Culture

Manga : Fukushima, le désastre et après ?

Extrait du manga "Au coeur de Fukushima" par Kazuto Tatsuta. (ICHI EFU / Copyright : Kazuto Tatsuta / Kodansha Ltd)
Extrait du manga "Au coeur de Fukushima" par Kazuto Tatsuta. (ICHI EFU / Copyright : Kazuto Tatsuta / Kodansha Ltd)
Un auteur de mangas raconte par le menu son expérience d’ouvrier sur le chantier de démantèlement de la centrale nucléaire de Fukushima. Un document exceptionnel sur la vie après la catastrophe.
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Couverture du manga "Au cœur de Fukushima" par Kazuto Tatsuta. (ICHI EFU / Copyright : Kazuto Tatsuta / Kodansha Ltd)

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Extrait du manga "Au cœur de Fukushima" par Kazuto Tatsuta. (ICHI EFU / Copyright : Kazuto Tatsuta / Kodansha Ltd)

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Extrait du manga "Au cœur de Fukushima" par Kazuto Tatsuta. (ICHI EFU / Copyright : Kazuto Tatsuta / Kodansha Ltd)

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Extrait du manga "Au cœur de Fukushima" par Kazuto Tatsuta. (ICHI EFU / Copyright : Kazuto Tatsuta / Kodansha Ltd)

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Extrait du manga "Au cœur de Fukushima" par Kazuto Tatsuta. (ICHI EFU / Copyright : Kazuto Tatsuta / Kodansha Ltd)

 
 
Le tremblement de terre accompagné d’un mini-tsunami intervenu le 22 novembre dernier à Fukushima a brutalement ravivé le souvenir du désastre qui s’était abattu le 11 mars 2011 sur ce complexe de centrales nucléaires, sur la côte japonaise. L’événement aura permis de vérifier grandeur nature que des leçons ont été tirées de l’impréparation qui avait tant contribué, il y a cinq ans, au terrible bilan humain de 18 000 morts. Mais le Japon est loin d’en avoir fini avec les conséquences de Fukushima, qu’il s’agisse de sa politique énergétique ou de la réhabilitation de son environnement.

Parmi les énormes chantiers lancés au lendemain de la catastrophe, celui du démantèlement des centrales détruites par le tsunami a alimenté bien des fantasmes sur sa complexité, son efficacité, sa dangerosité, le tout accentué par le secret entourant ces opérations. De façon très surprenante, c’est un humble « mangaka » (dessinateur de manga) qui fournit le compte-rendu le plus factuel et détaillé sur ce processus hors normes.

Kazuto Tatsuta – c’est le pseudonyme qu’il s’est choisi – était un tâcheron de la BD japonaise au moment de l’accident nucléaire, dessinant des mangas documentaires et sportifs « qui ne se vendaient pas », selon son propre aveu. Sans grande attache professionnelle, le jeune homme décide en 2012 qu’il veut travailler comme ouvrier sur le chantier du démantèlement de la centrale. Ses motivations, explique-t-il, sont alors un mélange d’intense curiosité envers ce lieu qui terrifie le Japon, d’attraction pour le haut salaire qu’il espère obtenir et de volonté « d’apporter [son] aide à la zone sinistrée ». Ce n’est qu’au bout d’un certain temps, affirme-t-il, que lui est venue l’idée de rendre compte de son expérience sous la forme d’un manga.

Après avoir envisagé un thriller ou un récit de science-fiction autour du site de Fukushima, Tatsuta a finalement décidé d’opter pour une approche purement factuelle et descriptive. Avec au bout du compte trois volumes découpés en courts chapitres qui racontent par le menu les deux périodes de six mois qu’il a passées dans la centrale en 2012 et 2014.

Le résultat est assez fascinant. On n’est certes pas surpris par le caractère extrêmement méticuleux des précautions prises à tous les stades du travail dans la centrale : mesures constantes des radiations auxquelles sont exposés les travailleurs, avec retrait immédiat quand un certain seuil est atteint, multiples changements de vêtements, contrôles incessants… Mais l’auteur rend fort bien le sentiment d’exaspération que peuvent ressentir les ouvriers confrontés à longueur de journée à des procédures aussi lourdes que bureaucratiques.

Bien des aspects du fonctionnement du chantier se révèlent beaucoup plus surprenants. S’agissant du démantèlement d’une centrale nucléaire gravement endommagée, on s’attend à une opération high-tech menée par un personnel ultra-qualifié, royalement traité vu le danger du travail, le tout dans un cadre minutieusement organisé par Tepco, l’énorme groupe opérateur de Fukushima. Il n’en est rien… En fait de qualifications, Tatsuta n’en a aucune. Il est vrai que son premier travail dans la centrale sinistrée consiste à s’occuper des salles de repos aménagées pour les ouvriers dans les zones peu irradiées : ce qui revient concrètement à sortir des sacs poubelles habillé en combinaison intégrale et masque… Mais les mois passant, le jeune homme progresse dans la hiérarchie interne du chantier : il évolue dans des zones de plus en plus dangereuses pour y effectuer des tâches à la complexité croissante. Formé sur le tas, il effectue par exemple des soudures sur les tuyauteries extérieures. Et en 2014, il parvient au saint des saints : le déblaiement des décombres à l’intérieur du bâtiment du réacteur n°3. Un endroit tellement radioactif que l’essentiel du travail est fait par des robots télécommandés. Encore faut-il les préparer, les porter à l’intérieur du bâtiment, s’assurer qu’ils pourront évoluer sur un chemin libre d’obstacles. Des tâches qui relèvent souvent du bricolage le plus ahurissant quand il s’agit par exemple d’empêcher un tuyau d’évacuation des eaux contaminées de se coincer. A ce stade des travaux, en tout cas, la radioactivité est telle que les manipulations sont planifiées dans les moindres détails par les ouvriers eux-mêmes pour s’épargner quelques secondes d’exposition.

Travailler dans des conditions aussi éprouvantes ne signifie pas que les employés du chantier bénéficient de conditions exceptionnelles. Ne serait-ce qu’en raison de l’organisation déconcertante qui prévaut sur le site. Tepco a en effet confié le travail à une série de sous-traitants, qui l’ont eux-mêmes sous-traité à d’autres sociétés, et ainsi de suite : Tatsuta a compté six niveaux de sous-traitants ! Avec, à chaque étage, des salaires et des conditions de travail qui diminuent… En bas de l’échelle figurent même des sociétés plus ou moins bidon qui recrutent des ouvriers sans avoir de travail à leur donner, simplement pour être prêtes à répondre à une éventuelle commande. Les candidats ainsi retenus ne sont pas payés mais doivent se loger à proximité de la centrale, à leur frais. Pour ce faire, ils touchent des avances de leur employeur théorique et se retrouvent donc endettés avant même d’avoir commencé à travailler. Le manque de logement est d’ailleurs une préoccupation centrale des travailleurs de Fukushima, qui oscillent entre appartements vétustes et hors de prix et dortoirs surpeuplés.

Le plus étonnant dans le récit de Tatsuta réside cependant dans sa propre attitude vis-à-vis de la situation qu’il décrit : pas un mot de critique contre Tepco, le groupe responsable de la centrale lors de l’accident, pas une remise en cause de l’organisation de la filière nucléaire… Ayant opté pour un récit factuel centré sur la vie quotidienne dans la centrale dévastée, l’auteur se refuse à la moindre considération ou réflexion plus générale sur la pire catastrophe nucléaire civile jamais arrivée dans le monde. Pas de vraie critique non plus contre les conditions de travail du chantier auquel il participe. Si le chaos organisationnel ou les difficiles conditions de vie des ouvriers sont décrites par le menu, c’est sur le registre du « c’est comme ça… ». Les quelques commentaires auxquels se livre le mangaka visent en fait à défendre farouchement le chantier. Les critiques souvent formulées dans les médias contre la façon dont est organisé le démantèlement le mettent hors de lui. « Tout le monde estime que cette zone est un enfer, (…) mais nous vivons et travaillons ici avec fierté », lance-t-il. Lors d’une interview après la parution du premier tome de son reportage, il n’hésite pas à déclarer qu’il serait « difficile de trouver un lieu de travail aussi plaisant » – une affirmation accueillie avec l’incrédulité que l’on imagine…

Kazuto Tatsuta donne en fait souvent l’impression d’être motivé, dans son désir forcené de travailler à Fukushima, par une sorte de sentiment de culpabilité collective, comme s’il se sentait en partie responsable de la catastrophe. A une agence de placement qui s’étonne de le voir se porter volontaire pour un travail aussi dangereux il répond : « Si les personnes motivées ne vont pas là-bas, les employeurs ne trouveront jamais aucune main d’œuvre. » C’est toujours ce sens du devoir, quelque peu déconcertant pour un esprit occidental, qui l’amène à vouloir coûte que coûte retourner travailler à Fukushima et s’approcher de plus en plus des parties les plus dangereuses : « J’ignorais quand je pourrais revenir, affirme-t-il à la fin de son premier séjour, mais je savais que tant que cet endroit existerait notre travail ne serait pas terminé. » Et la candeur de Tatsuta devient carrément émouvante quand il se prend à s’extasier face au spectacle « magnifique » de la pleine lune vue entre les carcasses des réacteurs nucléaires…

Extrêmement intéressant en tant que document unique en son genre, Au cœur de Fukushima n’est pas un chef-d’œuvre dans l’art du manga. Certains des nombreux chapitres sont un peu répétitifs, et le dessin est le plus souvent très « neutre », purement informatif là encore, sans style remarquable. De temps en temps, malgré tout, l’auteur donne des images assez saisissantes quand il livre des scènes grand format montrant par exemple l’ensemble des décombres du réacteur n°3.

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Couverture du manga "Dead Dead Demon’s Dededede Destruction" par Inio Asano. (Copyright : 2014 Inio)

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Extrait du manga "Dead Dead Demon’s Dededede Destruction" par Inio Asano. (Copyright : 2014 Inio)

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Extrait du manga "Dead Dead Demon’s Dededede Destruction" par Inio Asano. (Copyright : 2014 Inio)

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Extrait du manga "Dead Dead Demon’s Dededede Destruction" par Inio Asano. (Copyright : 2014 Inio)

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Extrait du manga "Dead Dead Demon’s Dededede Destruction" par Inio Asano. (Copyright : 2014 Inio)

 
 
Fiction échevelée, dessin raffiné, le manga Dead Dead Demon’s Dededede Destruction (oui, c’est bien le titre…) est à bien des égards le contraire absolu du précédent. Et pourtant, là aussi, il s’agit de Fukushima – mais implicitement. Dans ce récit de science-fiction, un colossal vaisseau extraterrestre apparaît un jour dans le ciel de Tokyo, occasionnant de gros dégâts et des milliers de morts. Et puis… plus rien. Trois ans plus tard, le vaisseau est toujours là, stationnaire, couvrant de son ombre la moitié de la ville. Des petites navettes en sortent de temps en temps, immédiatement abattues par l’armée japonaise, et c’est tout.

Confronté à cette menace immense mais latente, tout le monde affiche son unité contre l’ennemi mais la vie continue comme avant. Les petites lycéennes héroïnes du récit affrontent les troubles de l’adolescence comme si de rien n’était : elles regrettent, en fait, la léthargie qui s’est emparée de la population. « J’espérais qu’il se passe enfin quelque chose. Que les envahisseurs bousculent nos vies », lance l’une d’elles, dépitée.

Dans cette catastrophe initiale suivie d’une longue période d’un calme dont on devine qu’il ne durera pas éternellement, il n’est guère difficile de voir une allégorie du Japon post-Fukushima. Le tome 1 de cette série, seul paru à ce jour, se caractérise par un somptueux dessin, extrêmement fouillé, multipliant les angles de vue surprenants. On attend avec intérêt la suite.

Patrick de Jacquelot

A lire

Au cœur de Fukushima, Journal d’un travailleur de la centrale nucléaire 1F, scénario et dessin Kazuto Tatsuta, trois tomes, 192, 192 et 176 pages, Editions Kana. 12,70 euros le volume.

Dead Dead Demon’s Dededededestruction, scénario et dessin Inio Asano, tome 1, 196 pages, Editions Kana. 5,95 euros.

A propos de l'auteur
Patrick de Jacquelot
Patrick de Jacquelot est journaliste. De 2008 à l’été 2015, il a été correspondant à New Delhi des quotidiens économiques La Tribune (pendant deux ans) et Les Echos (pendant cinq ans), couvrant des sujets comme l’économie, le business, la stratégie des entreprises françaises en Inde, la vie politique et diplomatique, etc. Il a également réalisé de nombreux reportages en Inde et dans les pays voisins comme le Bangladesh, le Sri Lanka ou le Bhoutan pour ces deux quotidiens ainsi que pour le trimestriel Chine Plus. Pour Asialyst, il écrit sur l’Inde et sa région, et tient une chronique ​​"L'Asie dessinée" consacrée aux bandes dessinées parlant de l’Asie.