Histoire
Entretien

Jean Tuan : "J'ai eu le privilège de découvrir la Chine avant qu'elle ne s'ouvre à la modernité"

Le père de l'auteur à droite, devant le premier restaurant chinois à Paris en 1930. Crédits : Jean Tuan
Ce n’est pas la première fois que les souvenirs d’un homme et d’une famille embrassent le siècle. C’est en revanche plus rare quand ils rapprochent les continents. Car ces Mémoires chinoises de Jean Tuan, parues aux éditions CLC, sont aussi des mémoires françaises. Une aventure qui commence par un long voyage en bateau. Nous sommes en 1929, le père de l’auteur décide de changer de vie. Il faut alors compter trente jours et sept escales pour gagner Marseille depuis Shanghai.
Nous publions aujourd’hui la première partie d’un long entretien que nous a accordé Jean Tuan, dont les Mémoires chinoises, de la Chine impériale à la Chine contemporaine sortent ces jours-ci. Dans les deux suivantes, nous reviendrons sur ces aller-retours entre Pékin et Paris, témoins d’un monde qui change. Avant cela, l’auteur et son père ont dû patienter 38 ans avant de retourner dans un pays en pleine Révolution culturelle !

Contexte

Voilà une invitation au voyage, plus qu’une plongée dans un passé oublié. Si ces Mémoires Chinoises commencent sous le dernier empereur de Chine pour se terminer aujourd’hui, c’est pour décrire ce puissant mouvement qui a bousculé l’empire du milliard et demi ces dernières décennies. Le père de l’auteur débarque en France en pleine crise de 1929. Comme la plupart des Chinois arrivés en Europe ces années-là, cela ne l’empêche pas de s’intégrer rapidement à la vie française. Les réseaux de la communauté permettent de trouver rapidement un travail. Puis, on épouse une française avec laquelle on fonde une famille, sans forcement apprendre le chinois aux enfants, mais en leur transmettant une culture et l’envie d’en savoir plus sur leurs racines.

Jean Tuan fait partie de cette génération de Sino-Français partagée entre pays de cœur et pays de souche et qui brûle de découvrir le pays de ses ancêtres. Le voyage qu’il effectue avec son père en 1967 nous entraîne dans la Chine de la Révolution culturelle. Ceux qu’il fera plus tard, seul ou avec son épouse, nous montrent un pays qui a basculé dans le capitalisme, avant de réprimer sa jeunesse au printemps 1989, puis de prendre le train de la croissance à deux chiffres dans les années 1990 et de faire pousser les forêts d’immeubles plus vite que le soja après la pluie.

Du cinéma, plus qu’un diaporama de clichés surannés… Ces pages nous font revivre avec émotion le film d’une époque disparue, elles nous tendent aussi le miroir d’une France de la diversité très attaquée aujourd’hui. A chaque retour de Chine, la capitale française aussi a changé. Un peu moins rapidement que Pékin certes, mais le regard sur l’autre s’est modifié. Si le racisme anti-asiatique a encore de beaux jours devant lui, la réussite économique chinoise est désormais observée avec envie, alors que toutes les cuisines de Chine se retrouvent à Paris.

Un témoignage souvent mélancolique, mais qui laisse peu de place aux regrets. Sauf un, peut-être… Face aux transformations rapides de l’économie chinoise et à son immobilisme politique, l’Occident s’est souvent trouvé déboussolé. La France n’échappant pas aux écueils d’une lecture parcellaire et donc forcement biaisée de la réalité chinoise : « Les pseudos sinologues amis de la Chine et surtout de son régime, écrit Jean Tuan, sont aussi nombreux que les grains dans une marmite de riz. » Au « péril jaune » d’hier, a succédé la « sino-béatitude » d’une partie des dirigeants français et de certains groupes d’affaires aujourd’hui.

Mémoires chinoises : de la Chine impériale à la Chine contemporaine de Jean Tuan, aux éditions CLC.

Quand votre père embarque pour la France la première fois, c’est à bord d’un paquebot-poste de la compagnie des messageries maritimes. Un voyage sans retour ?
Nous sommes dans les années 30, à l’époque, la distance entre la Chine et la France ne se résume pas à une dizaine d’heures d’avion. Mon père a embarqué a bord du D’Artagnan, navire dont le nom sonne comme le début d’une aventure. La propulsion de ce bâtiment de 172 mètres de long était assurée par deux machines à vapeur et sept chaudières à mazout. A bord, en plus de l’équipage : 65 passagers en première classe, 154 en seconde classe, 92 en troisième et 1877 rationnaires logés en faux pont et nourris d’une ration, en général des soldats et parfois des émigrants. Le voyage dure trente-quatre jours avec de nombreuses escales. D’abord en quittant Shanghai, un premier stop à Hong Kong, avec pour les émigrants, la première vision de ce que pouvait être le monde non-chinois. Ensuite, c’était Saïgon ou la France était bien sûr très présente. Puis les escales de Colombo, d’Aden, de Suez, sans oublier avant cela un passage pas Singapour. Enfin, on voyait les côtes italiennes avant de débarquer à Marseille. Première ville française sur laquelle les passagers posaient le pied et premier contact pour ces Chinois avec la France. Et pour répondre à votre question, ce n’est pas un voyage sans retour, mais il faudra effectivement près de quatre décennies avant de faire le chemin dans l’autre sens.

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Comment votre père a t-il été accueilli en arrivant à Paris ?
Ça se passe plutôt bien, car, comme je le raconte dans le livre, mon père n’est pas issu d’un milieu misérable. Mon grand-père était un paysan aisé et son fils a pu bénéficier de l’aide de quelques compatriotes installés en France. Donc assez rapidement, il a pu trouver du travail dans la restauration.
Est-ce qu’on a une idée du nombre de Chinois installés en France à l’époque ?
Je ne dispose pas des chiffres exacts, mais ce qui est sûr c’est qu’on est en face d’une très petite communauté. Les 100 000 supplétifs qui étaient venus au début de la Première Guerre mondiale pour remplacer les travailleurs français partis sur le front, sont dans leur grande majorité déjà repartis au pays. Les migrants Chinois, y compris à Paris, sont donc encore peu nombreux. Une communauté réduite, mais qui s’entraide. Mon père a trouvé du travail dans le 5ème arrondissement de la capitale française, donc au cœur de Paris. Un lieu qui signe aussi le début d’une aventure gastronomique. Les premiers restaurants chinois s’y installent. Certains sont d’ailleurs toujours là, dont celui de mon ami François Wang : « L’Empire Céleste » qui incarne toujours la mémoire de cette époque et de cette cuisine. [A propos des cuisines chinoises à Paris, vous retrouverez Jean Tuan à « l’Empire Céleste » dans la troisième partie de cet entretien, avec quelques précieuses adresses réservées aux abonnés d’Asialyst – NDLR]
Après le centre de la capitale française, votre famille déménage en banlieue. Votre « madeleine » de l’époque, ce sont les « Jiaozi », des raviolis que vous allez savourer en famille le week-end à Paris…
Oui, il s’agit d’une spécialité du nord de la Chine, où contrairement à une idée reçue, on ne mange pas de riz. On mange des pâtes et une variété de pain très ressemblante à la nôtre, et on mange des raviolis. C’est un plat très convivial parce que le dimanche quand on a le temps, chez nous, eh bien toute la famille se retrousse les manches et se met à la cuisine. On roule la pâte qui va farcir les raviolis ; on ferme les raviolis que l’on déguste ensuite tous ensemble ; on discute de choses et d’autres. Ce plat doit notamment être consommé le soir du nouvel an chinois, parce que c’est synonyme dans le Nord d’un heureuse année à venir.
Avant de revenir aux voyages, un mot sur la présence de la cuisine chinoise qui elle aussi a évolué à Paris…
Il y a eu effectivement une évolution très positive sur ce plan. Ceux qui la critique encore durement, parce qu’elle a connu des années terribles entre 1960 et 2000, sont en retard car l’ouverture du pays a permis la venue de cuisiniers chinois, souvent jeunes et talentueux. Résultat : on trouve aujourd’hui dans les grandes villes et surtout à Paris, une cuisine chinoise tout à fait authentique et représentative des différentes régions de Chine.
1967 : vous vous rendez en Chine avec votre père qui revient pour la première fois dans son pays d’origine. Cette fois, c’est en avion, mais là encore, un voyage avec escales…
C’était le tout début de la ligne Paris-Pékin d’Air France, avec une escale forcée à Shanghai pour changer d’avion. Pour des raisons de susceptibilité nationale, le régime chinois ne voulait pas d’avions occidentaux autre que soviétique sur le tarmac de l’aéroport de Pékin. Après cinq escales nous avons donc atterri à Shanghai ou nous avons attendu qu’un avion chinois nous emmène à Pékin.
Couverture du livre "Mémoires chinoises, de la Chine impériale à la Chine contemporaine" de Jean Tuan, éditions CLC. (Crédit : DR)
Couverture du livre "Mémoires chinoises, de la Chine impériale à la Chine contemporaine" de Jean Tuan, éditions CLC. (Crédit : DR)
Quelle Chine découvrez-vous en 1967 ?
Mon père est âgé de 66 ans, moi de 15. Nous arrivons en plein dans une révolution qui n’a de culturelle que le nom. La capitale chinoise est en plein trouble.
Vous vous rendez alors dans la province natale de votre père. Peu de Français et d’Occidentaux peuvent voyager dans les provinces chinoises à cette époque…
Oui, car on y découvre l’envers du décor et les cruautés de la Révolution culturelle. Je me souviens notamment d’un repas dans l’hôtel où nous avons passé notre première nuit. Il y avait ce jour-là un meeting politique dans les étages supérieurs. Quand nous sortons de table, le meeting se termine. J’ai vu la foule maltraiter verbalement des personnes qui portaient des pancartes autour du cou. J’ai vu aussi des personnes les frapper. Je découvre aussi que ma tante qui est enseignante, ne va plus dans son collège-lycée parce qu’une de ses collègues a été défenestrée par des enfants âgée d’une dizaine d’années. C’est la Révolution culturelle. Ils l’ont tout simplement poussée dans le vide, du troisième étage. Du coup, ma tante n’y va plus. De mon côté, je passe régulièrement devant son établissement parce qu’il est proche de l’endroit ou nous vivons. Je vois les fenêtres cassées et toutes les façades recouvertes de slogans rageurs écris par des mômes déchaînés.
Retour en France : votre famille est invitée dans les jardins de l’ambassade de Chine à Paris. Votre père ne rapporte pas ce qu’il a vu en Chine aux diplomates…
Non, surtout pas. Mon père et moi sommes accueillis comme des héros parce qu’on revient de cette Chine en plein trouble et que c’est très rare à l’époque. D’ailleurs à Pékin, je n’aurais croisé que très très peu d’Occidentaux, qui se cantonnaient aux rues commerçantes de la capitale et restaient dans leur compound diplomatique. Et donc nous sommes très bien accueillis par l’ambassadeur et par la communauté qui viennent au devant de nous dans le jardin.
Ce livre est aussi un ouvrage très intime, dans lequel vous évoquez la disparition de votre père, la dépression de votre mère et de votre sœur. Comment survit-on à ces années sombres, quand on est à cheval sur deux cultures ?
En fait, j’ai vu cela davantage comme une force. J’étais très attaché à la culture de mon père, et cela depuis le début. Je n’ai jamais eu à me forcer, car je n’avais ni complexe, ni sentiment de supériorité par rapport à cela. J’ai tout de suite trouvé que c’était une chance d’être biculturel.
C’était pourtant avant que la Chine ne devienne à la mode, avant qu’elle ne soit riche ?
Oh oui (rires), puisque ce dont nous parlons remonte à avant mes 20 ans. Si la Chine est devenue tendance en 1968, l’engouement est très vite retombé. Mais je suis resté attaché aux origines de mon père. Nous avons traversé cinq années de pauvreté. Dès que j’ai pu travailler et gagner ma vie, j’ai eu envie de retourner dans le pays de mon père et de retrouver notamment mon oncle qui avait vécu toute sa vie en France.
Une époque ou vous découvrez les hutong, les petites ruelles de Pékin et ses siheyuan, les fameuses cours carrées, des maisons pour nobles au départ et que l’on se partage désormais à plusieurs familles.
En réalité, les siheyuan ont été collectivisées dès la prise de pouvoir par les communistes en 1949. Siheyuan en chinois se traduit par une maison à quatre murs, où chaque famille se partage un pan, Nord, Sud, Est ou Ouest. Mon oncle qui est huaqiao, c’est-à-dire chinois d’outre-mer, a eu le privilège de pouvoir acheter une aile. Les conditions sont encore rudimentaires. Il n’y a pas l’eau courante, pas de chauffage. L’hiver, la température descend en dessous de dix dégrées. On chauffe le lit avec des fanes de maïs ou du bois, donc un mode de vie très simple.
Dans les années 1980, vous travaillez pour l’aéroport de Paris. Nouveau voyage en Chine : il faut compter 15 heures d’avion et plus qu’une seule escale…
Une seule escale à Karachi au Pakistan, et surtout, on n’est plus obligé de marquer un stop à Shanghai. On arrive directement à Pékin, ce qui simplifie les choses. Il y a un vol par semaine, avec peu de monde à bord. Je découvre alors une Chine qui n’a guère changé. Nous sommes là treize ans après mon premier voyage et Pékin est encore une ville horizontale. J’ai eu le privilège de découvrir la Chine avant qu’elle ne s’ouvre à la modernité et au tourisme de masse. Pour vos lecteurs qui connaissent Pékin, juste un exemple à mon avis très parlant : je me souviens de l’avenue Chang’an notamment, où l’on pouvait rester des heures sans voir passer une voiture. Il devait y avoir une vingtaine de taxis à l’époque à Pékin, plus une armée de triporteurs pour livrer les plats des restaurants. Bien plus tard, on appellera les taxis pékinois les mianbao, autrement dit les « petits pains » pour leur couleur jaune. Des taxis collectifs peu coûteux, puisque le prix de la course n’est pas mesuré au temps passé sur la route, mais au kilomètre. Un prix modique, mais à vos risques et péril, car les chauffeurs ne sont pas les plus prudents de la terre. (Rires)
1989 : le mouvement étudiant est réprimé place Tian’anmen. « On ne rit plus », écrivez-vous. Que ressentez-vous par rapport à la culture, au pays de votre père disparu ?
Beaucoup de tristesse et d’interrogations. On va longtemps essayer de comprendre ce qui s’est vraiment passé sur cette place. Et d’abord, essayer de savoir combien d’étudiants ont été tués. Les chiffres ont beaucoup varié sur ce sujet. Dans les années qui ont suivi on a parlé de 5 000. Aujourd’hui, l’histoire retient le chiffre de 1 500, ce qui est déjà une horreur totale. Pour tenter de comprendre cette horreur, il m’a fallu encore retourner en Chine, entre 1992 et 1993, pour étudier le chinois.
Propos recueillis par Stéphane Lagarde et Benjamin Giraudeau
La deuxième partie de cette entretien sera consacrée à la Chine des années 1990 à aujourd’hui. Le récit de Jean Tuan est à retrouver vendredi prochain sur Asialyst.
A propos de l'auteur
Stéphane Lagarde
Stéphane Lagarde est l'envoyé spécial permanent de Radio France Internationale à Pékin. Co-fondateur d'Asialyst, ancien correspondant en Corée du Sud, il est tombé dans la potion nord-est asiatique il y a une vingtaine d’années.