Culture

Singapour, héroïne de BD

Couverture de la bande dessinée "Charlie Chan Hock Chye, une vie dessinée", Scénario et dessin Sonny Liew, Urban Graphic. (Copyright : Urban Graphic)
Couverture de la bande dessinée "Charlie Chan Hock Chye, une vie dessinée", Scénario et dessin Sonny Liew, Urban Graphic. (Copyright : Urban Graphic)
Un éblouissant ouvrage complètement hors normes, la biographie d’un auteur de BD imaginaire de Singapour, livre en toile de fond l’histoire de la cité-État. Une nouvelle série entreprend par ailleurs d’évoquer les guerres de l’opium en Chine.
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Couverture de la bande dessinée "Charlie Chan Hock Chye, une vie dessinée", Scénario et dessin Sonny Liew, Urban Graphic. (Copyright : Urban Graphic)

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Extrait de la bande dessinée "Charlie Chan Hock Chye, une vie dessinée", Scénario et dessin Sonny Liew, Urban Graphic. (Copyright : Urban Graphic)

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Extrait de la bande dessinée "Charlie Chan Hock Chye, une vie dessinée", Scénario et dessin Sonny Liew, Urban Graphic. (Copyright : Urban Graphic)

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Extrait de la bande dessinée "Charlie Chan Hock Chye, une vie dessinée", Scénario et dessin Sonny Liew, Urban Graphic. (Copyright : Urban Graphic)

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Extrait de la bande dessinée "Charlie Chan Hock Chye, une vie dessinée", Scénario et dessin Sonny Liew, Urban Graphic. (Copyright : Urban Graphic)

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Extrait de la bande dessinée "Charlie Chan Hock Chye, une vie dessinée", Scénario et dessin Sonny Liew, Urban Graphic. (Copyright : Urban Graphic)

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Extrait de la bande dessinée "Charlie Chan Hock Chye, une vie dessinée", Scénario et dessin Sonny Liew, Urban Graphic. (Copyright : Urban Graphic)

 
 
Charlie Chan Hock Chye, ça ne vous dit rien ? Allons, voyons, c’est l’artiste géant qui domine la bande dessinée de Singapour depuis une cinquantaine d’années et dont l’œuvre a influencé des générations de dessinateurs, comme le démontre l’imposante biographie qui vient de lui être consacrée. Non, vous ne voyez toujours pas ? Bon, vous avez une excuse : Charlie Chan Hock Chye est un personnage de fiction issu de l’imagination du dessinateur de BD singapourien – bien réel celui-là – Sonny Liew. En détaillant ainsi la vie de son auteur fictif, ce dernier livre une éblouissante évocation de l’évolution de la BD contemporaine, mêlée à cinquante ans d’histoire de Singapour.
*Charlie Chan Hock Chye, une vie dessinée, Scénario et dessin Sonny Liew, 320 pages, Urban Graphic, 22,50 euros
C’est un véritable tour de force que Charlie Chan Hock Chye, une vie dessinée*, cette monographie qui a tout d’une vraie – l’épaisseur, la variété des documents reproduits, planches de BD, esquisses, couvertures de magazines, toiles, et plusieurs centaines de notes de bas de page érudites – mais où tout est inventé. Comme de nombreux ouvrages consacrés à des artistes réels de BD, le livre mêle interviews de l’auteur – montrés ici en bande dessinée, évidemment – et documents de toutes sortes. Charlie Chan, censé être né en 1938, raconte sa vie. Sa passion pour la BD se manifeste dès l’enfance, comme en témoignent les pages de cahiers d’écolier reproduites, et débouche sur une première histoire réalisée à l’âge de seize ans, Ah Huat et le robot géant, dans un style très enfantin. Le style de l’auteur imaginaire évoluera beaucoup par la suite…
Dès ses débuts, Charlie Chan tire les scénarios de ses histoires des événements politiques et sociaux réels de Singapour. Même les histoires enfantines réalisées dans sa jeunesse reposent sur la transposition de l’actualité de la cité-État. Ses premiers récits s’appuient par exemple sur la mobilisation des étudiants de Singapour contre l’obligation d’effectuer un service militaire dans l’armée britannique, alors puissance coloniale.
Sa rencontre avec un jeune scénariste enthousiaste (imaginaire lui aussi) se traduit par une série animalière évoquant la Seconde Guerre mondiale telle qu’elle s’est déroulée à Singapour : les habitants de la cité y sont représentés sous forme de chats, tandis que les Japonais sont des chiens et les Britanniques des singes.
Par la suite, Charlie Chan varie ses registres : des histoires de science-fiction racontent les luttes pour le pouvoir à Singapour ; il imagine un super héros « local », étape de son travail illustrée par une profusion d’esquisses, de couvertures abîmées de fascicules anciens ou bien de coupures de journaux racontant des faits divers censés avoir inspiré ses histoires.
Les bandes dessinées ainsi « reproduites » reconstituent mine de rien toute l’histoire de la cité-État : guerre, décolonisation, fusion puis séparation de Singapour et de la Fédération de la Malaya, affrontement fondateur entre Lee Kuan Yew, qui deviendra le Premier ministre « père de la patrie », et son rival Lim Chin Siong, homme de gauche qui, ayant eu le dessous, s’exile à Londres. L’impact supposé des événements parfois tragiques sur l’auteur imaginaire est rendu avec beaucoup de subtilité. Au lendemain d’émeutes raciales ayant fait de nombreux morts en 1964, Charlie Chan « publie » une BD de sa série animalière composée de paysages où toute vie est totalement absente.
L’artiste se montre toute sa vie fort critique des autorités. Les attaques contre la politique du PAP, le parti de Lee Kuan Yew devenu omnipotent, sont multiples : Charlie Chan est présenté comme un rebelle pacifique, s’employant dans la solitude à dénoncer les dérives autoritaires du régime. Des planches incendiaires s’en prennent aux tentations eugéniques du gouvernement de Singapour, désireux de promouvoir la natalité des seules mères diplômées (planches « non publiées », est-il précisé en note !). Un pastiche de « Picsou » s’attaque aux pratiques de la place financière de Singapour.
Sonny Liew (le véritable auteur) ne retrace pas seulement l’histoire de la ville : il livre simultanément un portrait passionnant de l’évolution de la bande dessinée sur cette même période, à Singapour bien sûr mais aussi plus globalement. Les difficultés rencontrées par Charlie Chan pour se faire publier, dans ses premières années d’activité, soulignent l’ignorance totale de cette forme d’expression artistique qui prévalait à la fin des années 1950 et dans les années 1960. Le dessinateur et son comparse scénariste doivent démarcher des imprimeurs qui le plus souvent refusent de prendre le risque de telles publications et trouvent bien chère l’utilisation de la couleur. Toute sa vie supposée, l’artiste aura d’ailleurs les plus grandes difficultés à vivre de son œuvre : pendant tout un moment, il est décrit comme vivant grâce à un travail de veilleur de nuit qui lui laisse de nombreuses heures disponibles pour dessiner.
La monographie détaille évidemment les influences de Charlie Chan, dont les comics américains, les mangas japonais et autres. Au passage, les œuvres reproduites comportent différents pastiches, depuis Windsor Mc Cay (l’auteur de Little Nemo) jusqu’à Hergé.
Si ce colossal travail d’invention d’une vie et d’une œuvre fonctionne si bien, c’est grâce à la virtuosité de Sonny Liew. Ce dernier réussit à imaginer les styles graphiques différents que son auteur fictif aurait pu adopter tout au long de sa carrière. Il réalise superbement un nombre impressionnant de documents, des huiles sur toile aux esquisses et aux crayonnés, sans oublier toute la gamme des BD « imprimées » : la texture du papier journal est reproduite, de même que les morceaux de scotch jaunis ayant collé les strips découpés dans des journaux, ou l’usure de vieux magazines trop manipulés par leurs jeunes lecteurs.
Totalement original, cet ouvrage constitue une étonnante mise en abyme. L’auteur – le vrai – va jusqu’à représenter côte à côte, dans des styles totalement différents, un incident survenu dans la vie de son héros et l’interprétation que ce dernier en donne en BD. La mise en abyme se retrouve aussi dans la reproduction de planches de BD autobiographiques à l’intérieur de la BD biographique… Et on la retrouve dans le monde « réel réel » : alors que tout au long de sa carrière, Charlie Chan le rebelle connaît de nombreux ennuis avec le gouvernement passablement autoritaire de Singapour, Sonny Liew n’est pas épargné dans la vraie vie. Lors de la publication de Charlie Chan Hock Chye, les pouvoirs publics de la cité-État ont retiré à son éditeur la subvention qui lui avait été déjà versée, considérant que l’œuvre s’attaquait à la légitimité et à l’autorité du gouvernement…
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Couverture de la bande dessinée "LaoWai, tome 1, La guerre de l’opium", Scénario Alcante et LF Bollée, dessin Xavier Besse, Glénat. (Copyright : Glénat)

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Extrait de la bande dessinée "LaoWai, tome 1, La guerre de l’opium", Scénario Alcante et LF Bollée, dessin Xavier Besse, Glénat. (Copyright : Glénat)

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Extrait de la bande dessinée "LaoWai, tome 1, La guerre de l’opium", Scénario Alcante et LF Bollée, dessin Xavier Besse, Glénat. (Copyright : Glénat)

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Extrait de la bande dessinée "LaoWai, tome 1, La guerre de l’opium", Scénario Alcante et LF Bollée, dessin Xavier Besse, Glénat. (Copyright : Glénat)

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Extrait de la bande dessinée "LaoWai, tome 1, La guerre de l’opium", Scénario Alcante et LF Bollée, dessin Xavier Besse, Glénat. (Copyright : Glénat)

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Extrait de la bande dessinée "LaoWai, tome 1, La guerre de l’opium", Scénario Alcante et LF Bollée, dessin Xavier Besse, Glénat. (Copyright : Glénat)

 
 
*LaoWai, tome 1, La guerre de l’opium, Scénario Alcante et LF Bollée, dessin Xavier Besse, 48 pages, Glénat, 13,90 euros.
Autre parution intéressante : le tome 1 de LaoWai, La guerre de l’opium*, premier volume d’une nouvelle série. Cet album traite d’un épisode historique fascinant : les expéditions militaires occidentales envoyées en Chine au milieu du XIXème siècle. Prétexte officiel de l’expédition française suivie dans LaoWai : venger l’exécution par les autorités chinoises de missionnaires français. Mais en toile de fond, les puissances occidentales alliées, Grande-Bretagne en tête, cherchent à imposer à la Chine l’ouverture de ses frontières au commerce de l’opium. Importée par les négociants depuis le Bengale, la drogue se revend à prix d’or sur le territoire chinois.
L’histoire de cette bataille impitoyable, diplomatique et militaire, pour obliger la Chine à laisser entrer librement l’opium, est magnifiquement racontée dans un des chefs-d’œuvre de la littérature indienne contemporaine, la trilogie de l’écrivain indien Amitav Ghosh, Un océan de pavots, Un fleuve de fumée et Un déluge de feu. La BD LaoWai n’en donne évidemment qu’un aperçu succinct mais néanmoins fort bien mené. Le récit suit des soldats d’infanterie de marine partis dans cette aventure, qui découvrent qu’une guerre menée au nom de la grandeur de la France peut s’accommoder de trafics aussi honteux que lucratifs. Le dessin de Xavier Besse évoque de façon convaincante les décors de la marine de guerre d’il y a cent cinquante ans tout comme ceux de la Chine impériale. Un très bon début pour une série dont on attend la suite avec intérêt.
A propos de l'auteur
Patrick de Jacquelot
Patrick de Jacquelot est journaliste. De 2008 à l’été 2015, il a été correspondant à New Delhi des quotidiens économiques La Tribune (pendant deux ans) et Les Echos (pendant cinq ans), couvrant des sujets comme l’économie, le business, la stratégie des entreprises françaises en Inde, la vie politique et diplomatique, etc. Il a également réalisé de nombreux reportages en Inde et dans les pays voisins comme le Bangladesh, le Sri Lanka ou le Bhoutan pour ces deux quotidiens ainsi que pour le trimestriel Chine Plus. Pour Asialyst, il écrit sur l’Inde et sa région, et tient une chronique ​​"L'Asie dessinée" consacrée aux bandes dessinées parlant de l’Asie.