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La situation politique de Taïwan en 10 questions

Des retraités du gouvernement de la République de Chine manifestent dans les rues de Taipei contre les politiques de la présidente Tsai Ing-wen, le 3 septembre 2016. (Crédit : SAM YEH / AFP)
En 2016, l’élection de la première présidente du monde chinois et les tribulations de Donald Trump ont comme opéré une piqûre de rappel : le détroit de Taïwan constitue encore un « point chaud » en Asie – au même titre que la mer de Chine méridionale, la frontière intercoréenne et le Cachemire. Cette hausse des tensions régionales a ainsi propulsé Taïwan en Une de la presse internationale, d’ordinaire plus prompte à traiter les catastrophes naturelles et aériennes de l’île. Mais quelles sont les clés pour comprendre sa situation politique, que les observateurs ont souvent tendance à schématiser ? Asialyst répond en 10 questions.
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Sommaire

1. Est-ce que Taïwan appartient à la Chine ?
2. Est-ce que le territoire de la République de Chine se réduit à Taïwan ?
3. Est-ce que des contacts directs sont possibles entre la Chine et Taïwan ?
4. Est-ce que Taïwan est un État indépendant ?
5. Pourquoi parle-t-on d’ « indépendantistes taïwanais » ?
6. Quelle est la nature du système politique en place à Taïwan ?
7. Qu’est-ce que le « consensus de 1992 » ?
8. Qu’est-ce que la « politique d’une seule Chine » ?
9. Pourquoi la République de Chine (Taïwan) participe aux J.O. sous le nom de « Taipei chinois » (Chinese Taipei) ?
10. Est-ce que la République populaire de Chine peut envahir Taïwan ?

1. Est-ce que Taïwan appartient à la Chine ?

Oui et non. Un détour par l’histoire s’impose. Taïwan, ensemble géographique composé de l’île de Taïwan proprement dite et des îles et archipels dans son environnement immédiat, a été véritablement intégré à l’Empire mandchou de la dynastie Qing au cours du XVIIe siècle. Mais deux siècles plus tard, la guerre contre l’Empire nippon de 1894-1895 a engendré la cession de Taïwan au Japon, en vertu du Traité de Shimonoseki (1895).
Carte de l'île de Taïwan et des îles et archipels dans son environnement immédiat
Carte de l'île de Taïwan et des îles et archipels dans son environnement immédiat
Taïwan est resté un demi-siècle sous administration japonaise, jusqu’en 1945. Entre-temps, l’Empire mandchou est tombé sur le continent et a été remplacé par la « République de Chine » (Zhonghua Minguo – 中華民國) en 1912. C’est donc à ce régime qu’est restitué Taïwan à l’issue de la Seconde Guerre mondiale.
Parallèlement, la guerre civile fait rage sur le continent chinois entre nationalistes et communistes. Elle aboutit à la création de la « République populaire de Chine » (Zhonghua Renmin Gongheguo – 中华人民共和国) le 1er octobre 1949 par Mao Zedong. Chassé par les troupes communistes, le gouvernement de la République de Chine, dirigé par Chiang Kai-shek, se replie alors à Taipei.
La République de Chine a conservé jusqu’à aujourd’hui un contrôle de fait sur l’ensemble de Taïwan. Néanmoins, dans ses discours, le gouvernement de Pékin nie l’existence même de ce régime et revendique sa souveraineté sur le territoire encore administré par les autorités de Taipei.
En d’autres termes, Taïwan appartient de fait à la République de Chine (il s’agit encore du nom officiel du régime en place à Taipei), mais son territoire est revendiqué par la République populaire de Chine. Cette dimension est souvent mal comprise par les observateurs, qui omettent de rappeler que la Chine demeure un Etat partitionné – comme l’est par exemple la Corée.

2. Est-ce que le territoire de la République de Chine se réduit à Taïwan ?

Non. Dans son repli face à l’avancée communiste, Chiang Kai-shek a maintenu son contrôle sur tout un chapelet d’îles et archipels à quelques encablures des côtes de la Chine méridionale. A l’issue d’une série de conquêtes par les troupes de la République populaire, le gouvernement de Taipei a maintenu son contrôle sur trois archipels habités au large du Fujian : Kinmen (金門, environ 150 km²), Wuchiu (烏坵, environ 2 km²) et Matsu (馬祖, environ 30 km²).
En outre, le gouvernement de Taipei jouit encore d’une souveraineté de fait sur l’atoll des Pratas et sur l’île d’Itu Aba/Taiping (太平島), en mer de Chine méridionale. Contrairement aux archipels précédents, ces territoires ne disposent pas d’une population civile permanente : les seules personnes autorisées à y stationner sont des scientifiques et des militaires.
Carte du territoire sous souveraineté du gouvernement de Taipei
Carte du territoire sous souveraineté du gouvernement de Taipei

3. Est-ce que des contacts directs sont possibles entre la Chine et Taïwan ?

Oui. Mais ce n’est qu’à partir des années 2000 que les échanges directs de courrier, de marchandises et de personnes ont été autorisés entre la République de Chine (Taïwan) et la République populaire de Chine. Ils devaient jusqu’alors transiter par un territoire tiers (essentiellement Hong Kong, mais aussi l’île sud-coréenne de Jeju ou l’île japonaise d’Okinawa).
En 2001, le président Chen Shui-bian a autorisé unilatéralement ces échanges directs entre Kinmen et Xiamen, d’une part, et Matsu et Fuzhou, d’autre part. C’est ce que fut appelé les « trois mini-liaisons » (xiao san tong – 小三通). Cette ouverture s’est effectuée sous la pression des hommes d’affaires taïwanais implantés en Chine continentale et des groupes religieux désireux d’organiser plus aisément des pèlerinages sur le continent.
Mais leur encadrement sévère n’a permis que des échanges limités. C’est avec l’accession au pouvoir de Ma Ying-jeou à Taïwan en 2008 que ces liaisons sont étendues à l’ensemble du territoire sous souveraineté effective du gouvernement de Taipei (donc à Taïwan proprement dit). Ce sont les « trois grandes liaisons » (da san tong – 大三通), ouvertes fin 2008.

4. Est-ce que Taïwan est un État indépendant ?

Oui et non, et ce pour deux raisons. D’abord, car Taïwan n’est pas indépendant en tant que Taïwan, mais sous la bannière de la République de Chine, qui reste le nom officiel du régime en place à Taipei. Ensuite, car il s’agit d’une indépendance qualifiée de de facto, dans la mesure où la majorité des Etats de la communauté internationale reconnaissent officiellement la souveraineté de la République populaire de Chine sur Taïwan (et sur l’ensemble du territoire sous souveraineté effective de la République de Chine), niant donc l’existence du régime taïwanais.
Il convient néanmoins de rappeler que la République de Chine répond aux critères constitutifs d’un État, consacrés par la Convention de Montevideo (1933) : un territoire déterminé, une population permanente et un gouvernement exerçant une autorité effective sur ce territoire et cette population.

5. Pourquoi parle-t-on d’ « indépendantistes taïwanais » ?

Cette question est légitime : pourquoi parler d’ « indépendantistes taïwanais » si la République de Chine (Taïwan) est déjà indépendante de facto ? En fait, cette étiquette est attribuée ou revendiquée différemment selon les personnes qui la mobilisent. Schématiquement, les « indépendantistes taïwanais » peuvent rassembler deux types d’activistes.
Depuis la République de Chine (Taïwan), d’une part, on appelle « indépendantistes taïwanais » les groupes et individus favorables à la disparition du régime actuellement en place à Taipei et demandant sa substitution par une « République de Taïwan ». Depuis la République populaire de Chine, d’autre part, on appelle « indépendantistes taïwanais » les groupes et individus hostiles à l’unification, même à long terme, avec le continent. L’acceptation continentale est donc beaucoup plus large : elle inclut par exemple le Parti démocrate progressiste – ce qui n’est pas (ou très peu) le cas du point du point de vue de la République de Chine (Taïwan).

6. Quelle est la nature du système politique en place à Taïwan ?

La République de Chine est aujourd’hui un État démocratique, trustant les meilleurs scores des classements en matière de droits de l’homme et de libertés publiques (91/100 au « Freedom in the World 2017 » de l’ONG Freedom House, 7,79/10 au « Democracy Index 2016 » du think tank The Economist Intelligence Unit) – des résultats autrement meilleurs que ceux de la République populaire.
C’est là le fruit d’un processus rapide de démocratisation enclenché au tournant des années 1990. Car bien que le territoire de la République de Chine soit essentiellement réduit à Taïwan depuis 1949, les autorités de Taipei – aux mains d’un parti unique (le Kuomintang – 國民黨) – avaient estimé jusqu’à cette période charnière que leur État était l’unique représentant légitime de la Chine sur la scène internationale. Il aspirait ainsi à représenter l’ensemble de la nation chinoise dans l’attente de la reconquête du continent par ses troupes. De ce fait, un état d’exception avait été ordonné, la loi martiale décrétée et les institutions gelées. Le pouvoir était également confisqué par les élites venues du continent à la faveur du repli à Taipei (les waishengren – 外省人), lésant les Taïwanais dits « de souche » (les benshengren 本省人).
C’est le président Lee Teng-hui (1988-2000) qui a mis un terme à cette situation intenable. Son principal fait d’armes réside en effet dans le recentrage des institutions sur le territoire effectivement contrôlé par la République de Chine. La démocratisation du régime s’est donc traduite par son indigénisation à Taïwan, processus également appelé « taïwanisation » de la République de Chine.
Dans la mesure où le Kuomintang a lui-même pris en charge ce processus, le parti a assuré sa survie et constitue aujourd’hui l’une des principales forces politiques du pays. Son concurrent direct est le Parti démocrate progressiste (Minjindang – 民進黨), créé illégalement en 1986 sous la loi martiale et actuellement détenteur des pouvoirs exécutifs (la présidence de l’État est assurée depuis 2016 par Tsai Ing-wen) et législatif (majorité au Parlement).

7. Qu’est-ce que le « consensus de 1992 » ?

Le « consensus de 1992 » est un accord tacite auxquels sont parvenus les représentants de Pékin et de Taipei en 1992, lors d’une rencontre informelle à Hong Kong. Les deux parties se sont alors entendues pour reconnaître que l’île de Taïwan et le continent chinois font partie d’une seule et même Chine – libre à chacun de considérer de quelle « Chine » il s’agit. En l’occurrence pour Pékin, la République populaire de Chine ; pour Taipei, la République de Chine.
La reconnaissance de ce consensus par Pékin et Taipei implique celle d’une seule et même nation chinoise de part et d’autre du détroit de Taïwan, dont l’objectif ultime reste la réunification sous l’égide d’un même État. Pékin considère ce consensus comme la pierre angulaire des relations interdétroit, tandis que Taipei, depuis l’accession au pouvoir de Tsai Ing-wen, souhaite l’écarter pour lui substituer de nouvelles fondations.
Le Parti démocrate progressiste estime en effet qu’il n’y a pas de consensus, puisque la définition de cette « Chine » à laquelle le continent et Taïwan devraient tous deux appartenir n’en fait pas l’objet. D’ailleurs, le terme de « consensus de 1992 » a lui-même été forgé a posteriori, en 2000, par le ministre des Affaires continentales de la République de Chine de l’époque, Su Chi (蘇起). Objectif : sortir de l’impasse dans les relations interdétroit, rapportait le Taipei Times en 2006.

8. Qu’est-ce que la « politique d’une seule Chine » ?

La « politique d’une seule Chine » étend à l’échelle diplomatique les postulats du « consensus de 1992 », qui est réservé aux relations sino-taïwanaises. Elle implique donc la reconnaissance par un État tiers que Taïwan et le continent chinois font partie d’une seule et même Chine.
Cette acceptation est considérée par Pékin comme un pré-requis à l’établissement de relations diplomatiques avec un autre pays. Ainsi, l’État qui souhaite échanger des ambassadeurs avec Pékin s’engage à reconnaître les revendications de souveraineté des autorités continentales sur Taïwan, et donc à ne pas reconnaître les autorités de Taipei. Car en vertu de ce principe, il ne peut exister qu’un seul gouvernement légitimement représentatif de la nation chinoise dont la population de Taïwan est partie intégrante.
Jusqu’en 1971, c’est la République de Chine qui occupait le siège de la Chine à l’ONU (et qui disposait donc d’une place à la table des membres permanents du Conseil de Sécurité). Son remplacement par la Chine populaire a véritablement donné le coup d’envoi d’un isolement diplomatique de plus en plus sévère sur la scène internationale, notamment lorsque les Etats-Unis ont tourné le dos à Taipei en faveur de Pékin en 1979.
Aujourd’hui, seulement 22 Etats reconnaissent la République de Chine (Taïwan) comme représentante légitime de la nation chinoise : 1 en Europe (Vatican), 1 en Amérique du Sud (Paraguay), 2 en Afrique (Burkina Faso, Swaziland), 5 aux Caraïbes (Haïti, République dominicaine, Saint-Christophe-et-Niévès, Sainte-Lucie, Saint-Vincent et les Grenadines), 6 en Amérique centrale (Belize, El Salvador, Guatemala, Honduras, Nicaragua, Panama) et 6 en Océanie (îles Marshall, îles Salomon, Kiribati, Nauru, Palaos, Tuvalu).
Carte du ballet des reconnaissances diplomatiques entre la République de Chine (Taipei) et la République populaire de Chine (Pékin)
Carte du ballet des reconnaissances diplomatiques entre la République de Chine (Taipei) et la République populaire de Chine (Pékin)
Néanmoins, de nombreux Etats entretiennent des liens paradiplomatiques avec Taipei, comme la France et les États-Unis, à travers des « bureaux de représentation » qui font office de shadow embassies.

9. Pourquoi la République de Chine (Taïwan) participe aux J.O. sous le nom de « Taipei chinois » (Chinese Taipei) ?

C’est l’une des conséquences de la politique d’une seule Chine : sous la pression de Pékin, la République de Chine (Taïwan) ne peut participer aux manifestations officielles internationales sous son propre nom. Le grand public en est témoin tous les deux ans à l’occasion des Jeux olympiques, lorsque les athlètes taïwanais arborent la bannière du « Taipei chinois » (Chinese Taipei) – brandissant un drapeau et entonnant un hymne qui ne sont pas ceux de leur État, mais des adaptations réalisées spécialement pour les événements internationaux.
La dénomination de « Taipei chinois », adoptée en 1979 sur recommandation du Comité international olympique, satisfait les exigences du principe d’une seule Chine, puisqu’il ne fait ni référence au nom officiel de l’État (République de Chine) ni à une entité considérée comme potentiellement indépendantiste (Taïwan).
En revanche, les gouvernements de Pékin et de Taipei s’écharpent sur la traduction du terme « chinois » en mandarin. Le premier opte pour Zhongguo Taibei (中国台北), où « Zhongguo » fait référence à la Chine en tant qu’État et donc à la République populaire de Chine (ce qui implique une subordination de Taipei à Pékin). Le second, en revanche, a choisi Zhonghua Taibei (中華台北), où « Zhonghua » fait référence à la Chine en tant qu’aire culturelle et civilisationnelle, ce qui ôte toute dimension politique.
Outre lors des J.O., l’appellation « Taipei chinois » est également utilisée par le Fonds monétaire international, la Banque mondiale, l’OMS (où le gouvernement de Taipei dispose du statut d’observateur) mais aussi plus anecdotiquement pour les concours de beauté internationaux comme Miss Monde ou Miss Univers. L’ONU utilise quant à elle la dénomination « Taïwan, province de Chine » et l’OMC « Territoires douaniers distincts de Taïwan, Penghu, Kinmen et Matsu ».

10. Est-ce que la République populaire de Chine peut envahir Taïwan ?

La République populaire de Chine s’est juridiquement octroyé le droit d’envahir Taïwan en vertu de la loi anti-sécession de 2005, qui prévoit non seulement une invasion militaire en cas de déclaration d’indépendance d’une République de Taïwan, mais aussi en cas d’efforts insuffisants fournis par le gouvernement de Taipei en vue d’une réunification – c’est-à-dire en cas d’épuisement des moyens pacifiques. Récemment, la presse asiatique s’est d’ailleurs fait l’écho d’un éventuel durcissement du texte, évoquant un débarquement de l’Armée populaire de Libération (APL) si Tsai Ing-wen refusait de reconnaître le « consensus de 1992 » comme fondement des relations interdétroit.
C’est en fait sur les capacités militaires réelles de la République populaire de Chine que se porte le doute des observateurs. Néanmoins, au mois de juillet dernier, un rapport du ministère taïwanais de la Défense affirmait pour la première fois en septembre 2016 que l’Armée populaire de Libération était en mesure d’envahir et de bloquer les archipels côtiers de Kinmen, Wuchiu et Matsu, rapportait le China Post.
Cela fait des années que les troupes de la Chine populaire se préparent à une éventuelle conquête de Taïwan et font tout pour atteindre le niveau de développement nécessaire d’ici 2020 – année coïncidant avec les élections présidentielles en République de Chine. En juillet 2015, les images d’un exercice de l’APL dont des soldats attaquaient une réplique du palais présidentiel taïwanais construite en Mongolie intérieure avaient d’ailleurs été diffusées à la télévision d’État de Chine populaire.
Par la Rédaction
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