Société
Analyse

Japon : vers plus de temps libre pour les employés ?

A Nagoya, le 24 février 2017, des salariés nippons inaugure le premier "Premium Friday", une campagne lancée par le gouvernement de Shinzo Abe et qui permet de finir à 15h le dernier vendredi du mois. (Crédits : The Yomiuri Shimbun/via AFP )
A Nagoya, le 24 février 2017, des salariés nippons inaugure le premier "Premium Friday", une campagne lancée par le gouvernement de Shinzo Abe et qui permet de finir à 15h le dernier vendredi du mois. (Crédits : The Yomiuri Shimbun/via AFP )
Réduire le temps de travail au Japon ? La question paraîtrait presque incongrue tant l’excès des heures supplémentaires fait, pour ainsi dire, partie de la culture d’entreprise. Le surmenage est toujours un phénomène courant, qui s’illustre par l’augmentation des cas de karoshi, la mort par épuisement au travail (voir notre article sur le sujet). Mais ces dernières années, le problème a enfin été pris à bras le corps par les pouvoirs publics, les syndicats et par certaines grandes entreprises nippones. Parmi les mesures envisagées qui font encore débat, le ministère du Travail se propose de limiter le nombre d’heures supplémentaires à 60 heures par mois, soit 720 heures par an. Autre mesure inédite, des entreprises incitent les salariés à quitter le bureau vers 15h le dernier vendredi de chaque mois pour qu’ils puissent consacrer le temps ainsi gagné à faire du shopping ou à voyager.

Contexte

En septembre 2016, le Premier ministre Shinzo Abe a créé un groupe ministériel dédié à la réduction des heures travaillées. Parmi ses objectifs : la remise à plat des accords au titre de l’article 36 de la loi sur les normes de travail, qui autorise les entreprises à prendre des mesures dérogatoires pour inciter les employés à travailler un nombre illimité d’heures supplémentaires. Le 14 mars 2017, la Keidanren, le syndicat patronal, et le Rengo, la Confédération japonaise des syndicats, ont finalement convenu de limiter les heures supplémentaires mensuelles à 100 heures lors des pics d’activité. En dehors de ces fortes périodes d’activité, il s’agirait d’accorder jusqu’à 720 heures supplémentaires pour une moyenne de 60 heures par mois. Les sociétés qui dépasseraient le seuil feraient l’objet de sanctions légales.

Inquiétudes de la Confédération syndicale

Les syndicats sont partagés. Malgré son accord avec la Keidanren, le Rengo s’inquiète de la révision de l’article 36 : un éventuel effet pervers conjuguerait baisse des heures supplémentaires rémunérées et augmentation des heures supplémentaires non payées. « Si les entreprises se contentent de plafonner les heures supplémentaires sans modifier la charge de travail, les salariés devront travailler plus, sans pouvoir espérer être payés pour cela. Cette situation est déjà fréquente », a voulu alerter le président du Rengo, Rikio Kozu. En effet, d’après une enquête de janvier 2015 menée par la Confédération syndicale, 51,9% des 1 693 employés interrogés déclaraient faire des heures supplémentaires non rémunérées. 8,3% des cadres effectuaient plus de 60 heures supplémentaires non rémunérées par mois. En se référant à cette étude, Rikio Kozu a également souligné que « le gouvernement, plutôt que de demander aux entreprises d’augmenter les salaires comme il le fait chaque année, devrait d’abord leur demander de payer les heures supplémentaires qui sont dues ».

La question des dérogations par secteur d’activité

A l’heure actuelle, Les limites horaires légales excluent les chauffeurs et les employés du bâtiment en raison de « la nature de leur travail ». Mais la révision en cours de l’article 36 prévoit également le plafonnement horaire pour les employés de ces secteurs, en accordant toutefois un « délai d’adaptation » aux entreprises concernées. « Si ce plafonnement horaire s’applique sans aucune mesure pour résoudre la pénurie de main-d’œuvre, l’industrie va s’effondrer », a mis en garde Toshio Murakami, le secrétaire général de la Japan Association for Logistics and Transport.

Ces mesures de plafonnement suscitent les mêmes inquiétudes du côté du syndicat patronal Keidanren qui appelle le gouvernement à « trouver un compromis et à maintenir des dérogations pour certains secteurs d’activité ». Il existe cependant un point sur lequel les syndicats nippons s’accordent : la nécessité de laisser du temps libre pour les employés, afin de relancer la croissance du pays.

Donner du temps libre pour relancer la croissance

47,6%, soit 7,7 jours : voilà, selon le ministère de la Santé, le taux d’utilisation des congés payés par les Japonais en 2014, résultat d’une étude menée auprès de 8 900 personnes âgées de 20 à 40 ans. Un chiffre relativement bas comparé à la moyenne mondiale et qui n’a pas évolué depuis près de 20 ans. Le gouvernement souhaite amener ce taux à 70% d’ici 2020. Selon cette étude, 40 % des travailleurs japonais font de leur travail une priorité dans la vie, alors même qu’ils expriment le désir de mieux équilibrer leur temps pour le travail et la vie privée. Parmi les raisons pour lesquelles ils n’utilisent pas la totalité de leurs congés payés, 45 % des répondants estiment qu’ils ont trop de travail et qu’ils ont peu de temps à consacrer aux vacances, tandis que 42 % se sentiraient couplables vis-à-vis de leurs collègues. En outre, 11% déclarent ne pas du tout prendre de congés payés sur l’année écoulée.

Pourquoi les Japonais ne prennent-ils pas de vacances ? D’après une enquête réalisée en juin 2011 par Masato Gunji et Eiji Okuda, chercheurs au Japan Institute for Labour Policy and Training (JILPT), les salariés japonais souhaitent garder des jours pour les prendre en cas de maladie ou d’imprévus. Parmi les autres raisons évoquées, le volume de travail, l’absence de remplaçant, la peur de déranger ses collègues ou l’atmosphère générale de l’entreprise qui dissuade l’employé de partir en vacances.

Premium Friday

Pour inciter les salariés à prendre du temps libre, le gouvernement a lancé le « Premium Friday » le 24 février dernier. Le ministère de l’économie (METI) et la Keidanren ont annoncé conjointement cette initiative en décembre dernier et mis en place un comité consultatif visant à encourager les partenariats public-privé. Il s’agit d’inciter les salariés à quitter le bureau vers 15h le dernier vendredi de chaque mois pour qu’ils puissent consacrer le temps ainsi gagné à faire du shopping ou à voyager. La campagne « Premium Friday » intervient dans un contexte où la consommation japonaise, qui représente 60% du PIB, est toujours en berne. Shinzo Abe a déclaré que l’initiative encouragera les Japonais à profiter d’activités telles que le shopping, les restaurants, les voyages, et ainsi donner un coup de pouce à l’économie. De plus, cela donnera également un peu de temps supplémentaire pour s’occuper « des enfants et de la famille », une nécessité dans un pays en fort déclin démographique.

Pour le géant du tourisme JTB, la clé du succès réside en effet dans la consommation non pas de biens mais de services. Dans le cadre de cette initiative, cette entreprise propose des voyages dont la date de départ est fixée au dernier vendredi de février et de mars. JTB a même distribué des coupons de réduction utilisables sur les tours organisés ou encore au moment de la réservation d’hôtel. Dans le même temps, la société a encouragé ses propres employés et ceux travaillant dans ses filiales à partir plus tôt le 24 février. Le groupe japonais de boissons Suntory a décidé d’ouvrir certains de ses restaurants plus tôt lors du Premium Friday et de proposer ses bières « The Premium Malts » à moitié prix entre 15h et 18h. Quant aux grands magasins Isetan, ils organisent des événements spéciaux comme des balades gourmandes au niveau de leurs restaurants.

Mais pour le Keidanren, le syndicat patronal japonais, la vraie réussite tient dans la capacité des entreprises à faire partir leurs employés plus tôt. Le constructeur immobilier Daiwa House a été l’un des premiers à agir après que le président Takeo Higuchi eut été directement contacté par Sadayuki Sakakibara, président du Keidanren. Pour ses 20 000 collaborateurs, temps partiel compris, le groupe a décidé d’instaurer une demi-journée de congés payés le dernier vendredi de chaque mois. Une action qui a été reçue non sans embarras par certains employés, notamment les commerciaux, qui risquent de perdre des opportunités d’affaires si Daiwa House est le seul à être aux abonnés absents dans les village-exposition de maisons. Toutefois, la société estime qu’en montrant le « bon exemple », elle améliorera son image et attirera ainsi plus de talents.

« Des effets limités »

Même si la consommation progresse au moment du « Premium Friday », les effets économiques seront limités si les Japonais ne dépensent pas les autres jours. Pour le Rengo, les bienfaits sur la consommation se feront sentir si l’on améliore la productivité, c’est-à-dire en réduisant les heures travaillées tout en maintenant le volume de travail. Cela n’aurait en effet pas de sens si les Japonais faisaient des heures supplémentaires pour « récupérer » le « Premium Friday ». Nombreuses cependant sont les compagnies où les salariés continueront à faire des heures supplémentaires, sans rien changer à leurs habitudes. Selon un sondage effectué par la société qui gère les magasins culturels Tsutaya, cité dans la presse nippone, seuls 3% des 1 603 employés interrogés ont dit être concernés par l’opération.
Par Agnès Redon, à Tokyo
A propos de l'auteur
Agnès Redon
Journaliste résidant à Tokyo, Agnès Redon a effectué la plus grande partie de son parcours professionnel au Japon. D’abord reporter de terrain en presse magazine à Paris, au Liban et au Japon, elle se tourne ensuite vers la presse spécialisée (actualité sociale en France, politiques de l’emploi et formation) et travaille à temps plein pour l’agence de presse AEF (Agence emploi éducation formation) en 2012. Depuis début 2013, elle s’installe plus durablement à Tokyo et devient correspondante pour Asalyst, Japon Infos et une émission de Radio Canada ("Les samedis du monde"). Elle collabore ponctuellement avec TV5 Monde, Madame Figaro, Grazia, Néon, Le Parisien magazine et Géo. Elle est également l’auteur d’un livre recueillant les témoignages des survivants du massacre du 28 février 1947 à Taïwan, intitulé Témoignages du silence.