Société
Analyse

Le Japon peut-il mettre un terme au "karoshi", la mort par surmenage ?

Un "salaryman" sur le quai d'une gare de Tokyo.
Un "salaryman" sur le quai d'une gare de Tokyo. (Crédits : ZYLBERYNG Didier / hemis.fr / Hemis / via AFP)
Comment expliquer qu’au Japon, on puisse mourir de travailler ? Adopté par le gouvernement nippon le 7 octobre dernier, le premier Livre blanc consacré au « karoshi », la mort par surmenage, confirme que les conditions de travail des employés du pays ne font que s’aggraver. D’après ce document, le surmenage cause chaque année la mort d’environ 200 personnes par crise cardiaque, accident vasculaire cérébral ou suicide. À cela s’ajoutent de nombreux problèmes de santé graves, ce qui entraîne des poursuites judiciaires. Rien que l’an dernier, le nombre de personnes souffrant de troubles psychiques reconnus comme un accident du travail s’est accru de 30 %. Par ailleurs, 23% des entreprises consultées signalent que certains de leurs employés à temps plein effectuent plus de 80 heures supplémentaires chaque mois, un seuil au-delà duquel le risque de mort par surmenage augmente sensiblement. Des salariés commencent à s’organiser en syndicats indépendants pour défendre leurs droits.

Contexte

Le premier cas signalé de karoshi (過労死) au Japon date de 1969, lorsqu’un employé de 29 ans décède d’une attaque cardiaque à cause du surmenage au département des expéditions d’un grand journal nippon. Le terme-même de karoshi a été inventé en 1978 mais il faut attendre un livre paru en 1982 et le milieu de la décennie pour que le terme se répande dans le débat public, alors que des hauts cadres de grandes entreprises meurent sans aucun signe de maladie préalable. Devant l’inquiétude grandissante de la population, le ministère du Travail publie pour la première fois des statistiques en 1987. Le phénomène est aussi très répandu en Corée du Sud, où il est appelé gwarosa (과로사). En Chine, le suicide causé par des heures excessives de travail est nommé guolaosi (过劳死).

L’histoire de Matsuri Takahashi est emblématique. A la toute fin 2015, le jour de Noël, cette jeune femme de 24 ans se jetait par la fenêtre depuis le 3ème étage du dortoir pour femmes de son entreprise, après des journées de 20 heures de travail. Elle était entrée chez Dentsu, géant mondial de la publicité, en avril de la même année. Selon son avocat, elle avait travaillé 105 heures supplémentaires rien que pour le mois d’octobre. Ce n’est que le 7 octobre 2016 que sa mère a pu annoncé aux médias que la mort de sa fille avait été reconnue comme karoshi par le ministère nippon du Travail.

Abus de pouvoir et rythmes intenables

Des rythmes fous imposés au personnel et les abus de pouvoir de l’encadrement sont la cause du suicide de Matsuri Takahashi. Ses messages sur Twitter faisaient souvent référence à ses horaires de travail. Elle y expliquait notamment qu’elle travaillait le samedi et le dimanche, comme 60 % des collègues de son département. Elle ne pouvait pas dire qu’elle était fatiguée, alors que tout le monde travaillait jusqu’à 4 heures du matin ou passait des nuits blanches au bureau. Le 18 décembre, elle indiquait dans un tweet qu’en passant 20 heures environ chaque jour au bureau, elle avait « perdu le sens de sa vie ».

C’est particulièrement vrai dans les départements dédiés aux activités sur Internet, comme celui où travaillait la jeune employée. En plus de son travail, elle devait participer à l’organisation des fêtes de son service. Le 31 octobre, elle tweetait : « Mon chef m’a dit que les 20 heures supplémentaires effectuées n’avaient aucune valeur pour l’entreprise. » Selon l’hebdomadaire Shukan Bunshun qui a rapporté le témoignage d’un jeune employé de Dentsu, le département de Matsuri Takahashi est l’un des moins appréciés des jeunes salariés. En effet, quand une affaire de fausses factures portant sur 230 millions de yens (2 millions d’euros) a été révélée, l’entreprise a attribué le problème à un manque de personnel. Le service de Matsuri Takahashi était également impliqué dans ces malversations. Résultat, en octobre 2015, le personnel est passé de 14 à 6 personnes et la jeune femme a vu son portefeuille de clients augmenter. La mère de Matsuri Takahashi a indiqué en conférence de presse que sa fille « avait été invitée par son supérieur hiérarchique à ne pas déclarer plus de 70 heures supplémentaires par mois ». Pour la mère et son avocat, l’abus de pouvoir est clairement une des causes du suicide, citant pour preuve un message du 20 décembre, dans lequel elle écrivait qu’elle n’en pouvait plus d’entendre ses supérieurs hiérarchiques masculins affirmer qu’elle « manquait de féminité ».

D’après l’employé de Dentsu interrogé par le Shukan Bunshun, « ces abus de pouvoir sont un problème récurrent ». D’ailleurs, en 1991, un jeune employé de l’entreprise s’était suicidé après avoir travaillé de trop longues heures et Dentsu avait été condamné en 2000. Suite à cette tragédie, l’entreprise a mis en place des services de conseil téléphonique et un système de tutorat. Selon l’hebdomadaire, « certains jeunes se disent satisfaits de ce système », ce qui n’a pourtant pas empêché le décès de Matsuri Takahashi.

Redorer une image ternie

Confrontées à des scandales de mauvais traitements au travail, certaines entreprises telles que Watami, une grande chaîne de restauration du pays, cherchent à se défaire de leur mauvaise réputation. En effet, Watami est bien connue au Japon pour ses cas de morts par excès de travail. L’entreprise fait d’ailleurs partie de la liste noire des pires entreprises du pays et avait même remporté le prix « Black Kigyo » (« entreprise noire » en japonais) sur deux années consécutives. Elle devait cette « récompense » à une série de mauvais traitements des jeunes travailleurs, le cas le plus tristement célèbre étant celui de Mina Mori. Deux mois seulement après son recrutement chez Watami, elle s’était suicidée à l’âge de 26 ans en 2008 après avoir travaillé 141 heures supplémentaires en un mois.

Désormais, cette chaîne de restaurants oblige tous les employés à adhérer au syndicat créé en janvier 2016. Jusqu’à présent, les dirigeants, à commencer par le fondateur et ex-dirigeant Yoshimi Watanabe, avaient toujours refusé la création d’un syndicat, jugeant que c’était inutile. Mais confrontée à des performances en baisse, l’entreprise a finalement accepté avec le souci d’améliorer son image. Rattachée à l’UA Zensen, le syndicat de Watami a signé le 3 octobre dernier un accord avec la direction prévoyant l’augmentation des employés à temps plein et à temps partiel, soit environ 10 000 personnes. A sa création, l’organisation rassemblait ainsi 13 181 personnes. Symbolique, la hausse de salaire sera de 25 yens (22 centimes) maximum du taux horaire.

Des salariés se tournent vers des organisations indépendantes pour les défendre

De façon plus générale, le durcissement des conditions de travail n’empêche pas les salariés d’avoir de moins en moins confiance dans les syndicats. D’après une enquête de 2015 du JILPT, l’Institut japonais sur le travail, 47,5% des employés estiment ne pas pouvoir compter sur un syndicat pour prévenir ou résoudre les problèmes au travail et seuls 31% leur font confiance sur ce point. C’est que la majorité des travailleurs estiment que les syndicats alignent leurs réponses sur celles de l’entreprise. En 2015, les syndicats ne rassemblaient plus que 17,4% des salariés et parmi ceux en contrat précaire, le taux d’adhésion était tombé à 7%. Ce taux moyen reste bas dans les PME et au sein des filiales des grandes entreprises.

Désormais, les travailleurs précaires se tournent de plus en plus vers des organisations indépendantes qui s’attachent à protéger les plus fragiles et auxquelles il est possible d’adhérer à titre personnel. Ces structures reçoivent parfois le soutien de grands syndicats : c’est le cas de l’organisation créée en 2012 par un employé en situation précaire des kiosques du métro de Tokyo. Il lutte contre la différence de rémunération et de traitement des prestations sociales entre les salariés à temps plein et à temps partiel. Egalement, il demande le maintien de l’emploi après l’âge officiel de la retraite fixé à 65 ans. Son action a été soutenue par la section de l’est de Tokyo du Syndicat national des travailleurs. Certes, les petits syndicats indépendants peuvent plus facilement dénoncer des problèmes sur les lieux de travail, mais ils manquent de poids en termes de nombre d’adhérents pour réellement peser sur les entreprises.

Par Agnès Redon, à Tokyo
A propos de l'auteur
Agnès Redon
Journaliste résidant à Tokyo, Agnès Redon a effectué la plus grande partie de son parcours professionnel au Japon. D’abord reporter de terrain en presse magazine à Paris, au Liban et au Japon, elle se tourne ensuite vers la presse spécialisée (actualité sociale en France, politiques de l’emploi et formation) et travaille à temps plein pour l’agence de presse AEF (Agence emploi éducation formation) en 2012. Depuis début 2013, elle s’installe plus durablement à Tokyo et devient correspondante pour Asalyst, Japon Infos et une émission de Radio Canada ("Les samedis du monde"). Elle collabore ponctuellement avec TV5 Monde, Madame Figaro, Grazia, Néon, Le Parisien magazine et Géo. Elle est également l’auteur d’un livre recueillant les témoignages des survivants du massacre du 28 février 1947 à Taïwan, intitulé Témoignages du silence.