Société
L'Asie du Nord-Est dans la presse

A coup de censure, la Chine veut faire plier Cambridge et ses revues de recherche

La Chine va-t-elle censurer l'ensemble des revues académiques occidentales sur Internet comme dans ses bibliothèques ? (Crédits : Pan zhiwang / Imaginechina / via AFP)
La Chine va-t-elle censurer l'ensemble des revues académiques occidentales sur Internet comme dans ses bibliothèques ? (Crédits : Pan zhiwang / Imaginechina / via AFP)
Face à la censure chinoise, Cambridge est-elle encore une citadelle imprenable ? Deux revues de recherche publiées par la prestigieuse université britannique ont décidé de ne pas plier aux exigences de Pékin, qui leur demande de bloquer certains articles. Mais quelques jours plus tôt, la Cambridge University Press avait d’abord accepté d’interdire d’elle-même quelques 300 articles du China Quarterly, jugés compromettants pour le régime chinois. Tollé dans le monde de la recherche.
Les chercheurs étrangers bientôt censurés en Chine ? Le China Quarterly et le Journal of Asian Studies ont connu le vertige ces derniers jours. Hier lundi 21 août, leur éditeur commun, la Cambridge University Press, a décidé de ne pas plier face aux demandes chinoises de censure et a rétabli l’accès à quelques 315 articles du China Quarterly. Vendredi 18 août, la CUP avait en effet accepté ce blocage. Les articles en question traitent essentiellement de sujets jugés sensibles par les autorités chinoises : le mouvement de Tian’anmen en 1989, la Révolution culturelle, le Tibet, Taïwan ou encore le Xinjiang. Cette décision devait rester « temporaire » le temps de négocier avec l’importateur chinois.
Mais très vite, l’éditeur britannique est accusé d’avoir « vendu son âme pour les millions de dollars du gouvernement chinois », selon les termes de Renee Xia, directrice international du réseau Chinese Human Rights Defenders, citée par le Guardian. D’autres dénoncent dans le geste de Cambridge une contribution au « projet de réécriture de l’histoire chinoise », indique le site Inside Higher ED. « Si l’Occident ne se bat pas pour ses valeurs, alors les autorités chinoises nous imposeront leurs valeurs », avertit le sinologue Andrew Nathan, dont les articles ont été brièvement bloqués. Face aux critiques, l’université a donc choisi de revenir sur sa décision, affirmant dans un communiqué sur son site officiel, l’importance de la « liberté universitaire » comme principe académique fondateur.
Mais l’histoire ne s’arrête pas là. Aujourd’hui mardi 22 août, c’est le Journal of Asian Studies qui est entré en résistance. Selon le South China Morning Post, la revue refuse à son tour de bloquer une centaine d’articles sur demande de Pékin. « Nous sommes opposés à la censure dans toutes ses formes et continuons de promouvoir l’échange gratuit de la recherche universitaire parmi les étudiants du monde entier », a déclaré l’Association des études asiatique de Cambridge, rapporte le quotidien hongkongais.
Il fut un temps où Pékin n’intervenait jamais officiellement dans le débat international sur sa politique de censure. Ce temps-là est révolu. Dimanche 20 août, le Global Times, l’un des organes anglophones du Parti communiste, a tenu à justifier une « position de principe ». En Chine, en vertu des lois de cybersécurité (dont la dernière date de juin dernier), la censure est légale. « La Chine a déjà bloqué des informations de sites étrangers qu’elle jugeait nocives pour la société chinoise, écrit l’éditorialiste. Les institutions occidentales ont la liberté de choisir. Si elles n’aiment pas la manière chinoise de faire, elles peuvent arrêter de collaborer avec nous. »
Le chercheur Tim Pringle a lui aussi été touché par la censure « temporaire » du China Quarterly. Interrogé par le Guardian, il regrette la relative ouverture de la Chine au monde de la recherche universitaire qui n’a pas survécu à l’arrivée au pouvoir de Xi Jinping en 2012. « Les sujets que nous publions ne prendront pas en compte les sensibilités politiques d’aucun gouvernement », assure l’universitaire. C’est pourtant un « dommage irréversible fait à la réputation de Cambridge », déplore Andrew Nathan sur le site China File. Pour celui qui a publié les Tianamen Papers, la Cambridge University Press a rompu le lien de confiance avec les chercheurs : « Qui pourra soumettre un article à n’importe quel journal de Cambridge avec l’assurance que l’éditeur préservera toujours l’intégrité de ce travail ? » Une solution à ses yeux : changer d’éditeur. Mais sera-ce la fin des problèmes avec Pékin ? A quelques mois du 19ème Congrès du Parti, rien n’est moins sûr.
Par Juliette Parjadis
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