Histoire
Dépoussiérage

L'autre mer de Chine : conflits de souveraineté fantômes entre micronations

Un globe terrestre chinois fait apparaître la mer de Chine méridionale où les îles Spratleys sont indiquées en tant que "Nansha Qundao".
Un globe terrestre chinois fait apparaître la mer de Chine méridionale où les îles Spratleys sont indiquées en tant que "Nansha Qundao". (Crédit : GREG BAKER / AFP)
C’est l’un des endroits du monde où se superposent le plus grand nombre de revendications de souveraineté – Chine, Taïwan, Vietnam, Malaisie, Brunei, Philippines. Mais les îles Spratleys ne sont pas seulement convoitées par ces six Etats riverains de la mer de Chine du Sud. Car à côté de ces litiges territoriaux réels, bien connus et responsables d’une militarisation régionale accrue, le vaste archipel a aussi fait l’objet de conflits de souveraineté fantômes entre cinq micronations : le « Royaume de l’Humanité » amalgamé avec la « République de Morac-Songhrati-Meads », le « Freedomland (Kalayaan) » devenu « Royaume de Colonia St John », la « Principauté de Freedomland et République de Koneuwe », le « Royaume de Thaumaturgie » et la « République de Luconia ». Plongée dans cette mer de Chine parallèle, où les tensions entre Etats imaginaires n’ont rien à envier à celles de leurs homologues bien réels.

Contexte

« Micronations », « cryptarchies », « royaumes pirates »… Nombreux sont les noms visant à désigner les entités créées ex nihilo par une poignée d’individus, aspirant au statut de nation indépendante. Si la communauté internationale fait généralement peu de cas de ces prétendants au statut d’Etat, majoritairement considérés comme le produit d’une farce ou d’excentricités, certains d’entre eux peuvent soulever de véritables enjeux en termes juridiques. Au rang desquels la non-reconnaissance internationale de souveraineté sur certains territoires, disputés ou non. Pas étonnant, donc, que bon nombre de micronations asiatiques aient élu domicile dans les îles Spratleys.

Tribulations mystérieuses d’un pseudo-Etat

Parmi les micronations en mer de Chine du Sud, ce sont les noms de Royaume de l’Humanité (Kingdom of Humanity) et de République de Morac-Songhrati Meads (Republic of Morac-Songhrati-Meads) qui reviennent le plus fréquemment. Leur renommée – et donc leur petite victoire – réside dans la prise en considération par les autorités américaines, jusque dans les années 1970, de leurs revendications de souveraineté sur les îles Spratley. En cause : un discours officiel les présentant comme un Etat disparu, désormais en exil.
Drapeaux du Royaume de l'Humanité (à gauche) et de la République de Morac-Songhrati-Meads (à droite). Crédit : domaine public, via Wikimedia commons.
Drapeaux du Royaume de l'Humanité (à gauche) et de la République de Morac-Songhrati-Meads (à droite). Crédit : domaine public, via Wikimedia commons.
Marwyn Samuels, Conflict for the South China Sea, Londres : Routledge, 1982.
Pour faire la lumière sur l’histoire de ces deux entités et sur les liens qui les unissent, il faut se départir des quelques sources parcellaires et contradictoires disponibles sur des sites Internet – plus ou moins recommandables. On citera par exemple un pseudo portail officiel, dont la page « Avertissement » souligne qu’il est en fait truffé d’embellissements et de canulars. En revanche, un document intitulé « Brève histoire des îles Meads » (nom donné aux îles Spratleys), déposé par le vice-secrétaire de la Défense du Royaume / de la République auprès de l’ambassade des Etats-Unis à Manille en 1971, et exhumé par le géographe Marwyn Samuels* neuf ans plus tard, révèle l’historiographie officielle du pseudo-Etat.
C’est ainsi qu’en 1877, le capitaine britannique James George Meads aurait posé l’ancre sur l’île d’Itu Aba, la baptisant de son propre nom et appelant la mer qui la borde « mer de l’Humanité ». Revendiquant sa souveraineté sur les atolls avoisinants, Meads aurait fondé une colonie et cédé le pouvoir à son fils Franklin N. Meads qui, en 1914, en aurait fait un Etat : le Royaume de l’Humanité. Objectif : créer un havre de paix loin d’une Europe tumultueuse, secouée par les nationalismes. Par la suite, la couronne aurait été transmise par ordre de primogéniture masculine, jusqu’à l’arrière-petit-fils du navigateur.
Si les pionniers auraient été chassés de l’archipel par les troupes japonaises pendant la Seconde Guerre mondiale, ils auraient pu reprendre le contrôle de leur territoire après la reddition nippone. En 1959 néanmoins, des tensions internes auraient causé la création d’un gouvernement sécessionniste sur une partie de l’archipel, la République de Morac-Songhrati Meads – finalement amalgamée avec le Royaume de l’Humanité en 1963. Le prétendu Etat hybride aurait ainsi bouté la quasi-totalité des incursions étrangères (japonaises, françaises, philippines et taïwanaises) tout au long de son existence. Sa fin s’avèrera pourtant tragique : en 1972, l’ensemble de ses pères fondateurs mourront noyés, emportés par le typhon Konsing…

La couleur de l’imposture

Malgré une histoire presque centenaire, la communauté internationale n’a pris connaissance de l’existence du Royaume de l’Humanité / République de Morac-Songhrati-Meads qu’à partir du milieu des années 1950. Morton Frederick Meads, arrière-petit-fils du navigateur britannique et dernier détenteur de la couronne, s’est alors lancé dans une vaste campagne de sensibilisation, notamment auprès des Etats-Unis : US Securities and Exchanges Commission (1955-1956), US Board of Geographic Names (1968), ambassade américaine aux Philippines (1971) et Nations unies (1972). Si bien que, fidèle à sa neutralité, Washington a fini par considérer le Royaume / République comme partie prenante au conflit de souveraineté en mer de Chine du Sud, au même titre que la Chine, le Vietnam ou les Philippines. En atteste une lettre du département d’Etat américain de 1968, citée par Samuels :
« Le Sud-Vietnam, le Nord-Vietnam, la France, le Royaume-Uni, la République de Chine et la soi-disante République populaire de Chine, de même que la République des Philippines et Morton F. Meads revendiquent leur souveraineté ou montrent un vif intérêt à l’égard de ces îles [Spratleys]. »
Les Etats-Unis semblent donc avoir porté beaucoup de considération à un discours qui, sur bon nombre de points, parait lacunaire – si ce n’est fantasque. Comme le souligne Samuels, le Royaume / République fait bien peu de cas des affrontements entre puissances dans les îles Spratleys ainsi que de leurs revendications de souveraineté. Par exemple, les prétentions françaises émises dans les années 1930 ne sont pas rapportées et l’intervention de la République de Chine (Taïwan) n’est signalée qu’à partir de 1970, alors que Taipei a établi une présence permanente sur l’île d’Itu Aba à partir de 1956. De même, les documents envoyés à l’ambassade américaine de Manille en 1971 auraient été écrits par les pères fondateurs de l’Etat dont la création remonte à 1914 – soit 57 ans en arrière… Sans douter que le Royaume / République puisse être une gérontocratie, l’accumulation d’incohérences a pu rendre sceptique les observateurs.
C’est qu’une version différente de l’histoire circule. D’après d’autres rapports cités par Samuels, Morton F. Meads aurait découvert le Royaume de l’Humanité en 1946, après avoir été limogé de l’armée américaine à Manille. Il se serait ainsi fait l’agent de la micronation, fondée par « trois illuminés » sur une île du vaste archipel – comme l’écrit le géographe André Louchet dans son Précis de géographie maritime. Objectif : pouvoir exploiter les ressources minérales de la région, tout en s’adonnant à l’escroquerie philatélique – les collectionneurs étant prêts à débourser très cher pour des timbres du mystérieux Royaume / République…

Le royaume du millionnaire philippin

Cette version de l’histoire a été reprise par le site officiel d’une micronation concurrente. Ici, la réduction de Morton F. Meads au statut de simple escroc vise certainement à légitimer l’entreprise du millionaire philippin Tomas Cloma : celle de créer le « Freedomland (Kalayaan) », devenu « Royaume de Colonia St John » dans les années 1970.
L’homme d’affaires – qui aurait envoyé des bateaux de pêcheurs dans les îles Spratleys dès la fin de la Seconde Guerre mondiale – aurait revendiqué sa souveraineté sur une bonne partie de l’archipel à partir de 1956, où une quarantaine de ses hommes conduisaient « des travaux d’exploration et d’occupation », explique le site. Principal fait d’armes de Cloma : il arrache alors le drapeau de la République de Chine sur l’île d’Itu Aba la même année, fondant par la même occasion le Freedomland (Kalayaan).
Drapeau du Freedomland. Crédit : domaine public, via Wikimedia commons.
Drapeau du Freedomland. Crédit : domaine public, via Wikimedia commons.
D’abord neutres voire bienveillantes à l’égard de Cloma et de son Freedomland, les autorités de Manille changent de tactique en 1974 – l’archipel philippin a basculé dans la dictature deux ans plus tôt – et emprisonnent l’homme d’affaires. Entre-temps, la micronation a changé de nature et est devenu un Royaume, celui de Colonia St John : la colonisation du territoire est ouvertement encouragée face à la « détérioration du régime politique philippin ». Cloma est finalement libéré un mois plus tard, après avoir signé un « acte de cession » au bénéfice du président Marcos : il doit donc renoncer à ses revendications territoriales.
Si la figure de Cloma semble désormais avoir été réhabilitée – en atteste la pancarte devant sa maison natale, indiquant son statut de « découvreur du Freedomland », ainsi que l’émission de timbres à son effigie pour le centenaire de sa naissance en 2004 – les potentiels ressortissants de la micronation sont toujours « interdits d’accéder à leur territoire », déplore le site officiel du pseudo-Royaume. Quoi qu’il en soit, l’histoire de l’ex-Freedomland constitue certainement la plus authentique des micronations en mer de Chine du Sud, et parmi les mieux documentées. Pas étonnant qu’un projet fantasque de création d’Etat dans les îles Spratleys ait repris une dénomination similaire.

Micronations anecdotiques

La création de la « Principauté de Freedomland et République de Koneuwe », dont le nom même indique un amalgame plus que douteux, est le fait d’un escroc français, auto-proclamé Conte Othmar Di Schmieder Rocca-Forozata, rapporte The Ottawa Journal en 1976. Lors de son arrestation par la police la même année, en compagnie de son soi-disant ambassadeur à Paris, l’homme décrit son territoire comme un archipel de 74 îles situé à 2 000 miles de Bornéo. Peu d’informations sont disponibles à ce sujet, si ce n’est qu’il était en possession de faux drapeaux et de faux passeports. Une maladroite mise en pratique du « droit des héros à fonder des Etats » cher à Hegel ?
De même surgit de nulle part, en 2004, la « République de Thaumaturgie » – micronation prétendument étendue sur 14 îles au large des côtes de Malaisie insulaire et de Brunei, avec pour capitale « Mother Theresa City », située sur le récif de Louisa (en atteste la carte détaillée des revendications territoriales, publiée sur le site officiel de ladite République). Elle doit son quart d’heure warholien à l’émission d’obligations gouvernementales – complètement fictives – vendues à des investisseurs crédules, note Bill Hayton, chercheur associé à Chatham House dans son ouvrage The South China Sea: The Struggle for Power in Asia. Il est par ailleurs intéressant de souligner que le gouvernement de Mother Theresa City revendique la majeure partie de la péninsule Antarctique (pourquoi se priver).
Mais la palme de la micronation la plus fantasque des îles Spratleys revient certainement à la « République de Luconia ». Un article du quotidien américain Salina Journal daté de 1976, revient sur cette incroyable aventure. Deux ans auparavant, dans un bar de Munich, quatre Allemands décident « autour d’autant de chopes de bière » de fonder leur propre Etat, la République de Luconia – qu’ils pensent placer sur une île du même nom dont « ils supposent l’existence », en mer de Chine du Sud. Respectivement nommés président, ministre de l’Intérieur, ministre des Postes et ministre de la Justice, ils émettent des timbres frappés du sceau du nouvel Etat afin de financer leur entreprise. Mais la Cour de justice de Munich met fin à leur supercherie cette même année 1976, et les condamne à 625 dollars d’amende.
Si toutes ces expériences de construction d’Etats, plus ou moins imaginaires, sont fort différentes les unes des autres, elles révèlent pourtant bien le pouvoir d’attraction que peuvent receler les territoires archipélagiques. D’autant plus lorsque des conflits de souveraineté bien réels empêchent le droit international d’en déterminer le réel possesseur. En ce sens, les îles Spratley sont un cas d’école – pour les Etats bien réels comme pour les micronations.
Par Alexandre Gandil
A propos de l'auteur
Alexandre Gandil
Doctorant en science politique, rattaché au Centre de recherches internationales de Sciences Po (CERI), Alexandre Gandil est membre de la rédaction d'Asialyst. Ses travaux de recherche portent sur la trajectoire politique de Taïwan depuis la partition chinoise de 1949 et sur l'évolution corollaire des relations sino-taïwanaises. Journaliste et cartographe, il a auparavant travaillé pour l'émission Le Dessous des cartes, diffusée sur Arte. Alexandre Gandil a été formé en chinois et en relations internationales à l'INALCO puis en géopolitique à l'IFG (Université Paris 8).