai, par l’engouement sportif et la succession de victoires taïwanaises. Des pancartes « Chinese Taipei », oui, mais guère de chants ni de slogans reprenant ces termes.
Ainsi, au fil des matches et des courses, alors que l’engouement populaire croissait de jour en jour, les jeunes Taïwanais ont soutenu leur équipe nationale en puisant dans le stock de mots et de symboles qui d’ordinaire les écartèlent pour témoigner leur soutien à leurs champions.
Et les athlètes dans tout cela ? Leur expression n’a guère laissé de place au doute. S’il ne faut retenir qu’une citation, ce sera celle de la médaillée de bronze olympique d’haltérophilie Kuo Hsing-chun [郭婞純] qui, en soulevant 142 kg chez les moins de 58 kg, a établi un nouveau record du monde lors de cette Universiade. « C’est le peuple taïwanais qui m’a aidé à soulever 142 kg », a-t-elle déclaré, au bord des larmes, lors de la conférence de presse qui a suivi sa victoire. Comme le disait l’un des responsables de l’Association du sport universitaire du Taipei chinois avant le début de la compétition, les athlètes taïwanais préféreraient tous concourir sous le nom de Taïwan, mais leur attitude à l’égard de « Taipei chinois » est assez modérée. Et inversement.
A propos de l'auteur
Pierre-Yves Baubry
Après avoir travaillé en France et en Chine dans le domaine de la communication et des médias, Pierre-Yves Baubry a rejoint en 2008 l’équipe de rédaction des publications en langue française du ministère taïwanais des Affaires étrangères, à Taipei. En mars 2013, il a créé le site internet Lettres de Taïwan, consacré à la présentation de Taïwan à travers sa littérature.