Economie
Expert - Entrepreneurs français d'Asie

Chine : Marjorie Hobin, entrepreneuse nomade en Asie

C'est à Shanghai, dont on voit ici au loin le quartier d'affaires de Lujiazui, que Marjorie Hobin s'est installée, d'abord pour Saint-Gobain, puis comme entrepreneuse-consultante. (Crédits : AFP PHOTO / Johannes EISELE)
C'est à Shanghai, dont on voit ici au loin le quartier d'affaires de Lujiazui, que Marjorie Hobin s'est installée, d'abord pour Saint-Gobain, puis comme entrepreneuse-consultante. (Crédits : AFP PHOTO / Johannes EISELE)
Passionnée de culture chinoise et asiatique depuis qu’elle a commencé à apprendre le mandarin au collège de Saint-Germain-en-Laye, Marjorie Hobin découvre la Chine en 1996. Après un deuxième voyage en 1999 et des études de commerce à l’EM Lyon (Ecole de Management de Lyon), Marjorie part à Taïwan, dans la ville de Kaohsiung, pour un échange universitaire de six mois. C’est là qu’elle décide de venir s’installer dans cette région du monde. En juin 2006, elle signe un VIE (volontariat international en entreprise) avec Saint-Gobain et s’envole pour Shanghai travailler dans le bureau d’achats Asie du groupe. Après plus de 7 ans au sein du géant français de l’habitat et un tour du monde d’un an, Marjorie se lance en 2014 dans l’aventure entrepreneuriale avec Mind Up Consulting.
Quelles ont été vos différentes expériences professionnelles avant celle qui vous occupe aujourd’hui ?
Marjorie Hobin : Après des stages dans le retail (Levi Strauss) puis dans un club de rugby (je considérais alors sérieusement une carrière dans l’industrie du sport), j’ai priorisé l’international et la Chine. J’ai travaillé plus de 7 ans au sein du bureau d’achats Asie de la branche Distribution Bâtiment de Saint-Gobain et me suis prise de passion pour les achats. J’ai débuté chef de produit, puis ai pris la responsabilité d’un des départements du bureau (Light Building Materials) avant de créer le département opérations et marketing pour la Chine, tout en développant les synergies avec le bureau en Inde, ouvert en 2010. J’ai également travaillé avec l’industrie Saint-Gobain en Chine sur des projets de synergie achat passionnants. Nous travaillions comme une petite PME au sein d’un grand groupe, au développement de produits qualitatifs de marque propre, pour les enseignes du groupe dans le monde entier, avec une vraie approche partenariale de nos fournisseurs

Mon tour du monde en 2013-2014 a ensuite été un formidable catalyseur, fait d’inoubliables expériences et mémorables rencontres. Ce fut aussi l’opportunité de prendre du recul et de reévaluer mes priorités et ambitions. J’étais fin prête pour ma nouvelle aventure entrepreneuriale.

Marjorie Hobin, fondatrice du cabinet Mind Up Consulting à Shanghai. (Crédits : FR)
Marjorie Hobin, fondatrice du cabinet Mind Up Consulting à Shanghai. (Crédits : FR)
Quelle est l’activité de votre société et quels en sont les clients types idéaux ?
Mind Up Consulting a pour vocation de créer davantage de valeur au sein des opérations achats en revalorisant la relation au fournisseur. Je développe des solutions pratiques et sur-mesure pour améliorer la performance achat sur le long terme en atténuant le risque fournisseur et en créant un impact plus positif sur l’ensemble de la chaîne de valeur. Je travaille, entre autres, sur les enjeux sourcing, performance, négociation et accompagnement des fournisseurs stratégiques sur leurs challenges sociaux et environnementaux (je suis qualifiée SA8000).

Concrètement, il s’agit de trouver le bon équilibre entre achats opportunistes et stratégiques pour limiter le risque business et challenger nos pratiques achats et fournisseurs stratégiques, de manière intelligente et pragmatique.

Mes clients idéaux sont des bureaux d’achats de grands ou moyens groupes, des importateurs et des petites entreprises qui achètent en Chine et n’ont pas les moyens de s’implanter localement. En outre, des entités qui recherchent des personnes de confiance sur place, ancrées dans la culture locale, pour les accompagner dans leurs opérations, donner un nouveau souffle à leurs achats et développer leurs relations fournisseurs sur le long-terme.

Pourquoi avez-vous créé cette activité ? Quels étaient les problèmes, encore non résolus, que vous avez identifiés ? Et quelles solutions avez-vous apporté ?
J’ai rapidement réalisé que les difficultés les plus couramment rencontrées dans les achats (problèmes qualité, baisse de productivité, manque de transparence sur la supply chain, négociations difficiles ou risques de dépendances) trouvaient pour beaucoup leur source dans la relation au fournisseur. Attention, je ne dis pas que le fournisseur est forcément la cause du problème mais plutôt la relation entre donneurs d’ordre/acheteurs avec ce dernier. La volonté d’acheter en Chine et en Asie toujours moins cher et de manière opportuniste a perverti cette relation et a mis au placard les possibilités d’innovation, de service, de valeur ajoutée et d’amélioration continue, entre autres.

Il est possible de développer des produits qualitatifs en Chine, des partenariats avec des producteurs locaux, petits ou grands, de faire d’importants savings de manière plus durable sans mettre en danger sa marque tout contribuant positivement à la croissance de ses partenaires. C’est sur ces enjeux que je travaille : in fine, un changement de paradigme qui restaure la collaboration et la transparence sur le terrain et dans les esprits, de manière pratique et à long terme.

Où en est votre société aujourd’hui ?
Mind Up Consulting est une société hongkongaise à responsabilité limitée. Je suis seule au sein de la structure et trouve mon équilibre dans ma vision « nomade » de l’entrepreneuriat et de la collaboration entre talents.
Comment se structure légalement votre société ?
La société à Hong Kong m’a permis de faire décoller mes activités en douceur, sans m’assommer de coûts (de montage comme de fonctionnement). Je peux facturer facilement et peux à terme utiliser cette structure comme investisseur dans d’autres sociétés (sociétés 100% capitaux étrangers en Chine, etc.). J’ai cherché conseil auprès de mon réseau, amis, entrepreneurs ou indépendants. J’ai rencontré beaucoup de sociétés de montage à Shanghai et Hong Kong pour avoir le plus d’informations possibles et prendre ma décision en pleine conscience. Je ne changerai rien.
Quels types de difficultés administratives avez-vous rencontré en montant votre entité ?
Par chance, je n’ai pas rencontré de difficultés majeures lors de la mise en place de la structure et je pense que la préparation a été clé. J’ai collaboré avec une société à Hong Kong qui m’avait été recommandée.
Quels sont, en revanche, les avantages évidents ?
La simplicité, la fiscalité, la communication (anglais).
Auriez-vous pu développer le même business en France ? Et envisagez-vous de revenir développer cette même activité dans l’Hexagone ?
Mon activité repose beaucoup sur le bouche à oreille, les recommandations, l’ouverture des réseaux, les rencontres, la transparence et l’esprit d’entraide et de collaboration extraordinaire entre entrepreneurs que nous partageons ici en Chine et en Asie. Je ne suis pas sûre que je pourrais me développer de la même façon et aussi rapidement en France. Je travaille beaucoup avec l’Hexagone et aime mon pays mais ma place est pour l’instant en Asie, là où sont mes enjeux, mes projets, mes passions. Être installée dans la région est aussi une de mes grandes valeur ajoutée.
Envisagez-vous un développement sur d’autres pays d’Asie ?
Les problématiques évoquées ci-dessus sont inhérentes aux achats dans les pays à bas coûts, j’ai déjà par exemple beaucoup travaillé sur l’Inde, mais je peux aussi tout à fait accompagner des fournisseurs à Madagascar ou en Afrique du Sud par exemple. J’ai pour ambition de développer plus de projets sur d’autres pays d’Asie comme la Birmanie, le Cambodge, les Philippines, ces pays qui attirent de plus en plus mais qui n’ont pas de culture industrielle et/ou d’infrastructures en place. Il y a donc beaucoup à faire pour accompagner les acheteurs, les usines et communautés locales à développer des collaborations intelligentes et durables.
Parlons de vous, l’entrepreneuse française basée en Chine. Quels sont vos rituels du matin pour démarrer ta journée de travail ?
Voici ma routine idéale : je commence ma journée par 10 minutes de méditation (solo ou avec l’app Headspace). C’est un rituel qui me permet de me recentrer dans le présent et d’engager ma journée de manière positive. Je lis ensuite mes wechats, emails, messages linkedin autour d’un bon thé citron/gingembre/miel, réponds à tous les messages qui me prennent moins de 2 minutes (méthode « getting things done » !), puis consulte mes listes et tâches de la journée (app Wunderlist), en réorganisant si besoin.

Je n’ai pas de bureau, je travaille de chez moi ou de chez mes clients, amis ou bibliothèques. Cela me permet de gagner en flexibilité, en créativité aussi et de limiter les temps de transport.

Comment définir ce qu’est un « entrepreneur » ?
Question difficile car je ne me voyais pas du tout entrepreneur avant de me lancer dans l’aventure bien que travaillant de manière très autonome et en mode « intrapreneur » chez Saint-Gobain ! Être « entrepreneur », c’est avoir envie de monter des projets qui ont du sens pour soi, d’utiliser ses compétences dans un cadre que l’on se définit, et de garder une certaine liberté et une grande flexibilité (dans mon industrie en tout cas).

C’est aussi un goût certain pour l’aventure, l’inconnu, l’envie d’apprendre et de se challenger, personnellement et professionnellement, les deux devenant intrinsèquement liés. C’est aussi croire en sa chance et être résilient. Les périodes d’euphorie alternent avec celles de doute, l’entrepreneuriat, en vrai ascenseur émotionnel, m’a amené à façonner une nouvelle vision du travail et de la collaboration.

Du fait de la différence de l’environnement dans lequel vous évoluez, quelles sont les difficultés locales que vous rencontrez et que vos clients ont généralement du mal à comprendre ?
Les problématiques les plus courantes sont, pour moi, la gestion du temps, le (micro) management des hommes et leviers de motivation, le concept de face (et surtout la garder a tout prix !), la vitesse d’évolution de la Chine et de ses mentalités (les Chinois ont vécu en 30 ans ce que nous, Européens, avons traversé en presque 100 ans !), la taille du pays enfin, souvent sous-estimée !

En outre, Les recettes copier/coller ne fonctionnent pas : la Chine est plus qu’un pays, c’est un continent et un puzzle de traditions, de dialectes, de cultures, aux challenges passionnants que j’essaie au mieux de partager.

Quelles sont vos 2-3 conseils à ceux qui souhaiteraient se lancer dans une aventure entrepreneuriale en Chine ?
Je recommande, avant de se lancer, et dans le cadre d’une activité de services comme la mienne (non soumise à de gros investissements) d’avoir fait un point sur ses compétences et sur ses aspirations et envies, sur le court et le moyen terme. La passion pour les cultures du ou des pays dans lesquels on souhaite se développer est à mon sens primordial. Il est également fondamental d’avoir un petit coussin de sécurité financière, pour pouvoir lancer ses premiers projets plus sereinement (on a de plus toujours tendance à se sous-évaluer au début).

Il s’agit ensuite de s’ouvrir aux opportunités, aux surprises, aux rencontres, d’avoir confiance (les occasions ou projets « manqués » s’avèrent au final toujours positifs, laissant la place à d’autres choses), de bien s’organiser (trouver sa méthode parmi toutes celles du marché !), de respecter les gens avec lesquels on travaille (clients, partenaires ou sous-traitants) et de travailler dur, évidemment.

Mes plus belles réussites sont liées à des rencontres, des mentors qui m’ont donné l’opportunité de travailler sur des projets parfois étonnants, m’ont accompagnée et/ou m’accompagnent toujours dans cette drôle d’aventure et continuent de m’inspirer.

Quels seraient les développements de votre entreprise à espérer dans les 6 à 12 prochains mois, et qui mériteraient qu’on fasse un suivi de cette interview ?
Voici mes développements futurs :

1/ Accompagner plus de petites entreprises, qui achètent en Chine et en Asie mais n’ont pas de structure ou peu de ressources, sur des projets opérationnels mais aussi sur leurs stratégies fournisseurs court et moyen termes.

2/ Développer plus de projets d’accompagnement de fournisseurs, sur leurs problématiques sociales et environnementales tout en impliquant les achats dans la démarche, en Chine, en Inde mais aussi des pays plus jeunes, comme le Cambodge et la Birmanie. J’y travaille depuis 1 an et demi avec ma partenaire Marguerite Lacoste (Aile Du Papillon). Former les acheteurs a décuplé les bénéfices et apporté de vrais résultats, tant sur la qualité des produits et le service que sur la relation.

3/ Développer des projets achats communautaires avec des ONG en Asie du Sud-Est (cibles : Cambodge / Birmanie / Philippines).

4/ Continuer à cultiver ma passion du voyage (cf. www.jevousecrisde.com, le blog de mon tour du monde 2013-2014) et développer des projets variés, comme celui de mes expéditions en jeep que je mène sur l’ancienne Route de la Soie chinoise (Gansu/Qinghai), au service d’un de mes partenaires, Insiders.

Propos recueillis par Gregory Prudhommeaux
A propos de l'auteur
Gregory Prudhommeaux
Basé à Shanghai depuis 2006, Gregory Prudhommeaux est le fondateur de NextStep, qui accompagne les entrepreneurs en Chine par le conseil et la mise en réseau. Lui-meme "serial entrepreneur", il a longtemps animé la Jeune Chambre de Economique Française (JCEF) à Shanghai, et collaboré au Petit Journal Shanghai et est associe au Milu, le guide des nouveaux arrivants. Il a également travaillé pour des cabinets de conseils comme Altios International. Pour Asialyst, il donne la parole à ceux qui ont décidé de tenter l’aventure entrepreneuriale en Asie. Ils nous présentent leur activité, mais surtout leur parcours d’entrepreneur avec ses bons et moins bons moments, les difficultés et les avantages d’avoir choisi le marché asiatique, qui est aujourd’hui le leur.