Société
Reportage

Chine : la future "mégapole verte" de Xiong'an, une zone ravagée par la pollution

Entre deux étendues de champs de blés, une carrière artificielle, devenue décharge sauvage, témoigne de l’érosion inquiétante des sols dans la nouvelle zone économique spéciale de Xiong'an. (Copyright : Elodie Buzaud)
Entre deux étendues de champs de blés, une carrière artificielle, devenue décharge sauvage, témoigne de l’érosion inquiétante des sols dans la nouvelle zone économique spéciale de Xiong'an. (Copyright : Elodie Buzaud)
Elle devra rivaliser avec Shenzhen et Pudong à Shanghai. C’est officiel depuis le 1er avril dernier : Xiong’an est la nouvelle zone économique spéciale chinoise. Située dans la province du Hebei à une centaine de kilomètres au sud de Pékin, elle devrait s’étendre sur 2 000 kilomètres carrés à long terme, contre à peine 100 aujourd’hui. Sa vocation est multiple : absorber les industries de Pékin non liées à ses fonctions administratives de capitale nationale, attirer des sièges d’entreprises, des institutions financières, des établissements d’enseignement supérieur et des unités de sciences et technologies. Pour devenir ainsi la « prochaine mégapole chinoise ». Une ville qui fera trois fois la taille de New York. Un futur centre de l’innovation technologique chinois. Un modèle de développement urbain « vert », selon le vocabulaire officiel. Sauf qu’on est encore loin du compte : la zone est parsemée d’étangs toxiques, l’eau est impropre à la consommation, la pollution de l’air sévère et la terre gorgée de métaux lourds. Reportage.

Contexte

Selon l’Agence française de développement, les zones humides en Chine ont connu une dégradation et une disparition très préoccupantes durant les dernières décennies : réduction de 13 % des lacs, de 23 % des marécages et de 51 % des zones humides littorales. La Chine compte pourtant 66 millions d’hectares de zones humides (8% de son territoire), soit 10 % de la surface mondiale. Elle fournissent 55 % des services écosystémiques, contiennent 82 % des ressources en eau douce et abritent plus de 11 000 espèces de plantes et d’animaux du pays, dont 54 % des oiseaux menacés d’extinction. Elles constituent également l’unique voie de migration pour un grand nombre d’oiseaux aquatiques.

Des enfants jouent à Majiazai, sur l’étang derrière leur maison, le 30 avril 2017. (Copyright : Élodie Buzaud)
Des enfants jouent à Majiazai village du distrcit de Xiong'an (Hebei), sur l’étang derrière leur maison, le 30 avril 2017. (Copyright : Élodie Buzaud)

Un modèle de développement urbain « vert »

Xiong’an n’est pas un petit village de pêcheurs comme Shenzhen l’était au début des années 1980, avant devenir une ville champignon. La future « ville de premier rang » compte déjà 1,3 million d’habitants, dont la majorité vit de la production de plastique, de caoutchouc, de câbles et de cuir. Xiong’an devrait passer à plus de deux millions d’habitants, dont « les meilleurs talents », claironnent les médias officiels. Les premiers s’attendent déjà à être relogés, pour laisser la place aux seconds. Les « talents » seront attirés par une zone économique dynamique et un « bel environnement », selon les mots du président Xi Jinping. Xiong’an est en effet situé dans la région des lacs de Baiyangdian : la plus grande zone humide d’eau douce du nord du pays bénéficie d’une image très positive, aussi bien auprès de ses habitants que de leurs voisins citadins.
De nombreux habitants du village de Majiazai vivent de la fabrication de filets de pêche qu’ils achètent 8,50 yuans et revendent 100 yuans pièce. (Copyright : Elodie Buzaud)
De nombreux habitants du village de Majiazai vivent de la fabrication de filets de pêche qu’ils achètent 8,50 yuans et revendent 100 yuans pièce. (Copyright : Elodie Buzaud)
Li Wenkai dans son champs de racines de lotus à Majiazai, village du district de Xiong'an dans la province chinoise du Hebei. (Copyright : Élodie Buzaud)
Li Wenkai dans son champs de racines de lotus à Majiazai, village du district de Xiong'an dans la province chinoise du Hebei. (Copyright : Élodie Buzaud)
« L’environnement est très bien ici ! » défend Li Wenkai. A 60 ans, il a vécu toute sa vie à Majiazai, l’un des rares villages fluviaux encore debout dans le district de Xiong’an. Comme les 2 000 autres habitants, il a appris à nager dans les lacs, il se nourrit des poissons qu’il y pêche et des fruits et légumes qu’il cultive sur son lopin de terre. Un mode de vie qui fait envie aux jeunes urbains assoiffés de verdure. Sauf que l’environnement n’est plus aussi bucolique que le prétendent les panneaux touristiques publicitaires ou les poèmes de Mang Ke, Duo Duo et Genzi.

Étangs toxiques, lacs morts et eau non potable

Vue aérienne des étangs pollués dans le Hebei, proche du site de Xiong'an. (Crédit : WeChat/ 两江环保)
Vue aérienne des étangs pollués dans le Hebei, proche du site de Xiong'an. (Crédit : WeChat/ 两江环保)
A l’image des étangs autour de Majiazai – une digue érigée avec la terre extirpée des lacs à mesure que les pêcheurs les ont creusées pour faciliter leur travail -, les lacs de Baiyangdian ont été grignoté par la pêche et le tourisme depuis 30 ans. Quand il n’ont pas été saccagés par les rejets toxiques des entreprises. Selon l’organisation non gouvernementale Liangjiang Huanbao, qui a publié un rapport le 18 avril dernier, la zone compte 20 étangs toxiques étalés sur 300 000 m2 à Nan Zhao Fun, causés par les rejets d’acide sulfurique des fonderies de cuivre et des usines d’aluminium. Selon le média chinois Caixin, qui a réalisé une enquête en 2006, les lacs de Baiyangdian sont morts, et leur eau est impropre à la consommation, pas même bonne pour l’agriculture. En 2014, la télévision publique chinoise, CCTV, diffusait une enquête intitulée The Pain of Black Well Water, sur la pollution inquiétante des nappes phréatiques, la dernière ressource en eau potable pour les 100 000 habitants qui vivent autour des lacs. La province du Hebei affiche en outre les pires résultats du pays en termes de qualité de l’air. Six des villes les plus touchées par la pollution de l’air y sont situées à cause des nombreuses usines métallurgiques. Quant à la terre, elle est gorgée en métaux lourds, malgré les efforts du gouvernement local qui a récemment lancé un plan pour combattre ce phénomène.

Un « grand nettoyage »

Si une vingtaine d’entreprises d’État chinoises ont déjà affirmé leur soutien à la nouvelle zone, et qu’un appel d’offre international a été lancé fin mars, pas sûr que les « talents » soient prêts à quitter la pollution de Pékin pour celle de Xiong’an – et s’exiler à 150 kilomètres de la vie culturelle et confortable pékinoise. A moins que le gouvernement ne mette les bouchées doubles pour « purifier » la zone comme il prétend le faire. Pour l’heure, s’il a annoncé que la restauration environnementale serait une priorité pour la nouvelle zone, et qu’il n’a pas nié l’état désastreux dans lequel elle se trouve, aucun détail n’a été dévoilé sur les mesures qui seront prises pour faire de Xiong’an la nouvelle mégapole verte chinoise. Pour les environnementalistes, en voulant réduire la pression exercée par Pékin sur son réservoir d’eau, le gouvernement déplace ainsi le problème vers une zone riche en ressources en eau 30 ans auparavant, mais qui a été ravagée par les excès de la pêche et du tourisme. Et les besoins de la nouvelle ville ajoutée à ceux des activités touristiques et récréatives qui devraient l’accompagner menacent d’assécher complètement la zone en un temps record.

« Peut-être qu’un jour, nous ferons parti de Pékin ! »

Alors qu’il s’attend à être relogé dans les cinq ans à venir, Li Wenkai photographie régulièrement sa maison et son village en souvenir, sans pour autant s’apitoyer sur son sort. Certes, il devra abandonner son mode de vie rural : la maison à deux étages – l’une des rares du village – qu’il a construite de ses mains et les deux autres maisons qu’il a bâties dans l’espoir que ses fils viennent s’installer auprès de lui. Mais il ne le fera pas pour rien. Comme le dit sa mère, « peut-être qu’un jour, nous ferons parti de Pékin ! »
"Chaque centimètre de terre doit faire l'objet d'une planification minutieuse avant le lancement de toute construction", a expliqué Xi Jinping suite au gel de toute activité immobilière - construction et vente - dans la région, depuis le 1er avril 2017. (Copyright : Elodie Buzaud)
"Chaque centimètre de terre doit faire l'objet d'une planification minutieuse avant le lancement de toute construction", a expliqué Xi Jinping suite au gel de toute activité immobilière - construction et vente - dans la région, depuis le 1er avril 2017. (Copyright : Elodie Buzaud)
Par Elodie Buzaud
A propos de l'auteur
Elodie Buzaud
Installée à Pékin depuis 2015, Elodie Buzaud s’intéresse aux mutations de la société chinoise, notamment urbaines. Elle a co-créé le blog sur l’exploration urbaine en Chine, Urbex en Chine, avec Aude Carpentier début 2017. Elle a été formée à l’Institut pratique du journalisme de Paris et a notamment travaillé pour le groupe Figaro et l’ambassade de France à Pékin.