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Expert - Education à la chinoise

Modernités artistiques chinoises : une histoire de réformes académiques ?

Un homme consulte son téléphone portable devant une affiche présentant les portrait de Deng Xiaoping (à droite) et de Xu Beihong (à gauche) à Pékin, le 10 août 2015.
Un homme consulte son téléphone portable devant une affiche présentant les portrait de Deng Xiaoping (à droite) et de Xu Beihong (à gauche) à Pékin, le 10 août 2015. (Crédit : GREG BAKER / AFP).
Les académies des Beaux-Arts jouent un rôle particulier dans l’histoire chinoise de l’art, marquée par le dirigisme artistique de ses gouvernements successifs. Fers de lance des réformes de l’État, ces lieux de formation témoignent d’une course en avant vers différentes formes de modernités artistiques, et d’un rapport ambigu à la créativité.
La modernité picturale chinoise est fille de la révolution de 1911, qui emporte dans son sillage l’Empire millénaire et sa tradition d’artistes lettrés. La république proclamée le 1er janvier 1912 se veut moderne et ouverte sur l’Occident, ce que marque visuellement l’entrée sur scène de la peinture à l’huile. Dès le mois de novembre 1912, c’est à un jeune étudiant en beaux-arts à peine âgé de 16 ans, Liu Haisu (1898-1994), que revient le mérite de fonder une académie privée, premier établissement à proposer un cursus artistique européen. La Shanghai Art School, enseigne le fusain, l’aquarelle, la peinture à l’huile, et même le nu !

L’effervescence artistique de la jeune académie shanghaïenne privée a joué un rôle-clé dans la diffusion de la peinture occidentale en Chine et la transmission de ses techniques. Elle donne ainsi naissance à « l’École de Shanghai » ; et, dans le sillage de Liu Haisu, de nombreux peintres partent se former en Europe. Également, au niveau politique, Cai Yuanpei (1868-1940), un des principaux pédagogues et réformateurs de la jeune république, prône une modernisation et une occidentalisation de l’expression artistique, ainsi qu’une pédagogie s’appuyant sur des démarches scientifiques et rationnelles là où l’enseignement lettré du régime impérial reposait en grande partie sur la maîtrise des Classiques.

Sous son impulsion, La National Fine Art School of Beijing, qui deviendra plus tard la Central Academy of Fine Arts (CAFA), ouvre ses portes en 1918. Elle est alors constituée de trois départements, dont un dédié à la peinture occidentale – fait innovant pour l’époque, alors que les deux autres renvoient à des techniques traditionnelles, la peinture chinoise et les arts graphiques.

Cette deuxième décennie du XXème siècle est celle de la création des principales académies des Beaux-Arts au niveau national, qui forment toujours de nos jours les piliers de la formation artistique. En 1927, Cai Yuanpei nomme à la tête de deux centres de formation majeurs, la National Academy of Arts (future China Academy of Arts) à Hangzhou et du Département des arts de la Nanjing Central University (future Nanjing University) deux chefs de file des courants modernistes de l’époque, tous deux formés en France. A Hangzhou, Lin Fengmian (1900-1991) développe donc une école « formaliste » de la modernité, qui revisite l’héritage de l’impressionniste, du fauvisme et du cubisme, tandis qu’à Nankin, Xu Beihong (1895-1953) développe lui une approche naturaliste et réaliste.

Pendant la seconde guerre sino-japonaise (1937-1945), la dimension politique s’accentue et la modernité chinoise se met au service de la propagande. Avant même son arrivée au pouvoir en 1948, Mao Zedong prononce en 1942 des Interventions sur l’art et la littérature qui subordonnent explicitement l’art à la politique. L’art doit se référer aux masses et exalter leur esprit révolutionnaire. Les artistes présents lors de ce discours prononcé à Yan’an deviennent les « factions de Yan’an », qui prennent la tête des principales académies après l’instauration de la République Populaire de Chine (RPC) en 1949.
La National Art School de Pékin devient alors le bastion des réformes artistiques du nouveau régime. L’influence du réalisme soviétique à l’honneur permet aux artistes d’approfondir la technique de la peinture à l’huile et les principes de figuration des volumes introduits par les peintres de l’École de Shanghai. Ces apports sont intégrés à l’héritage chinois du trait et du vide, et débouchent sur une esthétique originale qui se distingue de ses influences soviétiques.
Comme l’ensemble du système universitaire, les académies des Beaux-arts ferment leurs portes pendant la Révolution Culturelle, de 1966 à 1976. Les artistes font en effet partis des cibles privilégiées des « Gardes Rouges », qui doivent purger le pays des « quatre vieilleries », soit : « la vieille culture, les vieilles habitudes, les vieilles pensées et les vieilles coutumes » de la civilisation chinoise. Alors que les artistes partent en rééducation par le travail à la campagne, les académies, regroupées sous l’appellation « écoles du 7 mai », accueillent des étudiants issus des milieux ruraux.

Pendant toute cette période, le cours de la création contemporaine est considérablement ralenti, malgré la créativité évidente de certains artistes de propagande. Les lieux de formation sont fermés, l’approvisionnement en sources d’information sur les évolutions artistiques à l’extérieur des frontières est bloqué, et toute initiative picturale est fortement réprimée en dehors des activités de propagande. La filiation subsiste pourtant de manière confidentielle et souterraine. Les artistes de la No Name Painting Society (Wuming), notamment, se réunissent régulièrement pour défendre une conception de l’art affranchi de la politique, et organisent une première exposition clandestine en pleine Révolution Culturelle, en 1974. D’autres expositions suivront en 1979, et 1981. En 1979, le courant des Étoiles (Xingpai), composé d’artistes amateurs, revendique conjointement liberté artistique et politique.

La fin de la Révolution Culturelle permet la réouverture des académies des Beaux-Arts en 1976. Le concours d’entrée dans ces lieux de formation prestigieux, comblant dix années de fermeture des institutions, figure parmi les plus rudes de l’histoire de la formation artistique en Chine. Les artistes persécutés pendant la Révolution Culturelle reprennent leur poste de professeurs.

Pour autant, la réouverture est marquée par les contradictions idéologiques de l’époque, entre désir de modernisation et maintien des valeurs et traditions des années précédentes, notamment en ce qui concerne le primat de la tradition du réalisme soviétique. Encore aujourd’hui, artistes et critiques en activité évoquent avec passion et nostalgie l’intensité intellectuelle de cette époque, que ce soit au niveau des lectures poétiques organisées dans les dortoirs étudiants, des débats d’idées, des échanges de lectures. D’autant que professeurs et élèves peuvent organiser librement des conférences, qui font salles combles. Les académies des Beaux-Arts souscrivent même à des revues d’art étrangères, et tirent parfois également leurs propres revues, notamment 美术界 – Fine Art World à la CAFA en 1979.

* Fei Dawei, Once upon a cloud, our 1980 art lives, (traduction vers le français de l’auteur)
« En 1981, grisé d’excitation, j’ai embarqué dans un train pour Pékin afin de participer au premier concours d’entrée au département d’Histoire de l’Art de la CAFA depuis la Révolution Culturelle. A ma grande surprise, j’ai terminé premier de la nation à l’examen, mettant ainsi fin à dix ans de vie ouvrière. A la CAFA, dont je n’avais jamais même osé rêvé, j’ai rencontré la « jeune élite » des différentes régions de Chine, tous pleins de vitalités, et des instructeurs au regard ardent et fervent. Le sang de 100 ans d’histoire de l’art chinois pulsait doucement dans ce bâtiment gris, en forme de U. Un groupe de personnes aussi extraordinaires, à une époque aussi extraordinaire, était-ce les prémisses d’une tempête à venir ? une transition historique était-elle en train de prendre forme dans nos mains ? Je voyais de grands changements se profiler à l’horizon pour moi, pour la culture, et pour le pays tout entier*. »
Dans la légende qui entoure l’émergence de l’art contemporain chinois, les années 80 sont celles de l’éclat estudiantin dans son intégrité souvent radicale.

D’un point de vue artistique, cette soif se traduit par de nombreuses expérimentations dont l’ancien campus de la CAFA, dans le quartier de Wangfujin, non loin de la place Tian’anmen, reste le lieu emblématique. Ces bouleversements parviennent peu à peu à s’implanter dans le paysage universitaire. Aux départements traditionnels (Peinture Chinoise, Peinture à l’Huile, Gravure, Sculpture) s’ajoutent de nouveaux départements à consonance moderne. La China Academy of Art est pionnière, avec l’ouverture du « Department of Mixed Painting » en 1995, du « New Media Art Research Center » en 2001, et du « Département of Mixed Media » en 2003 sous la houlette de de Zhang Peili (1957-).

A la même période, la CAFA ouvre un « Department of Experimental Art ». Dès 2005, les départements « New Media » ou « Digital Media » fleurissent sur les campus. Aujourd’hui, de grandes figures de l’art contemporain sont à la tête d’établissements prestigieux: Zhang Peili à CAA, Sui Jianguo (1956-) et Xu Bing (1955-) à CAFA etc… Toutefois, derrière la modernité des media et des équipement utilisés, l’ouverture des cursus à une approche contemporaine de l’art reste difficile. Tant que la liberté d’expression ne soufflera pas dans les académies, ces nouvelles disciplines auront peu d’impact sur la créativité réelle des étudiants.

Or aujourd’hui, les présidents d’université (ou d’académies des Beaux-Arts) restent soumis à la tutelle du Comité du Parti Communiste de l’établissement. Celui-ci a notamment le pouvoir de nommer ou de licencier les responsables administratifs et académiques. Chaque faculté compte des représentants du parti, qui rendent compte au secrétaire du PCC de l’Académie. Si la mainmise du parti sur la création fluctue avec les périodes d’ouverture ou de fermeture idéologique, il n’en reste pas moins une méfiance historique des autorités envers l’art contemporain. En témoigne par exemple le fait qu’aucun président chinois ne se soit jamais rendu en visite officielle au quartier dédié à la création contemporaine de Pékin, 798 Art District.

Plus que vers l’art contemporain, c’est vers des disciplines plus proches de leurs applications industrielles comme le design que souffle la voix du Parti. Le onzième plan quinquennal (2006-2010) a ainsi consacré les industries culturelles et créatives comme secteur clé du développement et visage moderne de sa politique de soft power.

La Chine souhaite en effet passer du « Made in China » au « Created in China » et forme pour cela des armées de designer. Selon le corps enseignant de l’Académie Centrale des Beaux-Arts, l’université accueillait 600 étudiants répartis en 2001. En 2012, elle comptait 5 000 étudiants dont 60% inscrits dans des disciplines liées au design au sens large (incluant jusqu’à l’architecture). L’accent est alors mis sur la commercialisation de l’enseignement.
On estime aujourd’hui que plus de 800 centres de formation délivrent des formations liées au design. En dehors des grandes académies nationales, des promoteurs immobiliers se sont emparés du créneau, et rachètent des centaines d’hectares pour les transformer en « clusters créatifs et culturels », rassemblant des ateliers d’artistes, des lieux d’exposition et de commerce, et des académies privées.

Toutefois, sur le terrain, le succès de ces initiatives reste mitigé. Pour le succès d’un 798 Art district, né de la propre initiative des artistes, combien d’infrastructures qui s’égrènent comme autant de coquilles vides ? Dans les académies les plus prisées, c’est le problème inverse qui se pose, celui de la coquille (trop) pleine : comment nourrir la créativité des étudiants quand ils sont une centaine en face du professeur ? Et les grandes figures de l’enseignement de s’interroger sur les fondamentaux.
* Qiu Zhijie, Making schools for contemporary art (traduction vers le français de l’auteur)
« Finalement, créer de nouvelles disciplines n’est pas une fin en soi. Par contre, nourrir des talents en est une. La question n’est plus de savoir si on devrait ou pas créer de nouvelles disciplines, ni si on peut ou pas le faire. La question est de savoir ce qu’on veut faire avec ses nouvelles disciplines*. »
A propos de l'auteur
Antonia Dubrulle
Depuis qu’elle est arrivée en Chine, il y a presque dix ans, Antonia explore les différentes facettes des mondes chinois de l’art et de l’éducation. Arrivée dans une petite ville de la province du Zhejiang, elle a ensuite enseigné en université à Pékin, représenté des écoles françaises d’art, avant de devenir directrice académique et associée chez Pharos Education & Culture. Elle bâtit des passerelles entre les systèmes éducatifs français et chinois, en prenant soin que les étudiants soient préparés sur les plans académiques, intellectuels, culturels et personnels. Diplômée de l’Ecole Normale Supérieure, elle a écrit plusieurs articles sur des artistes contemporains, et publié avec Jean-Marie Schmitt, Le Marché de l’Art (Documentation Française, 2014).