Culture
EXPERT - TRANSISTOR ASIE

Rock chinois : Fazi en route pour l'Europe et "Made in Asia" à Toulouse

Le groupe chinois de post-punk Fazi sur scène. (Copyright : Rachel Gouk)
Le groupe chinois de post-punk Fazi sur scène. (Copyright : Rachel Gouk)
C’est la première tournée européenne. Le samedi 29 avril, Le groupe de post-rock chinois Fazi se produira à Toulouse en clôture du Festival « Made in Asia » dont Asialyst est partenaire. Léo de Boisgisson revient avec Liu Peng, le chanteur du groupe, sur le parcours de Fazi et ses autres dates, notamment au Klub à Paris.
Fazi est un groupe basé à Xi’an, capitale de la province du Shaanxi au centre de la Chine. Ils jouent un post-rock introspectif comme on en fait pas mal ces dernières années dans le pays : un rock qui se déploie en progressions harmoniques pleines de guitares, d’effets et de textures et où pointe une certaine nostalgie ; un rock qui a pris ses distances avec le punk que l’Europe tente toujours un peu d’associer à la Chine en rêvant sa jeunesse rebelle. Mais il n’y a qu’à regarder les coupes de cheveux des membres de Fazi – leurs cheveux noirs raides qui tombent tout droit sur leur monture de lunettes – pour voir qu’ils n’ont peut-être jamais eu de crêtes et qu’ils ne sont pas dans la revendication. Dans l’album The Root of Innocence, il est question de l’angoisse du garçon devant l’âge adulte, avide de rattraper le temps, et lorsque j’ai échangé avec Liu Peng, le chanteur, il m’a donné l’impression d’être un garçon très posé.
Ecouter l’album The Root of Innocence de Fazi :

« A Xi’an, nous nous imposons une discipline de vie très stricte. On fait avant tout de la musique. Depuis quelques années, on a atteint une certaine forme de stabilité avec des concerts réguliers, et puis il y a les festivals aussi qui apportent pas mal d’activité. Donc on peut dire que notre carrière se développe plutôt bien. »
En effet, à l’instar d’autres villes moyennes chinoises, Xi’an n’est plus une bourgade de deuxième zone. En quelques années, la ville s’est dotée d’un petit écosystème culturel qui s’articule notamment autour de l’Aperture Live House, du Imagine 16 Club, du Dahua 1935 et du MIDI Live House récemment ouvert par les organisateurs du MIDI Festival. « Il y a dix ans, quand on voulait être musicien, il était indispensable d’être basé à Pékin, se souvient Liu Peng. J’y ai passé deux ans à partir de 2008, mais quand je suis rentré à Xian en 2010, j’ai trouvé que j’y avais autant voire plus d’opportunités. Avec Internet, on peut produire de la musique dans n’importe quelle ville. Ce qui compte c’est d’avoir une idée personnelle et des gens talentueux autour de soi pour la réaliser. »
En 2015, Fazi a choisi rejoindre Maybe Mars, un des labels les plus persévérants de Chine qui, depuis 2007, s’est imposé comme l’une des plateformes les plus importantes pour le rock indépendant. Cofondé par Michael Pettis, un Américain philanthrope qui enseigne la finance à la prestigieuse université de Qinghua le jour et fume beaucoup de Zhong Nanhai la nuit, et Yang Haisong, figure incontournable du rock en Chine, à la fois chanteur de PK14, producteur et directeur du label, Maybe Mars est fidèle aux préceptes artisanaux du rock, à savoir la recherche du son et de l’énergie pure, et l’indépendance d’esprit.
« Quand Yang Haisong est revenu au sein de Maybe Mars en tant que directeur, on s’est dit qu’on rejoindrait le label. C’était en 2015. On avait déjà collaboré avec lui auparavant ; on l’estime beaucoup : il est une sorte de mentor pour nous, commente Liu Peng. Il a joué un rôle essentiel dans la production de notre album à venir. Cet album compte beaucoup pour nous car on l’a enregistré au cours d’une tournée où on a littéralement sillonné la Chine pendant deux mois. En tout, on a été dans 42 villes dont Taipei et Lhassa en trimballant tout notre matériel dans un bus. Avant le début de la tournée on a choisi 5 villes : Xi’an, Taipei, Xiamen, Wuhan et Dalian où Yang Haisong nous a rejoints pour enregistrer des morceaux. Dans chacune de ces villes on a invité des guests à participer. A Xi’an c’était Fang De, le guitariste de ST.OL.EN, et à Dalian, Xie Yugang, le guitariste de Wang Wen, par exemple. Ces featurings ont beaucoup enrichi la production. C’était un vrai challenge! »
Avec Modern Sky, Maybe Mars détient quelques uns des groupes les plus influents de la scène chinoise mais on peut dire que les deux labels ne partagent pas le même éthos. Alors que Modern Sky est engagé dans une expansion économique délirante et s’est largement détourné de son travail de label en se muant en promoteur de festivals et investisseur à gogo, Maybe Mars fait l’effet d’une petite boutique.
Malgré tout, Maybe Mars travaille sérieusement à développer une véritable stratégie internationale pour ses groupes (dans les limites d’un réseau très niche bien sûr). Les têtes d’affiche comme Carsick Cars et Chui Wan ont tous plusieurs tournées américaines derrière eux et quelques passages en Europe dans des lieux bien sentis. Leur musique se trouve chez les disquaires spécialisés. Tout cela est le fruit du travail d’acteurs essentiels dédiés à la cause du rock chinois : Nevin Domer (actuellement directeur Export du label) a établi en quelques années un réseau de distribution et de promotion pour Maybe Mars aux Etats-Unis et bientôt en Australie ; Julia Fortuny, qui après des années à Pékin s’est relocalisée à Berlin, fait la passerelle pour la plupart des groupes en Europe. Le label ne disposant d’aucune subvention, l’économie des tournées est très tendue. Malgré tout, elle a trouvé 17 dates pour Fazi en Europe. Plutôt pas mal pour un groupe qu’on ne trouve pas sur Deezer.
« Avec le label on a décidé de faire cette tournée européenne car Fazi a déjà fait 4 tournées en Chine, explique Julia. Leur son, leur prestation scénique sont solides, donc on les estime mûrs pour l’international. Et puis ils permettent d’introduire une nouvelle facette de Maybe Mars, car leur son est différent, peut-être un peu plus sophistiqué que le noise, le punk et l’expérimental, qui était la marque de fabrique du label ces dernières années. »
Cependant, introduire un groupe chinois dans les clubs européens n’est pas aussi simple. « Le challenge pour moi quand je monte une tournée pour un groupe chinois, c’est de convaincre les gens en Europe de la qualité de la musique. Les enregistrements (Albums) ne sont souvent pas assez représentatifs de la qualité de leur live. Mais j’ai pu constater que les choses changent pour le mieux : chaque fois il y a plus de gens intéressés ; la « communauté » de fans grandit, même lentement, et j’ai l’espoir d’arriver peu à peu à faire des tournées un peu moins low cost. »
La liste des concerts en Europe du groupe de post-punk chinois Fazi. (Copyright : Maybe Mars)
La liste des concerts en Europe du groupe de post-punk chinois Fazi. (Copyright : Maybe Mars)
A propos de l'auteur
Léo de Boisgisson
Basée en Chine pendant 16 ans où elle a passé sa post adolescence au contact de la scène musicale pékinoise émergente, Léo de Boisgisson en a tout d’abord été l’observatrice depuis l’époque où l’on achetait des cds piratés le long des rues de Wudaokou, où le rock était encore mal vu et où les premières Rave s’organisaient sur la grande muraille. Puis elle est devenue une actrice importante de la promotion des musiques actuelles chinoises et étrangères en Chine. Maintenant basée entre Paris et Beijing, elle nous fait partager l’irrésistible ascension de la création chinoise et asiatique en matière de musiques et autres expérimentations sonores.