Politique
Entretien

Gilles Verniers : "Le gouvernement indien se réoriente sur la mobilisation ethnique et religieuse"

Le Premier ministre indien Narendra Modi (à droite) célèbre l'écrasante victoire surprise de son parti, le BJP, aux élections locales en Uttar Pradesh, lors de l'intronisation de son nouveau ministre en chef, le nationaliste hindou Yogi Adityanath (au centre) à Lucknow le 19 March 19 2017. (Crédits : AFP PHOTO / SANJAY KANOJIA)
Le Premier ministre indien Narendra Modi (à droite) célèbre l'écrasante victoire surprise de son parti, le BJP, aux élections locales en Uttar Pradesh, lors de l'intronisation de son nouveau ministre en chef, le nationaliste hindou Yogi Adityanath (au centre) à Lucknow le 19 March 19 2017. (Crédits : AFP PHOTO / SANJAY KANOJIA)
Où va la politique de Narendra Modi ? Le 11 mars dernier, les élections pour l’assemblée de l’État de l’Uttar Pradesh, le plus grand d’Inde avec deux cents millions d’habitants, se sont traduites par un raz-de-marée en faveur du BJP, le parti nationaliste hindou du Premier ministre. En obtenant 325 sièges sur les 403 du Parlement, le BJP a balayé tous ses opposants. Dans la foulée, Narendra Modi, qui avait piloté personnellement la campagne électorale de bout en bout, a nommé comme ministre en chef du gouvernement de l’Uttar Pradesh, Yogi Adityanath, héraut de la branche la plus dure de l’hindutva, l’idéologie de la suprématie hindoue. Des événements lourds de conséquences alors que le chef du gouvernement a accompli près de trois des cinq années de son mandat et prépare déjà très activement sa réélection en 2019. Pour Gilles Verniers, professeur de sciences politiques à l’Ashoka University de Delhi, ces événements témoignent d’une réorientation des priorités du gouvernement indien, du développement du pays vers le nationalisme hindou.

Entretien

A l’université Ashoka (Delhi) où il est professeur de sciences politiques, Gilles Verniers participe notamment à un projet sur la visibilité de la démocratie, soutenu par l’Alliance Program de l’Université de Columbia. Il dirige le Trivedi Centre for Political Data, un centre de recherche dédié à la sociologie des élections et de la classe politique indienne. Il coordonne avec le Professeur Christophe Jaffrelot un projet portant sur la sociologie des représentants élus en Inde, mené conjointement par Ashoka, Sciences Po, le King’s India Institute, et le CSDS à Delhi. Il codirige avec Christophe Jaffrelot et le Dr. Sanjay Kumar (CSDS) un ouvrage à paraître sur la sociologie des élus des assemblées législatives en Inde. 

Gilles Verniers est docteur en science politique (Centre d’études et de recherches internationales (CERI), Sciences Po). Il a été chercheur invité à l’Institute of International Studies de l’Université de Californie à Berkeley. Il est également titulaire d’un master de science politique, d’un diplôme complémentaire en philosophie et d’un diplôme complémentaire en éthique économique et sociale de l’Université catholique de Louvain.

Le chercheur Gilles Verniers. (Crédit : DR)
Le chercheur Gilles Verniers. (Crédit : DR)
Quelle analyse faites-vous des résultats des dernières élections dans l’Uttar Pradesh ?
Gilles Verniers : Le BJP, parti nationaliste hindou du Premier ministre Narendra Modi, a remporté une victoire assez éclatante et historique en obtenant à peu près 80% des sièges avec 40% des voix. Il a laissé loin derrière ses principaux rivaux, notamment une alliance entre le parti régional SP et le parti du Congrès dirigé par Sonia Gandhi, alliance qui a fait 22% des voix. C’est une victoire considérable et inattendue pour le Premier ministre.
Les élections dans l’Uttar Pradesh sont extrêmement importantes. D’abord parce qu’elles arrivent à un peu plus de la moitié du mandat du gouvernement de New Delhi et du coup, elles ont valeur de test de popularité nationale. Et aussi parce que l’Uttar Pradesh est l’État le plus peuplé du pays et que sa vie politique symbolise d’une certaine manière les transformations politiques au niveau national. L’impact de cette victoire va donc bien au-delà du seul Uttar Pradesh.
Comment peut-on expliquer que la démonétisation intervenue en novembre dernier, qui s’est traduite par le retrait immédiat de circulation de 86% des billets de banque et a causé des perturbations très sévères dans la vie quotidienne des Indiens, n’a pas été sanctionnée dans les urnes ?
On n’a pas beaucoup d’éléments concrets qui permettent de comprendre ce phénomène et on est donc réduit à des conjectures. Ce qui ressort, c’est que, autant une majorité de gens sont critiques sur la mise en œuvre de la démonétisation, autant ils n’en tiennent pas rigueur au Premier ministre. Ils considèrent plutôt les banques et les États régionaux comme responsables de la mauvaise application d’une mesure qui leur paraissait bonne au départ. La démonétisation a été présentée à l’électorat comme une frappe chirurgicale contre la corruption et elle a été perçue presque comme une mesure de justice sociale affectant essentiellement les porteurs d’argent noir, c’est-à-dire les riches. Les gens font donc une distinction entre l’intention qui est louée et l’effet concret qui est très négatif sur l’économie du pays. Il y a aussi un thème très fort qui revient quand les électeurs parlent du Premier ministre : ils disent que c’est un homme fort, capable de prendre des décisions risquées, qui n’hésite pas à s’exposer pour le bien général. Cela a beaucoup joué en sa faveur, nonobstant les effets concrets de la démonétisation. Il y a cette idée que, si les gens ordinaires ont été affectés, les riches l’ont été davantage.
Ce qui est factuellement faux, non ?
Absolument. Parce que l’opération a en fait permis aux porteurs d’argent noir de « nettoyer » celui-ci. De toute façon, l’essentiel de l’argent noir en Inde est détenu sous forme de propriétés immobilières, d’or, de bijoux et pas tellement sous forme de liasses de billets.
Après cette énorme victoire, Narendra Modi a pris une décision choc en nommant Yogi Adityanath au poste de ministre en chef de l’Uttar Pradesh. Pouvez-vous nous parler de cette nomination ?
C’est une figure importante du BJP dans l’Uttar Pradesh, mais c’est une figure atypique. Car bien qu’il fasse partie du BJP de longue date – il a été élu cinq fois de suite comme député au Parlement de Delhi –, il appartient aussi à une tradition religieuse et politique distincte du BJP. Yogi Adityanath est un prêtre hindou qui dirige un monastère situé dans le nord-est de l’Uttar Pradesh, qui est associé traditionnellement à une organisation politique, le Hindu Mahasabha. Il s’agit d’une formation politique nationaliste hindoue née en 1915 en réponse à la création de la Ligue musulmane. D’emblée, son objectif était de combattre l’influence croissante des musulmans dans la vie publique. C’est un mouvement qui a toujours été plus ouvertement radical que les autres de la famille hindoue. Des organisations comme le RSS (organisation mère du mouvement nationaliste hindou) ou le BJP (branche politique du RSS) ont toujours oscillé entre une stratégie de modération pour convaincre le plus grand nombre possible de personnes de les rejoindre et une stratégie plus militante destinée à leur base qui adhère au projet nationaliste hindou.

Le Hindu Mahasabha ne s’est jamais embarrassé de ces questions-là. C’est une organisation qui ne se borne pas à présenter des candidats aux élections mais qui est aussi dans l’action sur le terrain pour mettre en place les conditions de la domination de la majorité hindoue. Yogi Adityanath a notamment créé il y a un certain nombre d’années une brigade, la Hindu Yuva Vahini, qui vise à imposer la domination hindoue grâce à des actions de type « milice ». Ils se font justice eux-mêmes sur des questions qui ont pour eux une importance soit religieuse soit symbolique. La protection de la vache, par exemple, est un de leurs sujets fétiches. Le but est d’altérer les comportements dans la société au nom de la protection de la vache et de la défense des intérêts hindous. Cette brigade est connue pour avoir organisé des émeutes intercommunautaires qui ont mené à des destructions et à des morts.

La nomination de Yogi Adityanath à la tête de l’Uttar Pradesh était-elle attendue ?
Non, elle a beaucoup surpris parce que depuis son arrivée au pouvoir à Delhi en 2014 le message de Narendra Modi a été de se focaliser sur les questions de développement et l’intérêt général. Il s’agissait d’adoucir l’image d’égérie du mouvement nationaliste hindou qu’il portait quand il était ministre en chef de l’État du Gujarat pour la remplacer par une image de leader providentiel, fort, obnubilé par le développement de tous et de chacun. Cette dilution de la composante religieuse a permis au BJP d’étendre sa base électorale dans les régions où il était déjà implanté, mais aussi de conquérir de nouveaux terrains dans les États où il n’avait pas de forte présence, dans le nord-est du pays par exemple.

Cette nomination est donc perçue comme une rupture puisque le choix est très clair. Ils peuvent dire ce qu’ils veulent sur la volonté de Yogi Adityanath de se consacrer au développement, il incarne quoi qu’il dise et quoi qu’il fasse la version la plus militante du nationalisme hindou. C’est quelqu’un qui a au cours de sa carrière proféré un certain nombre de mots et d’appels à la violence qui font de lui un leader incontesté de la branche la plus dure de cette mouvance.

Comment peut-on expliquer ce virage à 180° de Modi ?
Ce choix reflète la façon dont ils interprètent le mandat qu’ils ont reçu. Ils savent qu’avec 40% des suffrages, ils ont obtenu les voix d’un grand nombre de groupes sociaux et ils pensent que ce qui a coagulé ces différents groupes ensemble, ce sont les politiques de polarisation sociale, c’est l’appel majoritaire hindou et le registre religieux. Ils se disent que désormais, c’est ça qui leur permet de conquérir de nouveaux territoires. Ils ont donc besoin d’une icône qui leur permette d’aller plus fort, plus haut, plus vite, plus loin dans cette direction. Et pour ce faire, Yogi Adityanath est le parfait candidat. Il y a aussi un élément de contexte important : le RSS s’est très largement développé dans l’Uttar Pradesh ces dernières années. Ils se sont déployés dans les zones rurales avec toute la panoplie d’actions de terrain, dans l’éducation, le planning familial, etc., pour gagner en influence. Comme ils voient qu’ils font des percées spectaculaires en terme de voix, ils interprètent cela comme le résultat de ce long travail de terrain.

En outre, vu l’importance de l’Uttar Pradesh, le choix de son ministre en chef est clairement un signal envoyé à l’ensemble du pays ; il ne s’explique pas uniquement par des considérations régionales. Il y a un clair changement d’orientation qui indique la route que le Premier ministre entend emprunter d’ici aux prochaines élections générales de 2019. Les cyniques disent que l’agenda de développement a été très utile et performant pour leur permettre d’obtenir le pouvoir en 2014 mais que la capacité de transformer la vie des gens en améliorant la situation économique du pays est une chose extrêmement difficile à faire. Leur crainte était donc qu’au bout de cinq ans, il n’y ait pas suffisamment de changement tangible dans la vie des Indiens pour qu’ils soient facilement réélus uniquement sur des questions liées au développement. Cela peut permettre de comprendre pourquoi ils se tournent de nouveau vers ce qui définit le fond de leur projet politique.

Cela veut-il dire que Modi va désormais s’éloigner de ses objectifs de développement pour se concentrer sur une politique communautariste ?
Il n’a pas à s’éloigner de ses objectifs de développement. Ce qui peut arriver, c’est une espèce de division du travail entre le Premier ministre qui continuera à parler de développement avec quelques références contre les musulmans de temps à autre, et Yogi Adityanath qui aura pour fonction d’envoyer tous les signaux à la base hindoue du parti. D’une certaine manière, ça permet à Modi de faire faire le travail de mobilisation ethnique et religieuse par quelqu’un d’autre.
N’y a-t-il pas un risque de contradiction ? L’objectif de développement et les tensions communautaires, ça n’est pas très compatible…
Si, justement ! Tout le talent politique du Premier ministre et du président du BJP Amit Shah a précisément été de mêler ces deux questions. Le discours du BJP pendant la campagne a été de dire : « Nous allons donner accès au développement à tous ceux qui en ont été exclus par les partis au pouvoir dans l’Uttar Pradesh depuis plus de dix ans. » Les deux partis régionaux, le BSP et le SP, qui se sont succédé au pouvoir sont associés à des castes spécifiques. L’habileté du BJP a été de montrer que ces partis ne travaillent que pour ces groupes précis et de promettre que lui, le BJP, donnerait accès au développement à tous les autres qui représentent plus de 60% de la population. Cela permet aussi de nourrir le ressentiment des populations pauvres et déclassées vis-à-vis de ceux qu’ils perçoivent comme étant les nouvelles élites, les groupes liés au SP et au BSP. Et les musulmans sont le trait commun à ces deux partis [qui les courtisent pour obtenir leurs suffrages, NDLR]. Pendant la campagne, Modi a lancé des accusations sur les avantages dont auraient bénéficié les musulmans de la part des autres partis : ce qui a envoyé des signaux très clairs sur le fait qu’un gouvernement BJP exclura ceux qui ont profité de leur association avec le pouvoir au cours des dernières années et ce sera le tour des autres. C’est de cette manière qu’ils arrivent à marier le communautarisme et les questions de développement.
Faut-il donc craindre une montée des tensions sur le terrain d’ici aux élections générales dans deux ans ?
C’est déjà le cas ! Depuis le résultat des élections, tous les groupes hindous militants locaux se sentent encouragés à passer à l’action. Ils savent que le pouvoir à Lucknow, capitale de l’Uttar Pradesh, et à Delhi leur fournira protection et impunité. Dans un État où Yogi Adityanath est ministre en chef, qui ira porter plainte ? Qui pense que la justice sera rendue aux minorités ? Dans les premières décisions prises par le ministre en chef, il y en a déjà qui affectent directement la vie des musulmans et notamment la fermeture forcée d’un grand nombre d’abattoirs. C’est une décision prise au nom de la protection de la vache, animal sacré pour les hindous, alors que ce sont en fait des abattoirs de viande de buffle, et ça affecte environ deux millions et demi de personnes qui vivent du commerce de la viande. Avec de telles décisions, les membres des brigades hindoues passent à l’action. Ils se disent : pourquoi attendre que l’État ferme ces abattoirs, on peut s’en occuper. Sauf que eux, ils ne ferment pas les abattoirs, ils les brûlent.

D’une certaine manière, tout cela va renforcer la marginalisation des musulmans, qui le sont déjà fortement. Cela va contribuer à les rendre davantage invisibles. Ils n’auront plus personne pour les représenter, plus personne pour les défendre.

Faut-il considérer, comme le pensent beaucoup d’analystes, qu’un nouveau triomphe électoral de Modi est inévitable en 2019 faute d’opposition ?
Dans les conditions actuelles, cela semble être le cas. Il n’y a pas d’opposition et s’il y en avait une, elle serait inaudible tant le Premier ministre et son parti occupent l’espace public. Par ailleurs, les élections de l’Uttar Pradesh ont démontré qu’une alliance de partis contre le BJP n’était pas en soi suffisante pour le battre. On voit donc mal comment le BJP pourrait perdre sa majorité. Et quand bien même ce serait le cas, il pourrait rester au pouvoir en montant une coalition avec un ou deux partis régionaux. Cela dit, il ne faut jamais dire jamais. Ces élections ont été une énorme surprise, y compris pour le BJP. Et en Inde, la politique est fondamentalement imprévisible.

Mais dans les circonstances actuelles, le BJP est là pour longtemps. Et ce qui est effrayant, c’est leur volonté de rechercher sans cesse plus de pouvoirs. Dans la dernière loi de finances, il y a un ensemble de dispositions très inquiétantes : ils tuent le peu de transparence qu’il y avait dans les financements politiques en rendant anonymes les donations des entreprises aux partis, ils donnent des pouvoirs arbitraires à l’administration fiscale qui pourra confisquer les biens et les propriétés : le jour où il y aura un raid du fisc, le contribuable pourra se faire confisquer toutes ses propriétés pour six mois sans recours… Ils ont aussi promis de mener une espèce de croisade contre l’évasion fiscale mais en examinant les déclarations de revenus depuis les années 1960, donc avec une énorme rétroactivité. Ils s’arrogent des pouvoirs immenses qui ne peuvent qu’évoquer Indira Gandhi [et la période de l’État d’urgence quand celle-ci avait suspendu la plupart des libertés publiques, NDLR]. Pour l’instant ils ne se sont pas attaqué à la Constitution mais d’ici deux ans, quand ils auront une majorité à la chambre haute du Parlement, ils auront les mains libres. Ils se transforment en fait en pouvoir hégémonique, mais par des voies parfaitement démocratiques, moralement discutables mais néanmoins légales.

Propos recueillis par Patrick de Jacquelot
A propos de l'auteur
Patrick de Jacquelot
Patrick de Jacquelot est journaliste. De 2008 à l’été 2015, il a été correspondant à New Delhi des quotidiens économiques La Tribune (pendant deux ans) et Les Echos (pendant cinq ans), couvrant des sujets comme l’économie, le business, la stratégie des entreprises françaises en Inde, la vie politique et diplomatique, etc. Il a également réalisé de nombreux reportages en Inde et dans les pays voisins comme le Bangladesh, le Sri Lanka ou le Bhoutan pour ces deux quotidiens ainsi que pour le trimestriel Chine Plus. Pour Asialyst, il écrit sur l’Inde et sa région, et tient une chronique ​​"L'Asie dessinée" consacrée aux bandes dessinées parlant de l’Asie.