Politique

Nouvelles Routes de la Soie (3/3) : à Almaty, la New York de l'Asie centrale

La Kazakh-British Technical University à Almaty au Kazakhstan, le 18 décembre 2016. (Crédits : Nikolay Hiznyak/Sputnik/via AFP)
La Kazakh-British Technical University à Almaty au Kazakhstan, le 18 décembre 2016. (Crédits : Nikolay Hiznyak/Sputnik/via AFP)
Pour cette dernière étape avant d’atteindre l’ancienne capitale du Kazakhstan, nous passons la nuit à Chundzha. Cette petite ville de 18 000 habitants est le centre administratif du district ouïghour de la sous-région d’Almaty. Un district qui regroupe à peine plus de 60 000 âmes éparpillées dans des petits villages agricoles et qui, comme le nom l’indique, concentre les membres de l’ethnie ouïghoure. Si ces derniers représentent seulement 1,4% de la population kazakh, ils sont bien implantés dans la région d’Almaty. Et pour cause, ils jouent souvent l’interface entre Kazakhs et Chinois dans les affaires locales grâce à leur proximité linguistique avec les Ouïghours du Xinjiang.

Contexte

Les « nouvelles routes de la Soie », c’est le projet phare du président chinois Xi Jinping. Un projet faramineux qui promet de changer les équilibres géopolitiques dans le monde à l’horizon 2049, pour les 100 ans de la République populaire. Aujourd’hui, ce remodelage planétaire se fonde avant tout sur la construction d’infrastructures de transports modernes qui doivent charrier à la fois les produits « made in China » vers de nouveaux marchés et l’influence de Pékin à l’international. Pour comprendre les enjeux de cette montée en puissance voulue par la Chine, il faut faire la route, se frotter à la dynamique insufflée par l’empire du Milieu, mais aussi aux limites qui pointent déjà à mesure que se déploie concrètement le fameux « rêve chinois » du Président Xi.

Nicolas Sridi est l’auteur avec Pierre Tiessen et Laurent Bouit du film documentaire Chine, à la conquête de l’Ouest, prochainement diffusé sur Arte. Il écrit pour Asialyst ses chroniques des nouvelles routes de la Soie. Un récit du terrain de l’Ouest chinois au Kazakhstan.

Bien que Chundzha soit connue pour ses sources thermales chaudes aux alentours, nous choisissons de rester en « zone urbaine » dans l’une des petites pensions locales qui accueillent les routiers de passages. Les chambres sont plutôt spartiates avec un mobilier années 70 et la patronne s’excuse de ne pas avoir mieux à proposer à ses étonnants hôtes occidentaux venus de Chine. Comme pour se rattraper, cette forte femme approchant la soixantaine nous promet de nous préparer elle-même le petit-déjeuner avec pain, beurre et miel maison. En dégustant au matin notre riche collation dans la petite cour de l’hôtel, nous croisons les seuls autres occupants des lieux. Il s’agit d’une famille de Roms en route vers l’Ouzbékistan pour y célébrer une fête familiale. Le fils ainé, un adolescent svelte, nous explique qu’il a vécu à Marseille quelques temps pour participer à un tournoi de boxe.
Étonnante trajectoire pour cette famille nomade traversant l’Eurasie de bout en bout au gré des possibilités économiques et des visites parentales et qui, d’une certaine manière, perpétue le lien Est-Ouest des légendaires routes de la Soie. Pour le couple et ses deux enfants, le projet de Xi Jinping est une promesse tangible de transports modernes dans toute l’Asie centrale même s’ils ne sont, bien sûr, pas la cible privilégiée des nouvelles routes de la Soie.

Subtil Lego international

Après avoir traversé rapidement le parc naturel du canyon de Charyn, une merveille géologique qui abrite une forêt vieille de 5 millions d’années et une espèce rare d’arbres protégée par l’Unesco, nous retrouvons la voie rapide en construction. Les travaux avancent par petits tronçons car le projet a été divisé entre de nombreuses sociétés locales et internationales. Contrairement aux travaux en Chine qui ont été menés tambour battant par Pékin, la mise à niveau du réseau routier kazakh s’inscrit dans un montage financier complexe réalisé par la Banque Mondiale. Il aurait été politiquement inacceptable pour Astana que seules des entreprises chinoises viennent construire l’ensemble des nouvelles infrastructures, à l’inverse de ce que l’on a pu voir parfois en Afrique. Il s’agit pour l’empire du Milieu d’avancer avec patience en Asie centrale pour à la fois ne pas prêter le flanc aux accusations « d’invasion » qui enflent dans la région, et surtout ne pas froisser la Russie en intervenant trop dans sa sphère d’influence.
Ainsi la section depuis la frontière jusqu’à Almaty est-elle divisée entre des spécialistes du BTP venus d’Italie, de Turquie et de République Tchèque pour un financement d’un peu plus d’un milliard de dollars. Au total, la Banque Mondiale devrait injecter près de 3 milliards de dollars pour la modernisation des infrastructures de transports au Kazakhstan et l’interconnexion avec les réseaux chinois à l’Est et russes à l’Ouest. S’il n’est pas possible de savoir dans quelle proportion Pékin participe au financement des prêts de l’institution ou à son remboursement par le Kazakhstan, la Chine est sans conteste l’un des principaux moteurs du projet.
Alors que nous nous sommes arrêtés en bord de route pour observer les ouvriers en action sur une bretelle de sortie, nous tentons d’engager la conversation avec un des contremaîtres locaux. Il nous explique travailler pour le compte d’une entreprise turque depuis plusieurs mois avec des équipements venus pour la plupart de Chine mais refuse de donner plus de détails. Avant que nous reprenions la route, un 4X4 blanc arrive à vie allure avec à son bord le chef de projet turc Ibrahim et son traducteur. Plutôt flatté que des médias s’intéressent à son travail, il est prêt à répondre à nos questions, mais très rapidement son portable sonne et son supérieur à Almaty lui ordonne de couper court à l’entretien et de nous faire partir au plus vite.
Face à ce changement soudain d’attitude, nous retombons dans une crise de paranoïa où chaque 4X4 blanc que nous apercevons, modèle le plus courant, serait celui d’Ibrahim lancé à notre poursuite pour nous empêcher de nous arrêter et d’observer les travaux. Il faudra l’intervention de notre chauffeur Alex, qui s’amuse fort de nos angoisses, pour nous calmer avec cette sentence indiscutable : « Que voulez-vous qu’il vous fasse ? Il n’est même pas kazakh ! »

Almaty, la « big apple » régionale

A mesure que nous nous approchons d’Almaty, la route devient nettement meilleure. Nous avançons rapidement dans un décor de champs agricoles et de petites villes rurales pas plus modernes que les localités de la steppe que nous avons traversées auparavant. La pluie commence à tomber lorsque nous arrivons enfin dans la périphérie de l’agglomération à la tombée de la nuit. D’un coup, l’urbanisme se densifie le long de la voie rapide qui court vers le centre. Immeubles d’habitation modernes à plusieurs étages et quartiers pavillonnaires plutôt cossus se succèdent, tandis qu’une architecture de style russe se fait omniprésente dans les vieux quartiers historiques. Le contraste avec le Kazakhstan rural et vide que nous avons traversé depuis la Chine est saisissant.
L’hôtel où nous arrivons dans l’hypercentre d’Almaty a un petit air « bobo » avec son grand bar design, sa playlist « chill-out oriental », ses « gourmet burgers » de cheval et son personnel ultra relax. Nous y croisons Jawad, un jeune Français d’origine marocaine ayant vécu vers Grenoble avant de se lancer dans le tourisme au Kirghizistan pendant plusieurs années. Aujourd’hui, il poursuit une carrière d’animateur télé pour une chaine kazakhe. « Avec ma maitrise du russe et une base solide en langue kirghize, très proche du kazakh, je n’ai pas eu de difficulté à m’intégrer ici, explique le jeune homme de 27 ans. C’est un des endroits les plus modernes et cosmopolites de toute la région. »
Si Almaty a perdu son titre de capitale du pays au profit d’Astana en 1997 suivant la volonté du Président Nazarbaïev, la ville reste un des moteurs économiques du Kazakhstan. Elle a su s’imposer comme le principal hub financier en Asie centrale et génère quasiment un quart du PIB du pays. C’est également de loin le plus grand centre urbain du Kazakhstan avec plus de 1,5 millions d’habitants contre pratiquement la moitié à Astana. « En arrivant de Bichkek et toute proportion gardée, on a un peu l’impression de plonger dans un remake du « Loup de Wall Street » en s’installant à Almaty ! note Jawad avec malice. La finance, les gros contrats, l’argent qui coule à flot, les clubs, les filles, la drogue, le tout sur fond de développement économique rapide, ça peut être très grisant mais comme vous l’avez vu, dès que l’on sort de la ville c’est très différent. »
La Chine et ses nouvelles routes de la Soie, on en parle beaucoup à Almaty chez les jeunes, confirme le Français. Mais pas forcément de manière positive. Nombreux sont ceux qui y voient une volonté d’hégémonie de la part de Pékin en Asie centrale et citent la situation très tendue au Xinjiang comme exemple de ce que voudrait vraiment faire la Chine dans la région.
Reste que dans la petite Suisse d’Asie centrale, on n’ignore pas non plus toutes les retombées en terme d’activité, de densification des échanges et les profits qu’annoncent les nouvelles infrastructures. « Avec sa situation idéale, Almaty a forcément une carte à jouer dans le projet chinois. Mais les Kazakhs vont avancer avec prudence et s’appuyer sur la Russie s’ils estiment que la Chine va trop loin. En tout cas, la région va rester très dynamique pendant des années à mon avis. Dans le contexte international d’aujourd’hui, c’est ici que ça se passe ! » conclut Jawad avant d’aller rejoindre sa « sœur » kirghize qui sirote une boisson fraîche en terrasse.
Le lendemain, confortablement installés en extérieur dans un salon de thé, nous admirons en silence les splendides sommets enneigés des monts Trans-Ili Alataou qui surplombent la ville. La bouche emplie des saveurs de délicieux fruits secs locaux, il est difficile de ne pas rêvasser aux 4 siècles où Almaty était l’une des grande étape des routes de la Soie. Des siècles de prospérité pour la région qui ont laissé place à un lent déclin jusqu’à ce que le « Grand Jeu » des puissances ne remette la zone sur le devant de la scène au XIXème siècle. Puis ce fut l’absorption au sein du bloc soviétique.
Aujourd’hui, le projet de Xi Jinping de nouvelles routes de la Soie apporte un dynamisme réel en Asie centrale. On a cependant du mal à imaginer cet ensemble de pays aux territoires immenses et sous-peuplés devenir un vrai relai de croissance entre la Chine et l’Europe à court terme.
Mais il reste une variable de première importance que nous n’avons pas encore explorée dans la complexe chimie géopolitique des nouvelles routes de la Soie, un paramètre-clé : les ressources énergétiques. En parallèle des nouvelles routes et voies ferrées, la Chine trace aussi des voies d’approvisionnement en pétrole et en gaz qui abondent à l’ouest du Kazakhstan ou plus au sud au Turkménistan, sans oublier les immenses réserves d’uranium de la steppe kazakhe.
Pour en savoir plus, nous partirons demain pour la région d’Aktobe et ses champs pétroliers exploités par la puissante China National Petroleum Corporation. Mais tout cela, c’est une autre histoire…
Par Nicolas Sridi
A propos de l'auteur
Nicolas Sridi
Co-fondateur de Asia Focus Production, journaliste accrédité à Pékin pour Sciences et Avenir depuis 2007, Nicolas a collaboré avec de nombreux média presse écrite et web français, notamment le groupe Test (01Net), lemonde.fr,… Il est également co-rédacteur en chef de l’ouvrage collectif « Le temps de la Chine » aux éditions Félix Torres (2013) en partenariat avec la CCIFC. Nicolas est par ailleurs cameraman et preneur de son et collabore à divers postes avec de nombreuses chaines comme Arte, ARD, France2, RCN,… ainsi que sur des productions corporate et institutionnelles.