Economie
Expert - Entrepreneurs français d'Asie

Bruno Grangier, avocat : "En Chine, entreprendre c'est respecter les règles"

Des participants du marathon international de Shanghai le 30 octobre 2016. (Crédits : qnb / Imaginechina / via AFP)
Des participants du marathon international de Shanghai le 30 octobre 2016. (Crédits : qnb / Imaginechina / via AFP)
Après des études de commerce international à Saint-Etienne et de droit à Aix-en-Provence, Bruno Grangier découvre l’Asie avec un troisième cycle de droit chinois à Hong Kong en 2000. « J’ai eu la chance de travailler pour le bâtonnier de Hong Kong, qui est devenu mon mentor et m’a donné envie de devenir avocat dans la région », raconte-t-il. Il prête ensuite serment à Paris, où il travaille dans un cabinet d’avocats d’affaires. Après trois ans, il décide de revenir en Asie. A Shanghai, il fait le tour des cabinets d’avocats français implantés dans la mégapole et choisit de rejoindre Gide Loyrette Nouel en 2004. Il ne quittera plus la Chine. 8 ans plus tard, il fonde son propre cabinet, Leaf.
Quelles ont été vos différentes expériences professionnelles avant celle qui vous occupe aujourd’hui ?
Bruno Grangier : J’ai découvert le monde des start-ups en travaillant comme juriste chez Gemplus en parallèle de mes études. Puis, je me suis formé au private equity et aux opérations d’acquisitions (M&A) dans différents cabinets d’avocats d’affaires en France et en Chine. J’ai notamment beaucoup appris de cabinets boutiques en technique rédactionnelle. En travaillant dans un cabinet international en Chine, j’ai eu la chance d’accompagner de grands groupes européens dans leurs opérations stratégiques de long terme en Chine : implantations, restructurations, acquisitions de sociétés chinoises ou négociations de joint-venture avec des sociétés d’état chinoises. En parallèle, j’ai développé ma propre clientèle de start-ups et d’entrepreneurs, à laquelle j’ai décidé de me consacrer à partir de 2012.
Bruno Grangier, avocat d'affaires à Shanghai depuis 2014 et fondateur du cabinet Leaf. (Crédits : DR)
Bruno Grangier, avocat d'affaires à Shanghai depuis 2014 et fondateur du cabinet Leaf. (Crédits : DR)
Quelle est l’activité de votre société et quels en sont les clients types idéaux ?
J’ai fondé le cabinet Leaf en 2012. Le but était de créer une équipe biculturelle, formée dans des cabinets internationaux, avec un centre décisionnel en Asie.
Nous assistons une clientèle de sociétés de toutes tailles, principalement basées en Europe, qui continue de se développer en Chine, mais également en Asie du Nord et en Asie du Sud-Est. Nous sommes également un cabinet de référence pour les questions de distribution offline et online en Chine.

Plus récemment, nous avons aussi développé une clientèle qui vient du digital et de la tech, avec des sociétés spécialisées dans le e-commerce, la robotique, les jeux vidéo ou la brand tech. Cette clientèle est plus locale et recherche un accompagnement d’avocats ayant une bonne compréhension des problématiques opérationnelles et business de ces secteurs. Surtout en Chine où tout l’écosystème digital repose sur des références propres. Ici, il n’y a ni Facebook ni Google, c’est le règne de WeChat et d’Alibaba. L’environnement juridique chinois donne des contraintes uniques au monde du online.

Pourquoi avez-vous créé cette activité ? Quels étaient les problèmes, encore non résolus, que vous avez identifiés ? Et quelles solutions avez-vous apporté ?
J’avais envie de créer ma propre structure et mon équipe avec des valeurs fortes autour de la pratique biculturelle, du développement technique et de l’entrepreneuriat.
Je voulais aussi développer un modèle économique indépendant de l’Europe. Leaf est d’ailleurs l’un des premiers cabinets d’avocats étrangers à avoir une licence avec un centre de décision basé en Asie.
Où en est votre société aujourd’hui ?
Nous sommes une vingtaine, répartie en trois équipes biculturelles : deux en Chine réunies notamment autour de Grégory Louvel, qui vient de Dechert Pékin, et de moi. Une équipe réunie autour de deux associés qui viennent de quitter le cabinet américain Winston & Strawnn et qui se spécialisent sur des opérations cross border et la constitution de notre bureau de Hong Kong. C’est une très grande fierté que d’avoir pu attirer des profils de cette qualité.
Comment se structure légalement votre société ?
Dans notre industrie – le droit – les procédures de constitution d’un cabinet d’avocats étrangers sont très encadrées et spécifiques à la profession. J’ai dû créer une structure en France qui porte la structure en Chine.
Quels types de difficultés administratives as-vous rencontré en montant votre entité ?
Nous sommes sur un créneau très particulier en Chine, qui est celui des professions juridiques. Nous dépendons du ministère chinois de la Justice et de l’ordre des avocats de Paris qui doivent nous autoriser à exercer, en plus du parcours classique d’obtention des licences de toutes les sociétés étrangères.
Quels sont, en revanche, les avantages évidents ?
Notre spécialité est de connaître le droit local et l’environnement d’affaires en Asie. Nos clients recherchent un conseil technique mais aussi un accompagnement, qui relève davantage de leur logique business et de la compréhension culturelle. Le marché évolue, il est très stimulant intellectuellement. Nous rencontrons des clients intéressants avec des beaux projets professionnels, qui grandissent en même temps que nous. C’est passionnant et cela demande beaucoup de remise en question.
Auriez-vous pu développer le même business en France ? Et envisagez-vous de revenir développer cette même activité dans l’Hexagone ?
Il est certain que le dynamisme de l’économie chinoise quand je suis arrivé ici en 2004 a beaucoup joué sur mon expérience. J’ai été impliqué plus rapidement dans des deals plus importants et des secteurs d’activités très différents. Quand j’ai monté Leaf, le cabinet a été très vite à l’équilibre et il aurait sans doute fallu des réserves financières plus importantes en France pour constituer une équipe aussi qualitative en si peu de temps. Nos projets à court et moyen terme sont en Asie. Sur le long terme, tout reste ouvert.
Parlons de vous, l’entrepreneur français basé en Chine. Quels sont vos rituels du matin pour démarrer ta journée de travail ?
Je travaille très tard le soir, je profite donc du matin pour faire une pause et en faire un moment familial. Les enfants partent tôt à l’école. Après leur départ, j’aime profiter du calme de la maison pour rentrer peu à peu dans ma journée et pour lire ! Je lis entre un et deux livres par semaine, avec une prédilection pour les biographies de grands personnages historiques et les livres sur le développement personnel. Les Américains sont très bons sur ce sujet-là. Quand je me prépare, je déconnecte avec mon podcast favori en boucle : « Affaires sensibles » sur France Inter.
A quoi ressemble une journée et une semaine de travail avec votre équipe à Shanghai ?
La semaine démarre par le « weekly meeting ». C’est un moment important pendant lequel chaque membre de l’équipe fait le point sur les dossiers en cours et les urgences du moment. Cela permet aux collaborateurs de synthétiser leur travail et d’échanger sur leurs difficultés. La circulation de l’information permet aussi de créer des synergies entre collaborateurs ainsi que d’identifier les similitudes entre les dossiers.

Je partage le reste de ma semaine entre des meetings avec les clients, la rédaction de contrats et les meetings plus opérationnels avec l’équipe. Je vois chaque collaborateur en tête-à-tête plusieurs fois par semaine et je reste encore très impliqué dans la production d’actes juridiques ou dans les négociations avec les clients. Le temps passé en management pur prend de plus en plus de place avec la montée en puissance des équipes et la croissance de l’activité.

Comment définir ce qu’est un « entrepreneur » ?
J’aime beaucoup la définition qu’en donnait mon mentor à Hong Kong : « Un entrepreneur, c’est celui qui prend des décisions difficiles. » Pour ma part, c’est une personne qui souhaite créer une entreprise et qui s’en sent propriétaire et responsable. Responsable de son activité et responsable de ses équipes.

Nous sommes dans une activité où la vision de l’entrepreneuriat est particulière. Beaucoup de cabinets ne sont pas gérés comme des entreprises mais comme des collectivités d’associés indépendants. Il y a donc toute une réflexion à construire autour du rôle de l’avocat associé en tant qu’entrepreneur et manager. Pour ma part, j’ai travaillé avec plusieurs consultants pour mettre en place les process de l’entreprise.

A ton avis, auriez-vous la même définition du mot si vous étiez en France ?
Oui, cette lecture n’est pas propre à l’Asie.
Du fait de la différence de l’environnement dans lequel vous évoluez, quelles sont vos difficultés locales que vous rencontrez et que vos clients ont généralement du mal à comprendre ?
Si je ne devais retenir que deux difficultés principales :
• l’appréciation des lois nationales par les administrations locales est un facteur d’incertitude juridique ; nous devons constamment tester les administrations pour comprendre l’application des textes région par région ;
• nos confrères chinois n’ont pas la même appréciation du temps et de l’anticipation des problèmes, ce qui donne deux approches du conseil très différentes.
Quelles seraient les 2-3 conseils que tu pourrais partager avec ceux qui souhaiteraient se lancer dans une aventure entrepreneuriale en Chine ?
Premier conseil : partir armé et renseigné. Seuls ceux qui se sont bien préparés et qui mettent en œuvre leur projet de manière professionnelle réussissent. Deuxième conseil : respecter les règles. Aucun actif de qualité ne survit sur le long terme quand on ne respecte pas les règles en Chine. Un restaurant étoilé a fermé ses portes deux jours après la publication du premier Guide Michelin sur Shanghai, parce qu’il n’avait pas pris soin d’obtenir les licences requises.

Troisième conseil : avoir du recul sur les clichés qui ont la vie dure concernant la Chine. Le guanxi (le réseau de relations), le respect de la face et toutes les autres tartes à la crème culturelle ne remplaceront jamais la pertinence d’un projet et le simple respect de l’autre.

Quels seraient les développements de votre entreprise à espérer dans les 6 à 12 prochains mois qui mériteraient qu’on fasse un suivi de cette interview ?
Avec l’arrivée en septembre de nos deux nouveaux associés, nous sommes clairement en phase d’expansion, sans compter l’ouverture de nouveaux bureaux et le développement des équipes existantes que nous devons faire grossir.
Propos recueillis par Gregory Prudhommeaux
A propos de l'auteur
Gregory Prudhommeaux
Basé à Shanghai depuis 2006, Gregory Prudhommeaux est le fondateur de NextStep, qui accompagne les entrepreneurs en Chine par le conseil et la mise en réseau. Lui-meme "serial entrepreneur", il a longtemps animé la Jeune Chambre de Economique Française (JCEF) à Shanghai, et collaboré au Petit Journal Shanghai et est associe au Milu, le guide des nouveaux arrivants. Il a également travaillé pour des cabinets de conseils comme Altios International. Pour Asialyst, il donne la parole à ceux qui ont décidé de tenter l’aventure entrepreneuriale en Asie. Ils nous présentent leur activité, mais surtout leur parcours d’entrepreneur avec ses bons et moins bons moments, les difficultés et les avantages d’avoir choisi le marché asiatique, qui est aujourd’hui le leur.