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Expert - Education à la chinoise

 

Performances académiques chinoises : quels enseignements pour l’Europe?

Une lycéenne chinoise le jour du gaokao, le test national et très sélectif d’entrée à l’université, à Guiyang, capitale de la province chinoise du Guizhou (Sud-Ouest), le 7 juin 2014. (Crédit : Qin gang / Imaginechina / via AFP)

Les statistiques de l‘Organisation de coopération et de développement économique (OCDE) placent Shanghai en première position mondiale en terme de qualité académique de ses élèves. Depuis 2009, Shanghai participe au programme PISA (Programme for International Student Assessment), qui évalue les compétences en lecture, mathématiques et sciences naturelles des élèves de 15 ans dans une soixantaine de pays. Les élèves sont évalués selon leur aptitude à résoudre des questions ou des situations pratiques, ainsi que sur leur capacité à mobiliser des compétences dans différents domaines.
Les résultats sont édifiants : Shanghai arrive en tête de classement dans chacune des composantes du test. Dans le domaine des mathématiques en particulier, l’étude estime que les jeunes Shanghaïens auraient trois années scolaires d’avance sur leurs confrères éduqués dans d’autres pays. La France, quant à elle, n’arrive qu’en 25ème position en mathématiques, 26ème en sciences, et 21ème en lecture. Les scores du Royaume-Uni sont également médiocres : 26ème, 20ème et 23ème positions dans ces mêmes matières.
Certes il est difficile de comparer les résultats de la capitale économique d’un pays à ceux de nations entières. Il n’en reste pas moins troublant que sur les six pays en tête du classement de l’épreuve de mathématiques, cinq sont des pays reliés culturellement à la « Grande Chine » : Hong Kong (#3), Macao (#6), Taiwan (#4), ou une cité-État peuplée à 75% de Chinois : Singapour (#2). La Chine ferait-elle école en matière d’éducation?
La ministre de l’éducation du gouvernement britannique, Elizabeth Truss, semble prête à entendre la leçon, puisqu’elle a envoyé plus de 70 professeurs à Shanghai étudier les méthodes pédagogiques chinoises. Les médias s’inquiètent d’un éventuel manque de compétitivité de leurs lycées : « Are our kids taught enough ? Chinese schools », titre une émission de la BBC. Cinq professeurs de lycées d’excellence chinois y sont invités à enseigner pendant 4 semaines dans un lycée anglais. L’émission suit les deux classes, mais non le travail personnel des lycéens. Les professeurs chinois sortent gagnants de cette compétition.
Si la Chine est l’Etat le plus performant académiquement, pourquoi les jeunes Chinois fuient-ils leur pays en masse pour poursuivre leurs études à l’étranger? L’agence Student Marketing comptabilise en 2013 plus de 700 000 étudiants chinois scolarisés dans un établissement supérieur à l’étranger, dont 30,3% aux États-Unis, 11% au Royaume-Uni et 3,8% en France. Les familles n’hésitent pas à envoyer leurs enfants à l’étranger de plus en plus jeunes, dès le lycée, sans même passer le gaokao chinois. Passé en dernière année de lycée, ce concours national d’entrée dans les universités chinoises est le passage obligé pour intégrer une université, qu’elle soit généraliste ou professionnelle. Très élitiste, il se situe à mi-chemin entre notre Bac français et nos concours d’entrée aux grandes écoles : le nombre de points obtenus par le lauréat lui permet d’intégrer ou non l’université de son choix. Il n’existe pas de système de passerelle.
Selon les statistiques du ministère chinois de l’Éducation, en 2008, on comptait 10,5 millions de candidats au gaokao. En 2015, ce chiffre a baissé d’un million.. L’évolution démographique ne suffit pas à expliquer cette diminution : beaucoup de lycéens sont déjà à l’étranger, ou choisissent de consacrer leur dernière année de lycée à la préparation de concours d’entrée dans des universités étrangères, comme le SAT qui permet d’intégrer les universités américaines. Ce que reprochent ces familles au système académique de leur pays n’est pas sans rapport avec les excellentes performances chinoises au test PISA : l’obsession des tests standardisés, et en particulier des concours
Dans son Essai intitulé Who’s afraid of the Big Bad Dragon ? (2014), Yong Zhao dresse un portrait au vitriol de cette culture de l’examen. Basée sur la mémorisation et le bachotage, elle produit d’excellents scores à toutes formes de test, mais sur le long terme, elle étouffe dans l’oeuf le développement d’une élite éduquée et créative. Il rappelle notamment que la moyenne de temps de travail personnel des étudiants chinois est la plus haute des pays de l’OCDE, soit 14 heures par semaine contre 6 heures par semaine aux États-Unis. Le Rapport Annuel 2014 publié par le ministère de l’Éducation s’alarme également : la pression des examens serait la principale cause de suicide chez les jeunes Chinois. Sur 79 cas étudiés, 93% étaient liés à de mauvaises relations élèves/professeurs, ou à une pression des examens que l’élève n’arrivait plus à supporter. Cette pression culmine lors des épreuves du gaokao, particulièrement sélectives.
Dans la province aisée et éduquée du Jiangsu par exemple, 426 000 candidats ont passé le concours en 2015. Parmi eux, moins de 50% auront accès à une formation délivrant l’équivalent chinois de la licence, et moins de 10% auront accès à une université de premier rang (le classement des universités en Chine comptant trois rangs). Par ailleurs, l’impact émotionnel de ce concours est immense, et puise ses racines dans le keju de la Chine impériale, ce système de quatre concours successifs qui a permis de recruter la « Bureaucratie céleste » de l’empire du VIIème siècle avant JC, jusqu’au début du XXème siècle. Les légendes sont nombreuses sur les mandarins et aspirants mandarins rendus fous par les épreuves, qui pouvaient durer entre 24 et 72 heures, dans des petites cellules isolées.
Aujourd’hui encore, le passage des épreuves est hautement ritualisé : des bus spéciaux emmènent les candidats sur le lieu des épreuves ; la police les escortent jusqu’à leur salle après avoir passé une fouille anti-fraude mobilisant un équipement de haute technologie. La pression contamine les élèves, mais aussi les professeurs et directeurs de lycées, évalués en fonction des résultats de leurs élèves. En 2014, selon le Shanghai Daily, le proviseur du lycée de Changzheng (Shanghai) a essayé de faire signer une lettre engageant les élèves ayant obtenu les plus faibles résultats au classement du lycée à ne pas passer l’examen national, dans l’espoir de ne pas faire chuter les résultats du lycée. La lettre a circulé sur les réseaux sociaux et le proviseur a dû renoncer à son projet.
Quand les familles anglaises, les yeux rivés sur les performances chinoises au test PISA, se demandent si leurs enfants restent compétitifs dans un monde de l’éducation internationalisé, les familles chinoises rêvent pour leurs enfants d’une éducation à l’occidentale, qui ne se laisse pas enfermer dans l’évaluation standardisée de leurs performances académiques. Elles aspirent à une éducation qui équilibre stimulation intellectuelle et sportive, permettant aux talents de se développer en dehors du système scolaire, et à une personnalité de se construire et se déployer.
Un message entendu récemment par les autorités chinoises, puisque le président Xi Jinping a appelé en août dernier à mettre en place de nouveaux modes d’évaluation des étudiants qui prennent mieux en compte la diversité des profils. L’année prochaine pour la première fois, dans certaines universités d’élite comme l’Université du Zhejiang, la note obtenue au gaokao ne comptera plus que pour 60% dans la décision d’admission, pondérée par les notes du lycée (10%) et surtout un entretien de personnalité (30%). A Shanghai, l’université Fudan quant à elle ne recrutera plus sur gaokao, mais sur examen continu. Une petite révolution.
A propos de l'auteur
Antonia Dubrulle
Depuis qu’elle est arrivée en Chine, il y a presque dix ans, Antonia explore les différentes facettes des mondes chinois de l’art et de l’éducation. Arrivée dans une petite ville de la province du Zhejiang, elle a ensuite enseigné en université à Pékin, représenté des écoles françaises d’art, avant de devenir directrice académique et associée chez Pharos Education & Culture. Elle bâtit des passerelles entre les systèmes éducatifs français et chinois, en prenant soin que les étudiants soient préparés sur les plans académiques, intellectuels, culturels et personnels. Diplômée de l’Ecole Normale Supérieure, elle a écrit plusieurs articles sur des artistes contemporains, et publié avec Jean-Marie Schmitt, Le Marché de l’Art (Documentation Française, 2014).