Culture

BD : La Corée du Nord, côté vie quotidienne

Extrait de la bande dessinée "Le visiteur du sud", Scénario et dessin Oh Yeong Jin. Editions Flblb.
Extrait de la bande dessinée "Le visiteur du sud", Scénario et dessin Oh Yeong Jin. Editions Flblb. (Crédit : Editions Flblb).
Un gros roman graphique réalisé par un Sud-Coréen après un long séjour au Nord montre le caractère surréaliste de l’emprise du régime sur ses citoyens et l’extrême difficulté de la communication entre habitants des deux Corées.
La Corée du Nord est plus présente que jamais, ces dernières semaines, dans la grande actualité : ses efforts acharnés pour se doter d’armes nucléaires capables d’atteindre non seulement l’ensemble de l’Asie mais aussi le territoire américain constituent un sujet majeur de tension internationale – ainsi qu’un inépuisable motif de stupéfaction pour les non-spécialistes. Comment expliquer qu’un pays petit et pauvre puisse consacrer l’essentiel de ses moyens à un tel objectif, avec un coût aussi élevé pour sa population ?
*Le visiteur du sud, Scénario et dessin Oh Yeong Jin, 448 pages, Editions Flblb. 25 euros.
Politologues et spécialistes de la géostratégie multiplient les études sur le sujet mais une approche radicalement différente apparaît pleine d’enseignements : une description au plus proche du terrain de la vie quotidienne en Corée du Nord et du mode de pensée de ses habitants. La bande dessinée se révèle une fois de plus particulièrement bien adaptée à ce type d’exercice, comme le montre l’intégrale de Le visiteur du sud* qui vient de paraître.
Ce gros roman graphique en deux parties, publié à l’origine à partir de 2007, retrace une expérience peu banale : les séjours en Corée du Nord de l’auteur, technicien sud-coréen du bâtiment, envoyé travailler sur un chantier lancé dans le cadre d’une tentative de coopération entre les deux pays. De retour dans son pays, Oh Yeong Jin en a tiré ce récit : une démarche qui rappelle celle du Japonais Kazuto Tatsuta qui a dessiné une série de mangas à partir de son travail sur le chantier de démantèlement de la centrale nucléaire de Fukushima. Et l’immersion en Corée du Nord n’est pas moins déroutante et effrayante que celle dans le site de la centrale nucléaire accidentée…
L’expérience d’Oh Yeong Jin date évidemment un peu. Depuis l’époque de son séjour, la monarchie communiste héréditaire a changé de grand leader, Kim Jong-un succédant à son père Kim Jong-il. Mais la situation internationale n’a fait que se dégrader : un élément de grande surprise, pour qui n’a pas un souvenir précis de l’évolution de la situation nord-coréenne ces dernières années, tient au fait que, en 2007, la perspective d’une réunification prochaine des deux Corées apparaissait comme une « évidence »… Et pour tout ce qui concerne la vie quotidienne en Corée du Nord, qui est au cœur de l’ouvrage, il y a gros à parier que les observations faites il y a dix ans restent toujours valables.
Le visiteur du sud se compose d’une multitude d’anecdotes le plus souvent brèves (parfois trop, certaines gagneraient à être un peu développées), entrecoupées de ci de là de pages de textes pédagogiques traitant de sujets variés comme les formalités pour se rendre en Corée du Nord, un historique des grandes campagnes de mobilisation de la population sur des objectifs de production, les relations diplomatiques du pays ou encore le culte voué par la Corée du Nord à la science et à la technologie.
Ces anecdotes en tous genres portent bien sûr sur les relations de travail entre Coréens du sud et leurs collègues du nord, qui œuvrent de concert sur le même chantier avec des critères et des méthodes quelques peu différents… Parce que, dans la doctrine du Nord, un bon ouvrier « doit pouvoir accomplir cent tâches différentes », on change d’affectation ceux qui parviennent à maîtriser une technique particulière. Les normes de qualité ne sont pas les mêmes de part et d’autre de la ligne de séparation. Quand une série de tests de solidité des briques qui viennent d’être fabriquées fait apparaître qu’elles sont toutes défectueuses, le chef de chantier sud-coréen ordonne la destruction de tout le lot – au grand désespoir de son homologue nord-coréen qui ne veut détruire que les briques ayant été testées… Ce qui n’empêche pas le même de proclamer, en pleine fièvre patriotique, que « si mon équipe achève cette mission, nous allons devenir un grand pays riche ! »
Couverture de la bande dessinée "Le visiteur du sud", Scénario et dessin Oh Yeong Jin. Editions Flblb.

Couverture de la bande dessinée "Le visiteur du sud", Scénario et dessin Oh Yeong Jin. 448 pages. Editions Flblb. (Crédit : Editions Flblb).

Extrait de la bande dessinée "Le visiteur du sud", Scénario et dessin Oh Yeong Jin. Editions Flblb.

Extrait de la bande dessinée "Le visiteur du sud", Scénario et dessin Oh Yeong Jin. 448 pages. Editions Flblb. (Crédit : Editions Flblb).

Extrait de la bande dessinée "Le visiteur du sud", Scénario et dessin Oh Yeong Jin. Editions Flblb.

Extrait de la bande dessinée "Le visiteur du sud", Scénario et dessin Oh Yeong Jin. 448 pages. Editions Flblb. (Crédit : Editions Flblb).

Extrait de la bande dessinée "Le visiteur du sud", Scénario et dessin Oh Yeong Jin. Editions Flblb.

Extrait de la bande dessinée "Le visiteur du sud", Scénario et dessin Oh Yeong Jin. 448 pages. Editions Flblb. (Crédit : Editions Flblb).

Extrait de la bande dessinée "Le visiteur du sud", Scénario et dessin Oh Yeong Jin. Editions Flblb.

Extrait de la bande dessinée "Le visiteur du sud", Scénario et dessin Oh Yeong Jin. 448 pages. Editions Flblb. (Crédit : Editions Flblb).

Extrait de la bande dessinée "Le visiteur du sud", Scénario et dessin Oh Yeong Jin. Editions Flblb.

Extrait de la bande dessinée "Le visiteur du sud", Scénario et dessin Oh Yeong Jin. 448 pages. Editions Flblb. (Crédit : Editions Flblb).

 
 
L’embrigadement idéologique permanent se manifeste à toutes les pages : ce n’est pas une surprise sur le fond car le phénomène est connu mais il n’en est pas moins frappant de constater les extrêmes auxquels il se porte. Un Sud-coréen scandalise ses interlocuteurs en osant mentionner le chef de l’Etat par son nom seul, Kim Jong-il : « il faut l’appeler « cher général » ou « le soleil du XXIème siècle » » se fait-il sèchement rappeler à l’ordre. Scandale également si l’on se permet de plier un journal avec la photo du grand leader : c’est un manque de respect impardonnable. Les journaux nord-coréens, observe d’ailleurs l’auteur, ne donnent aucunes actualités : à les lire, la Corée du Nord est un pays « sans événements, sans accidents et sans criminels ». En quittant le pays, l’auteur se voit confisquer une photo de lui où il cache partiellement un slogan écrit sur un mur : il est interdit de masquer un slogan révolutionnaire.
La paranoïa politique et l’ignorance totale du monde extérieur donnent lieu à des anecdotes proprement surréalistes. Un douanier est persuadé qu’un ustensile de cuisson à la vapeur apporté du sud peut servir d’antenne satellite… Dans les véhicules professionnels du chantier, le chauffeur est accompagné de quelqu’un dont l’unique travail est de « s’assurer que le camarade conducteur n’écoute pas une émission immorale du Sud » sur l’autoradio !
Dans ces conditions, on ne s’étonne pas de constater que la communication entre Coréens des deux bords n’est guère facile. Tout est fait, à dire vrai, pour l’empêcher en dehors des stricts besoins du service. Les contacts personnels sont interdits, les hommes du Sud n’ont pas le droit d’approcher des maisons de leurs compatriotes du Nord. Oh se désole de ne pouvoir proposer à une jeune femme qui marche le long de la route et ploie sous le poids d’un bébé et de gros paquets de monter à bord de sa voiture : c’est interdit. Pas question, évidemment, de flirter avec les serveuses, pourtant bien jolies. Dans les conversations entre collègues, de nombreux sujets sont impossibles à aborder, tant les Nord-coréens sont susceptibles : la politique, les comparaisons entre les économies, les niveaux de vie, etc.
Évoluant strictement dans le cadre d’un chantier prestigieux destiné à célébrer la coopération entre les deux Corées, l’auteur n’est évidemment pas en contact avec les aspects les plus sombres de la répression. Mais celle-ci affleure malgré tout parfois. Alors que Oh Yeong Jin doit inspecter, pour le deuxième jour, la longue clôture du périmètre du chantier, il propose à son homologue nord-coréen de faire le trajet dans sa voiture comme la veille. L’intéressé refuse : le fait qu’il soit monté dans la voiture le jour précédent « a été évoqué hier en réunion générale », c’est-à-dire la réunion quotidienne d’autocritique… Et quand un Nord-coréen est renversé par une voiture du sud, il est impossible de soigner le blessé et de l’emmener à l’hôpital tant que des responsables du nord ne sont pas venus enquêter sur ce qui s’est passé.
Entièrement focalisé sur les choses vues de la vie quotidienne, Le visiteur du sud laisse peu de place au contexte plus général. Au fil des pages se glissent cependant des éléments instructifs : les collines intégralement dépouillées de leurs arbres, l’hôtel de luxe de Pyongyang dépourvu de chauffage où le froid est tel qu’il est impossible d’y dormir.
Traité sur un ton neutre et factuel, le travail du dessinateur ne témoigne d’aucune hostilité envers la Corée du Nord. Oh souligne la gentillesse que manifestent certains de ses interlocuteurs, l’élégance de la capitale ou encore la pureté de l’air, comparé à celui du Sud. Sa rencontre avec un artiste peintre donne l’occasion d’un rare échange sympathique d’homme à homme.
Le dessinateur ne peut cependant masquer son désarroi à certaines occasions, comme quand des petites filles ferment les yeux et se retournent pour ne pas regarder les ennemis venus du Sud. « Nous ne sommes pas méchants comme on vous le fait croire », aimerait-il leur crier. Au bout du compte, c’est un terrible constat d’impossibilité à communiquer qui prévaut. Le soir de Noël, plein de nostalgie et souffrant de l’éloignement de sa famille, un Sud-coréen demande à la serveuse du restaurant : « Tu sais quel jour on est ? ». « Impossible de ne pas le savoir, répond la jeune fille, c’est l’anniversaire de l’héroïne de la résistance à l’impérialisme japonais ! »

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L’éléphant a beau être l’animal sacré du Laos, sa surexploitation et la dégradation de l’environnement menacent sa survie. De 40.000 il y a cent ans, sa population est tombée à moins de mille aujourd’hui. Dans La longue marche des éléphants (Futuropolis, 88 pages, 18 euros), deux auteurs de BD, Nicolas Dumontheuil et Troubs, livrent chacun un reportage sur le sujet.
Le premier rend compte d’une marche de sensibilisation organisée par le Centre de conservation de l’éléphant : un caravane de pachydermes parcourant 500 kilomètres pour alerter sur le danger. Le second évoque le travail de cette ONG, les mœurs des éléphants et leur rôle économique.
Un album à la démarche très pédagogique.

Couverture de la bande dessinée "La longue marche des éléphants", dessin de Troubs et Nicolas Dumontheuil, Futuropolis.

Couverture de la bande dessinée "La longue marche des éléphants", dessin de Troubs et Nicolas Dumontheuil, Futuropolis. (Crédit : Futuropolis)

Extrait de "La longue marche des éléphants", planche de Nicolas Dumontheuil, Futuropolis.

Extrait de "La longue marche des éléphants", planche de Nicolas Dumontheuil, Futuropolis. (Crédit : Futuropolis).

Extrait de "La longue marche des éléphants", planche de Nicolas Dumontheuil, Futuropolis.

Extrait de "La longue marche des éléphants", planche de Nicolas Dumontheuil, Futuropolis. (Crédit : Futuropolis).

Extrait de "La longue marche des éléphants", planche de Nicolas Dumontheuil, Futuropolis.

Extrait de "La longue marche des éléphants", planche de Nicolas Dumontheuil, Futuropolis. (Crédit : Futuropolis).

Extrait de "La longue marche des éléphants", planche de Troubs, Futuropolis.

Extrait de "La longue marche des éléphants", planche de Troubs, Futuropolis. (Crédit : Futuropolis).

Extrait de "La longue marche des éléphants", planche de Troubs, Futuropolis.

Extrait de "La longue marche des éléphants", planche de Troubs, Futuropolis. (Crédit : Futuropolis).

A propos de l'auteur
Patrick de Jacquelot
Patrick de Jacquelot est journaliste. De 2008 à l’été 2015, il a été correspondant à New Delhi des quotidiens économiques La Tribune (pendant deux ans) et Les Echos (pendant cinq ans), couvrant des sujets comme l’économie, le business, la stratégie des entreprises françaises en Inde, la vie politique et diplomatique, etc. Il a également réalisé de nombreux reportages en Inde et dans les pays voisins comme le Bangladesh, le Sri Lanka ou le Bhoutan pour ces deux quotidiens ainsi que pour le trimestriel Chine Plus. Pour Asialyst, il écrit sur l’Inde et sa région, et tient une chronique ​​"L'Asie dessinée" consacrée aux bandes dessinées parlant de l’Asie.