Histoire

La confrontation entre les deux Corées en 10 points

Des soldats sud-coréens patrouillent le long de la DMZ (zone démilitarisée marquant la frontière entre les deux Corées), en 2013. (Crédit : JUNG YEON-JE / AFP)
Des soldats sud-coréens patrouillent le long de la DMZ (zone démilitarisée marquant la frontière entre les deux Corées), en 2013. (Crédit : JUNG YEON-JE / AFP)
Aujourd’hui au cœur des préoccupations de la région depuis l’accélération du programme nucléaire par Pyongyang, la possible réunification coréenne pose question. Les divisions idéologiques, politiques et culturelles restent flagrantes entre l’État militaire du Nord (ou Chosôn), tenu depuis presque soixante-dix ans par la dynastie Kim, et la Corée du Sud (ou Han’guk), pays ravagé par la guerre mais parvenu à décrocher son ticket au G20, parmi les plus grandes puissances internationales. Si bien qu’aujourd’hui, les Coréens de part et d’autre du 38ème parallèle ne parlent presque plus la même langue… Chacun des deux gouvernements souhaite montrer qu’il est plus légitime que l’autre, et qu’il représente la vraie Corée. Histoire de la confrontation entre les deux sœurs ennemies.
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SOMMAIRE

1. Il n’y a toujours pas de traité de paix entre les deux Corées
2. La zone démilitarisée (DMZ) n’est pas démilitarisée
3. Le 38ème parallèle, zone de confrontation par excellence, n’est toujours pas une frontière définie
4. La dépendance est militaire au Sud et économique au Nord
5. Le THAAD protège Séoul militairement mais pas diplomatiquement
6. Le programme nucléaire nord-coréen est à double tranchant
7. La confrontation intercoréenne utilise les ressorts du terrorisme
8. Les deux Corées ont tenté plusieurs fois d’assassiner le dirigeant ennemi
9. La guerre des propagandes fait toujours rage
10. Les grandes puissances ne souhaitent pas la réunification des deux Corées

1. Il n’y a toujours pas de traité de paix entre les deux Corées

Au regard de l’histoire de la Corée, son peuple n’a jamais vraiment été maître de sa destinée. En 1910, après s’être ouverte au commerce international puis retrouvée sous l’égide de la Russie, de la Chine et du Japon, la péninsule coréenne est colonisée par ce dernier. C’est un traumatisme : l’administration japonaise impose le shintoïsme comme religion d’État, le port de noms japonais plutôt que coréens ou des impôts très lourds sur la production agricole. L’Empire nippon fait de la péninsule sa base arrière pour la future invasion du continent : au Nord, il développe massivement l’industrie d’armement et transforme le Sud un grenier à riz. En outre, l’administration japonaise instaure un système de délation et de collaboration qui avantage les plus favorisés au détriment des plus pauvres. Ainsi la domination coloniale a-t-elle accentué les disparités sociales et la mauvaise répartition des richesses nationales, démontre le professeur Heo Man-Ho de la Kyungpook National University.
La Chine, l’URSS, le Royaume-Uni et les États-Unis, vainqueurs de la Seconde Guerre mondiale, prennent en charge la décolonisation de la Corée et sa reconstruction. Ils se mettent d’accord lors de la conférence de Moscou en 1945 pour diviser le pays afin de faciliter le partage des tâches. Les Américains prennent en charge le Sud ; les Soviétiques, le Nord. Cependant les Alliés, peu au fait de la culture et de l’histoire coréenne, peinent à mener la décolonisation. L’organisation japonaise de la péninsule avait créé une structure économique totalement déséquilibrée. À titre d’exemple, 85 % de l’industrie des produits chimiques se trouvaient au Nord tandis que 80 % des produits de consommation étaient au Sud.
En 1946, les États-Unis et l’URSS échouent ainsi à mettre en place un gouvernement unique. Le 11 mars 1947, Washington passe le point de non-retour avec le lancement de la doctrine d’endiguement du communisme par le président Truman. Comme le soulignent Juliette Morillot et Dorian Malovic dans La Corée du Nord en 100 questions, si les Américains demeurent officiellement favorables à une réunification négociée, dans les faits, ils n’y croient plus et la question coréenne est transférée à l’ONU. Finalement, le 15 août 1948, le Sud proclame la République de Corée (Daehan Minguk) et le 9 septembre 1948, le Nord proclame la République Populaire Démocratique de Corée (Chosŏn Minjujuŭi Inmin Konghwaguk). Le 38ème parallèle devient alors une frontière politique, bien que les Coréens désirent toujours une seule Corée.
Mac Arthur, alors commandant en chef des forces armées américaines dans le Pacifique, nomme le général Hodge gouverneur militaire pour la Corée. D’après ce vétéran de la guerre du Pacifique, qui s’est battu aux Philippines et à Okinawa, les Coréens « sont de la même espèce de chats que les Japonais », précise Pascal Dayez-Burgeon dans son Histoire de la Corée : Des origines à nos jours. Ultime preuve de la méconnaissance américaine de la péninsule. Manipulé par les milieux conservateurs du Sud – pour la plupart d’anciens collaborateurs avec l’ex-colonisateur nippon – et aveuglé par son propre anticommunisme, Hodge impose un gouvernement militaire présidé par Rhee Syngman. Au Nord, contrairement aux États-Unis, Staline ne cherche pas à administrer le territoire, laissant agir les comités populaires pour l’indépendance et à Kim Il-sung qui prend le pouvoir.
En juin 1950, les soldats nord-coréens attaquent par surprise le Sud, puis sont repoussés par les Américains. Si la guerre de Corée s’est étalée jusqu’en 1953, deux années sur trois seront dédiées aux négociations. Finalement, un cessez-le-feu est signé le 27 juillet 1953 : c’est l’armistice de Panmunjeom. Cependant, le document est signé seulement par la Chine et la Corée du Nord d’une part et les Nations Unies d’autre part. La Corée du Sud refuse en effet les conditions du texte. Ce dernier prévoit notamment la suspension des hostilités, une ligne de démarcation de 4 km de largeur entre les deux Corées – la « zone démilitarisée » – et un mécanisme de transfert des prisonniers de guerre.
Cette guerre cristallise la logique de guerre froide en Asie, logique prolongée jusqu’à nos jours sur la péninsule et qui dicte encore les intérêts de la Chine dans le Nord, et des États-Unis dans le Sud. Elle fut d’une violence singulière : à titre d’exemple, les États-Unis ont lâché plus de bombes en Corée que dans tout le Pacifique pendant la Seconde Guerre mondiale.

2. La « zone démilitarisée » (DMZ) n’est pas démilitarisée

À l’issue de la guerre de Corée, les belligérants s’accordent pour mettre en place une zone démilitarisée afin d’enrayer le massacre de millions de soldats et de civils et d’assurer la paix sur la péninsule. Cette frontière devra jouer le rôle de tampon entre les deux sœurs ennemies. En réalité, la DMZ porte très mal son nom, puisqu’il s’agit de l’une des zones les plus dangereuses au monde.
Selon l’article 1.1 de l’accord de Panmunjeom, « il est convenu qu’une ligne de démarcation militaire sera fixée et que les forces des deux parties se replieront à deux kilomètres de cette ligne, afin de créer une zone démilitarisée entre les forces adverses ». Ainsi autour du 38ème parallèle, également appelé MDL (Military Demarcation Line), se trouve une zone de 4 km de largeur et de 249,4 km de longueur dite « démilitarisée ». La DMZ est signalée par des pancartes jaunes, au Nord en coréen et en chinois, au Sud, en coréen et en anglais, en rappel des grands acteurs de la guerre de Corée. Il n’existe qu’une seule zone de contact : le village de Panmunjeom. Environ 1 200 sommets y ont eu lieu depuis 1991 pour tenter de désamorcer les tensions en cas de provocations.
De 1974 à 1978, une série de galeries nord-coréennes est découverte sous la DMZ. Certes, il n’y a eu aucun véritable affrontement entre les deux Corées sur cette ligne terrestre, mais la menace d’une guerre est toujours là et pèse sur la péninsule. D’aucuns évoquent aujourd’hui une « guerre psychologique ».
Autre preuve de la dangerosité de la frontière : l’incident du peuplier, le 18 août 1976. Alors que l’élagage d’arbres sur la DMZ était considéré comme une procédure routinière, des soldats sud-coréens et américains dépêchés sous l’égide de l’ONU pour couper un peuplier, sont brutalement interrompus par des troupes nord-coréennes. Leur chef ordonnent l’arrêt de l’opération, mais les soldats onusiens ne prêtent pas attention à ses menaces. L’altercation se solde par l’assassinat d’un capitaine américain et de son lieutenant. Deux jours plus tard, l’ONU mandate une centaine d’hommes pour achever la coupe et éviter une nouvelle guerre de Corée : c’est l’opération Paul Bunyan. Le nouveau président sud-coréen Moon Jae-in, élu en 2017, était de l’opération. Il dit à propos de la deuxième tentative : « Si le Nord avait essayé d’interférer, cela aurait facilement pu déclencher une guerre. »

3. Le 38ème parallèle, zone de confrontation par excellence, n’est toujours pas une frontière définie

Si la DMZ est une frontière terrestre plus ou moins respectée par ses deux côtés, il n’en est pas de même pour sa continuation dans la mer Jaune et dans la mer du Japon. Dans le texte de l’armistice de Panmunjeom déjà, la délimitation de la frontière maritime est peu claire, notamment concernant la « ligne de limite du Nord » entre les deux Corées ou NLL (Northern Limit Line). Depuis la fin des années 1960, les deux mers encadrant la péninsule ont été le théâtre de multiples affrontements armés.
Carte représentant le tracé de la Northern Limit Line et des tracés des "hypothétiques" frontières maritimes intercoréennes, en vertu du droit de la mer. (Source : gouvernement américain, via Wikimedia Commons)
Carte représentant le tracé de la Northern Limit Line et des tracés des "hypothétiques" frontières maritimes intercoréennes, en vertu du droit de la mer. (Source : gouvernement américain, via Wikimedia Commons)
En juin 1999, les côtes de l’île de Yeonpyeong, dans la baie d’Incheon à l’ouest de la péninsule, sont pprises pour cible par la Corée du Nord, qui veut alors étendre sa zone de pêche. L’île est située exactement dans la continuité de la frontière de la MDL dans une zone très riche en crustacés. Conséquence des points grise du traité, les pêcheurs coréens se livrent une guerre incessante pour y obtenir l’apanage de la pêche : c’est la « guerre du crabe », qui a déjà fait une cinquantaine de victimes.
C’est en réponse à ces mouvements que, depuis 2002, la Corée du Sud et les États-Unis mènent des exercices navals conjoints en mer Jaune et en mer du Japon. Manière de revendiquer la souveraineté de Séoul sur ces zones. Précisons que leur arrêt fait aujourd’hui partie des revendications de la Corée du Nord en échange de la suspension de son programme nucléaire.
En 2009, nouveau drame. Un patrouilleur nord-coréen pourchasse un chalutier chinois clandestin au-delà de son territoire maritime. La flotte sud-coréenne ouvre le feu. L’affaire est vécué comme un affront par Pyongyang : « La Corée du Sud devra payer cher sa provocation armée », déclare Ri Chun-hee, présentatrice à télévision nord-coréenne et relais de la propagande du régime. Et les représailles ne se font pas attendre : le 26 mars 2010, au large de l’île de Paengnyong, une torpille coule le Cheonan – un bateau sud-coréen. Quarante-six marins périssent. Le commanditaire ne semble faire aucun doute, mais la Corée du Nord nie toute implication. En retour, le Sud gèle les échanges avec sa voisine, hormis sur la zone industrielle de Kaesong, entre les deux pays. Puis en juillet, les États-Unis et la Corée du Sud reprennent leurs exercices militaires conjoints en mer de l’Est et les prolongent jusqu’en novembre dans la mer Jaune. La Corée du Nord réplique et bombarde le 23 novembre l’île de Yeonpyeong.

4. La dépendance est militaire au Sud et économique au Nord

Le déroulement de la guerre froide et les agissements des différents belligérants de la guerre de Corée sont révélateurs des enjeux actuels sur la péninsule. D’une part, la Corée du Sud et les États-Unis, d’autre part la Corée du Nord et éventuellement la Chine. Cependant, si Pyongyang a plus ou moins réussi à trouver, en apparence, une sorte d’autonomie politique, il n’en est pas de même pour la Corée du Sud.
En octobre 1953, le président sud-coréen Rhee Syngman (1948-1960) parvient à « arracher » à l’administration Truman la signature d’un traité de Défense mutuelle. Ce traité apporte au Sud un soutien militaire et surtout financier crucial pour la reconstruction du pays. Fier de son exploit, Rhee utilise cet accord pour fonder presque intégralement son pouvoir politique. Au Nord, Kim Il-sung, pour mener la reconstruction, prend le parti de jongler entre Pékin et Moscou pour préserver autant que possible l’indépendance du pays. Alors que la Corée du Sud marche dans les pas du capitalisme américain, la Corée du Nord invente le juche, une idéologie faisant le lien entre le communisme et les spécificités coréennes, permettant de légitimer Kim aux yeux des citoyens du Nord.
Aujourd’hui en Corée du Sud, la démocratie est si bien implantée que les candidats à la présidentielle n’ont plus besoin de soutien des États-Unis pour être élus ni conserver le pouvoir. Mais la présence militaire américaine reste constante, voire s’intensifie. Aujourd’hui, environ 37 500 soldats américains sont positionnés en Corée du Sud et mènent régulièrement des exercices militaires conjoints avec son armée, ce qui cause la fureur de Pyongyang. Mais dans es rapports avec le Nord, le sud de la péninsule s’est pourtant peu à peu éloigné de son allié américain. Si la politique de Washington vis-à-vis de Pyongyang n’a guère changé depuis 1953, celle de Séoul est passée du rejet total à une forme de responsabilité humanitaire. Ce revirement remonte à la découverte des ravages de la famine de 1995 en Corée du Nord, qui choqua particulièrement l’opinion publique sud-coréenne.
Même si le sol nord-coréen est très riche, Pyongyang a besoin de l’aide internationale notamment pour s’approvisionner en pétrole et en denrées alimentaires. Après la Marche de la faim de 1995, la Corée du Nord a dû faire appel aux Nations Unies pour remonter la pente et nourrir ses citoyens. Le pays peut bien se targuer d’être indépendant sur le plan politique, et de la Chine en particulier – Kim Jong-un n’a pas eu besoin de Xi Jinping pour arriver au pouvoir. Cette dépendance à Pékin n’en demeure pas moins largement économique. Les trois quarts des transactions nord-coréennes s’opèrent avec la Chine. Cependant, les liens historiques avec le pays de Xi paraissent mis en danger maintenant que Séoul a entamé un rapprochement avec Pékin. Aujourd’hui, la Corée du Nord tente de diversifier ses partenariats économiques : en mai 2017, le pays aurait par exemple demandé à l’Algérie de pouvoir exploiter son pétrole.

5. Le THAAD protège Séoul militairement mais pas diplomatiquement

L’accord THAAD (Terminal High Altitude Area Defense), signé en 2008, participe de la stratégie d’alliance militaire entre Washington et Séoul. Il incarne les lignes d’influence entre les différents acteurs dans le sud de la péninsule. Tandis que la présence militaire américaine s’intensifie dans la zone, Pyongyang semble préférer négocier avec les États-Unis et la Chine plutôt qu’avec Séoul. L’idée d’un accord bilatéral de réunification reste donc bien éloigné.
Cependant, l’élection de Donald Trump à la Maison-Blanche a rebattu les cartes. Lors de la campagne présidentielle américaine, le milliardaire avait largement critiqué le système de défense conjoint américano-sud-coréen, ajoutant qu’il serait ravi de partager un « hamburger à la table de conférence » avec le dirigeant nord-coréen. Aujourd’hui, Pyongyang ne semble pas tout à fait certaine de la stratégie à adopter avec l’administration Trump. En toile de fonds, le scandale du « Choigate » ayant paralysé la Corée du Sud, la Corée du Nord en a profité pour prendre la main et entamer des dialogues bilatéraux avec les États-Unis.
L’objectif de l’accord THAAD est de protéger le sud de la péninsule d’une éventuelle attaque du Nord. Mais il est loin de faire l’unanimité. Le déploiement de lanceurs anti-missiles au Sud est perçu par nombre de Sud-Coréens comme un obstacle à une potentielle réconciliation sur la péninsule et surtout à la paix dans la région. Cet accord demeure l’incarnation de la domination militaire des États-Unis sur la Corée du Sud. « Le THAAD ne servira pas à la protection des civils mais des militaires, et plus précisément, des militaires américains », affirmait ainsi un éditorial du Korea Times. S’il ne restait qu’un seul lanceur THAAD contre deux missiles nord-coréens, l’un d’eux se dirigeant vers le camp américain Pyeongtaek et l’autre vers Séoul, quelle cible serait prioritaire ? »
Plus ennuyeux pour la Corée du Sud, l’accord THAAD a augmenté les tensions avec la Chine et de la Russie. Séoul et Washington ont beau affirmer que le bouclier anti-missile doit servir « uniquement [à se protéger contre] les armes nucléaires et missiles nord-coréens ». Mais pour Pékin, il pourrait « neutraliser sa force de frappe ».

6. Le programme nucléaire nord-coréen est à double tranchant

En 1985, quelques années après avoir lancé son programme nucléaire, la Corée du Nord adhère au traité de non-prolifération. En effet, dès le début des années 1980, le gouvernement avait entamé un programme d’enrichissement de l’uranium qui devait permettre, à terme, la mise au point de la bombe. Mais malgré le traité, Kim Il-sung signe, en 1989, un parrainage du plan intermédiaire sur trois ans pour l’électronique, la chimie de pointe et l’énergie – soit pour la physique nucléaire – dans un contexte d’effritement du bloc soviétique.
L’élément déclencheur de la stratégie militaire nord-coréenne est cependant plus ancien. En 1962 avec la crise des missiles à Cuba, Pyongyang prend conscience de la fragilité du soutien soviétique. Ainsi, pour garantir son indépendance militaire, Pyongyang lance un nouveau programme de modernisation de son armée. Cela passe entre autres par la création, en 1965, de l’académie militaire de Hamhung pour le développement d’armes de pointe.
Pour satisfaire ses besoins militaires, la Corée du Nord prend alors le parti de jongler entre ses différents donateurs. Tantôt c’est Moscou qui lui fournit des armes, tantôt Pékin ou encore, plus tard, l’Égypte qui troque son savoir-faire contre le soutien nord-coréen durant la guerre du Kippour en octobre 1973. Plus tard, vers la fin de la guerre froide, la Corée du Nord et l’Iran signent un accord de coopération militaire pour le développement commun des armes nucléaires et des missiles balistiques. Pyongyang trouve en Téhéran un nouvel allié pour la mise en place de son programme.
Mais en quoi la bombe nucléaire est-elle si importante pour les Kim ? Le développement du programme permet d’assurer la crédibilité du régime. C’est-à-dire d’obtenir la considération des grands acteurs internationaux. En outre, malgré les impressionnantes parades militaires nord-coréennes, le matériel du pays est vétuste et l’armée mal entraînée faute de moyens ; en ce sens, l’arme nucléaire est la seule perspective du régime pour faire porter sa voix dans le concert des nations, et faire entendre ses revendications : depuis vingt ans, la Corée du Nord souhaite la reconnaissance de sa souveraineté, la signature d’un traité de paix sous ses conditions et d’un pacte de non-agression avec les États-Unis.
Vécu au Sud comme un obstacle au dialogue, le programme est considéré au Nord comme un moyen d’aider à la réunification. Il y a bel et bien sur la péninsule coréenne deux conceptions de la réunification et des moyens à mettre en œuvre pour y parvenir.

7. La confrontation intercoréenne utilise les ressorts du terrorisme

Si la Corée du Nord inquiète par son programme nucléaire, ses menaces d’attentats pèsent également sur le Sud. La propagande faisant rage des deux cotés de la DMZ, ce genre d’actions est d’ailleurs largement relayé par les médias pour alimenter l’image de « l’État voyou ». Cependant, c’est un fait : la Corée du Nord n’hésite pas à conduire des attaques terroristes. À chaque évènement important au sud de la péninsule, on craint une nouvel action du Nord.
En janvier 1986, alors que Séoul a remporté l’organisation des Jeux Olympiques de 1988, la Corée du Nord demande l’organisation conjointe de l’événement. Elle essuie un refus de la part du comité olympique. Piqué au vif, Kim Il-sung appelle immédiatement au boycott et lance sa contre-manifestation, le XIIIe Festival mondial de la Jeunesse et des Étudiants. Le 29 novembre 1987 s’abattent des représailles d’un autre ordre : la Corée du Nord organise un attentat sur le vol 858 de la Korean Air, ultime tentative pour empêcher les Jeux olympiques au Sud. L’attentat est mené par Kim Hyon-hui (agent « fleur de jade ») et Kim Seung-il. Les deux agents se font passer pour un père et sa fille en voyage en Europe. La nuit du 28 novembre 1987, ils montent avec une valise d’explosifs à bord d’un Boeing 707 pour Séoul, mais descendent à Abu Dhabi et laissent la bombe derrière eux. Neuf heures plus tard, l’avion explose et les 115 personnes à bord trouvent la mort. Trahis par leur faux passeport, Kim Hyon-hui et Kim Seung-il sont arrêtés. Seung-il se suicide en croquant une ampoule de cyanure cachée dans une cigarette, mais Hyon-hui ne parvient pas à faire de même. Elle est condamnée à mort par Séoul, mais finalement graciée par le président sud-coréen Roh Tae-woo car jugée « non responsable » de l’endoctrinement subi.
Le 11 juillet 2008, autre affront nord-coréen : une touriste sud-coréenne est tuée sur le mont de Diamant par un soldat du Nord alors qu’elle s’éloignait du circuit touristique. Cet événement met fin à la Sunshine Policy, politique de dialogue pacifique initiée par Kim Dae-jung en 1998.
La confrontation entre les deux Corées est également virtuelle. En 2007, la Corée du Sud recense 73 sites Internet considérés comme des organes de propagande pro-Nord. Séoul met en place son arsenal, bien qu’on ne sache pas à quel point le gouvernement est impliqué : en août 2010, des partisans sud-coréens annoncent avoir piraté pendant plusieurs heures le compte Twitter de la Corée du Nord, @uriminzok.

8. Les deux Corées ont tenté plusieurs fois d’assassiner le dirigeant ennemi

Depuis la division du pays en deux entités politiques de part et d’autre du 38ème parallèle, les deux Corées et leurs alliés ont tenté de faire tomber le système adverse – et plus précisément son chef. Le 15 août 1960, la Corée du Nord propose d’organiser des élections générales sur toute la péninsule. Mais à cette époque, les Sud-Coréens s’épuisaient dans une crise politique pour finalement voir en mai 1961 Park Chung-hee s’emparer du pouvoir. Toujours décidé à réunir toute la péninsule sous son drapeau, Kim Il-sung se lance alors dans une guerre d’usure (tracts, agents provocateurs) afin de pousser le Sud à l’insurrection. En réponse à ses provocations, fin 1966, le président Park déploie huit divisions le long de la DMZ et multiplie les incidents sur la frontière. Des deux côtés du 38ème parallèle, on se prépare alors au coup ultime : l’assassinat de Kim ou de Park. Le 15 août 1974, après avoir déjà essuyé un échec, un escadron nord-coréen retente sa chance et s’infiltre dans la Maison-Bleue, le palais présidentiel à Séoul. Ils ratent à nouveau leur coup mais tuent la femme du président, Yuk Young-soo. Au même moment, Park Chung-hee formait un commando pour assassiner Kim Il-sung.
Plus tard, en novembre 1983, une bombe explose alors que la délégation du président sud-coréen Chun Doo-hwan (1980-1988) est en visite à Rangoun au mausolée du général Aung San, père de l’indépendance en Birmanie. Une grande partie de la délégation est tuée. Arrivé en retard, le président sud-coréen est sain et sauf. L’artificier était nord-coréen, mais Pyongyang nie toute implication
Récemment, en mai 2017, Kim Jong-un a accusé la CIA d’avoir fomenté une tentative d’assassinat à son encontre. Selon la presse nord-coréenne, l’agence aurait voulu utiliser des substances biochimiques pendant une cérémonie publique à Pyongyang pour l’empoisonner. Cependant, comme pour beaucoup d’allégations nord-coréennes, il est difficile voire impossible de vérifier ces informations. S’il y a bien eu un certain nombre d’autres tentatives d’attentats sur les dirigeants nord-coréens, il s’agit de « terrorisme national » selon l’Occident.

9. La guerre des propagandes fait toujours rage

La chute de l’URSS a signé la fin de la confrontation entre le bloc communiste et le bloc capitaliste à l’échelle internationale. Mais la confrontation idéologique fait toujours rage en Corée. Des deux côtés du 38ème parallèle, on cherche à faire valoir la légitimité de son système et de son pouvoir politique. Kim Il-sung, premier dirigeant nord-coréen, prend le parti de conceptualiser son idéologie. Avec l’aide de son fidèle ami Hwan Jang-yop, il établit la doctrine du juche, terme dont l’étymologie fait référence à l’homme libre et maître de ses actions. Il s’agit en fait d’un subtil mélange entre l’idéologie marxiste-léniniste et la culture coréenne. Côté Sud, les Américains, à la fin de la guerre de Corée, se chargent de la transition capitaliste anti-communiste, dont le souvenir reste encore vivace chez les Sud-Coréens les plus âgés. Aujourd’hui, les États-Unis tentent de mettre en place et développer des médias pro-Sud au Nord. Le 20 septembre 2016, ils ont débloqué environ 1,6 millions de dollars pour le projet « Printemps de Pyongyang » (Pyongyang Spring).
Dans un article consacré à ce sujet, l’économiste et spécialiste de la Corée du Nord Frank Ruediger souligne le fait que beaucoup ont tendance à mépriser les capacités de jugement des Nord-Coréens : « [Ils] ne sont pas idiots. Ils savent ce qu’est la propagande. S’ils réalisent que le côté adverse tente de les manipuler, ils lui tourneront le dos avec dégoût. » Le fait que les États-Unis et la Corée du Sud les sous-estiment, contribue au rejet par les Coréens du Nord de la culture capitaliste, sans parler des dures punitions infligées par le gouvernement à ceux qui se divertissent avec des k-dramas ou de la k-pop. En matière de musique, la Corée du Nord a d’ailleurs tenté de répliquer en créant le groupe Moranbong Band, savant mélange entre musique militaire et iconographie disco. /asl-article-text]
Par conséquent, au Nord comme au Sud, le système adverse est dénoncé comme l’incarnation du mal – particulièrement lors du service militaire, d’une durée d’environ deux ans en Corée du Sud et dix ans en Corée du Nord. On crée également des héros nationaux dont les élèves étudient les exploits. Au Nord, un Sud-Coréen exécuté pour avoir été partisan du régime de Pyongyang, a été élevé au rang de héros national. Au Sud, Cho Man-sik, diparu lots des purges au Nord, est devenu un modèle de courage civique.
Dans cette stratégie, le cinéma tient une place importante, particulièrement au Nord. Entre 1996 et 1999, soit après la grande famine, Pyongyang débourse presque huit cents millions d’euros pour développer le 7ème art. Kim Il-sung et ses descendants le considèrent comme l’arme de propagande par excellence et le meilleur outil pour instruire les masses. Parmi les oeuvres notables, Pulgasari, est une sorte de godzilla nord-coréen initialement tourné en 1962 puis re-filmé en 1985. Gigantesque dinosaure se nourrissant de métal, Pulgasari combat les riches pour protéger les opprimés dans une Corée médiévale. Pour tourner la suite, Kim Jong-il attire au Nord le réalisateur Shin Sang-ok et son épouse l’actrice Choi Eun-hee, puis les retient en otage le temps de tourner sept autres productions.
Un tel embrigadement rend l’arrivée des Nord-Coréens en Corée du Sud très difficile. Séoul a mis en place une école où sont directement conduits les « transfuges » après avoir été rigoureusement interrogés. Là, ils sont familiarisés avec les valeurs essentielles du Sud de la péninsule : la démocratie, mais aussi le capitalisme.

10. Les grandes puissances ne souhaitent pas la réunification des deux Corées

Le principal partenaire économique de la Corée du Nord est la Chine. Aujourd’hui, plus de 75 % des échanges du nord de la péninsule ont lieu avec son voisin chinois. Ce partenariat semble fructueux : en effet, selon de récents rapports sud-coréens, l’économie nord-coréenne se porte mieux. Pékin apporte à Pyongyang pétrole, électricité, argent et soutient ainsi l’économie du nord de la péninsule. Dès lors, la Chine aurait théoriquement la capacité de faire tomber le régime. Mais elle refuse de créer une crise dans la région et relancer la guerre de Corée. Pour le moment, le statu quo lui convient. Car une réunification sous l’égide du Sud et donc par extension des États-Unis, signifierait avoir les Américains à la frontière avec les provinces chinoises du Nord-Est. L’autre option d’une Corée unifiée non-alignée mais probablement nationaliste pourrait engendrer des troubles sur le territoire chinois notamment à cause des minorités coréennes présentes en zone frontalière. Dans tous les cas, Pékin ne veut pas d’adversaires à ses portes.
Quoiqu’il en soit, la réunification de la Corée signerait le rattachement d’un pays à la démocratie bien ancrée et à l’économie parmi les plus florissantes au monde avec une dictature dont le système a fait son temps. Selon les experts, il y a aujourd’hui un véritable gouffre culturel, politique et économique entre le Nord et le Sud, rendant la réunification presque inconcevable. Récemment, un certain nombre de recherches sud-coréennes ont été publiées sur la réunification de l’Allemagne et sur l’Ostpolitikune tendance assez critiquée par les experts. En effet, alors que l’écart entre la RFA et la RDA était de 1 sur 2 au tournant des années 1990, il est aujourd’hui de 1 sur 60 entre la Corée du Nord et la Corée du Sud. La Corée du Sud a-t-elle les capacités d’étendre sa souveraineté sur un nouveau territoire et ses 25 millions d’habitants embrigadés ? Les Sud-Coréens sont sceptiques. « C’est un peu comme lorsque les chrétiens parlent du retour du messie. Théoriquement, ils en sont convaincus mais dans la pratique, cela a peu d’impact sur leur comportement », note Andrei Lankov expert reconnu à la Kookmin University de Séoul.
Mais la réunification n’est pas le seul fait des deux Corées : la Chine, les États-Unis et les organisations internationales sont également impliqués. D’après Moon Chung-in, un politologue de la Yonsei University de Séoul, il ne pourra y avoir de progrès pour la réunification si les Etats-Unis ne normalisent pas leurs relations avec la Corée du Nord, en reconnaissant notamment son gouvernement et en re-ouvrant leur ambassade à Pyongyang.
Par Amina Bouamrirene

A propos de l'auteur
Amina Bouamrirene
Amina Bouamrirène est étudiante en licence européenne de science politique. Passionnée par la Corée et le Japon, elle s’intéresse également à la politique internationale et l’histoire contemporaine.