Société
Entretien

L’avenir des universités est en Asie !

Photographie d'un groupe d'étudiants chinois en robes universitaires.
Un groupe d’étudaints posent à l’occasion de leur cérémonie de remise des diplômes à Hefei, dans la province de l’Anhui en Chine. (Crédit : STR / AFP)
Dans son livre Asia : The next higher education superpower (« l’Asie : la future grande puissance de l’éducation supérieure », éditions de l’Institute of International Education), Alessia Lefébure, directrice du Programme Alliance à l’Université de Colombia analyse la montée en puissance de l’Asie sur le plan universitaire. Entretien.

Entretien

Diplômée de Sciences Po (Paris) et de l’école de droit de LUISS (Rome), Alessia Lefébure a été secrétaire générale de l’Antenne expérimentale franco-chinoise en sciences humaines et sociales à Pékin et responsable du bureau de réprésentation de Sciences Po en Chine avant de rentrer à Paris comme Directrice du Centre Asie Pacifique Afrique Moyen-Orient à la direction des Affaires Internationales et des Echanges de Sciences Po. Depuis 2011, elle est la directrice du programme Alliance (Sciences Po, Ecole Polytechnique et Université Paris 1 Panthéon Sorbonne) à l’Université de Colombia.

Photographie de Alessia Lefébure.
Alessia Lefébure, directrice de The Alliance à l’université de Columbia. (Crédits : DR.)
Revenons sur la genèse du projet, comment avez-vous eu l’idée d’écrire sur l’enseignement supérieur en Asie ?
Depuis quatre ans, je donne un cours sur l’enseignement supérieur en Asie à la School of International and Public Affairs, SIPA, à l’Université de Columbia. Aborder la question de l’enseignement supérieur au niveau de la région peut étonner car sur le plan institutionnel, il n’y a rien au niveau régional qui unisse la Corée et le Pakistan, par exemple. Les compétences des organisations de coopération régionales en matière d’enseignement supérieur sont très réduites. Mais j’avais l’intuition que quelque chose était en train de se passer et je constatais que malgré les trajectoires différentes, les dynamiques étaient semblables.

Pour ce cours, j’invite régulièrement des personnalités, des acteurs de la transformation du monde universitaire et un jour, un des dirigeants de l’Institute of International Education m’a proposé d’écrire un livre sur le sujet de mon cours. C’est un sujet qui est très peu traité, sur lequel il n’y a aucun ouvrage.

On s’est très vite rendu compte que les Etats-Unis s’intéressent à l’Asie uniquement lorsque des universités américaines s’y installent. Il y a une méconnaissance totale de ce qui se passe localement en Asie. Une ignorance qui est liée à l’hégémonie américaine et à une vision selon laquelle, il y a les universités des Etats-Unis d’un côté et le reste du monde séparé par un gigantesque fossé.

Avec ma co-auteure, nous avons précisément voulu amener le lectorat américain à observer ce qui se passe en Asie dans les universités locales. C’est un monde en profonde mutation et il ne faut pas croire que les pays asiatiques attendent uniquement l’ouverture de campus américains ! Les étudiants asiatiques qui assistent à mon cours sont bien conscients de ces mutations. Ils se rendent compte que les politiques de l’éducation font partie de la dynamique économique et voient déjà les possibilités d’entrepreneuriat liées au monde de l’enseignement.

Parmi les trajectoires différentes, quels sont les points communs que vous avez identifiés ?

Tous les gouvernements asiatiques ont compris que pour doper leur développement économique, il leur faut des gens capables de produire de l’innovation. L’innovation, c’est vraiment le mot-clé, comme une obsession pour les leaders asiatiques. Et pour avoir cette innovation, il leur faut créer un environnement stimulant pour attirer et garder les talents. Pour le Japon, la Corée du Sud ou Taiwan, qui sont des pays vieillissants, avec une faible capacité d’attraction des étrangers, la réflexion sur le futur de la recherche et de l’innovation est cruciale.

La plupart des pays asiatiques que nous avons observés dans le livre ont en commun d’avoir de forts taux de croissance et une forte capacité de l’Etat à financer les universités. En Europe au contraire, on assiste aujourd’hui à un désengagement de l’Etat derrière un discours encourageant l’autonomie des universités.

Comment s’est opérée la fulgurante progression des universités asiatiques dans les classements ?

Les classements internationaux sont un phénomène nouveau. Celui qui a changé la donne, c’est le classement de Shanghai réalisé par l’université Jiatong et publié dès 2003. La Chine se plaçant alors en observateur extérieur. Le classement proposé repose principalement sur des critères quantitatifs, à savoir des choses mesurables. Par exemple, celui du nombre de chercheurs travaillant dans l’institution ayant remporté un Prix Nobel ou une Médaille Field. Autre exemple : le critère de « l’output » de la recherche, qui prend en compte l’indicateur du nombre d’articles publiés dans les revues Nature et Science, et l’indicateur du nombre d’articles répertoriés dans le Science Citation Index-expanded et dans le Social Science Citation Index (SSCI). Pour simplifier, pour être bien classé, il faut avoir des professeurs prix Nobel qui publient dans les revues citées. Pour grimper dans le classement, il « suffit » donc de s’acheter un corps professoral de ce type.

C’est ainsi qu’en quelques années seulement, les universités chinoises ont pris part au classement et se sont retrouvées en tête. Jusqu’alors, les seules universités asiatiques de rang mondial étaient les universités japonaises considérées comme les plus sérieuses, tant sur le plan académique que celui de la recherche. Aujourd’hui, ces classements ne disent rien sur la qualité de l’enseignement mais sur l’argent que ces universités sont prêtes à dépenser pour développer la notoriété.

Soyons clairs : à l’heure actuelle, une université est connue soit parce qu’elle existe depuis quatre siècles comme Cambridge, soit parce qu’elle investit massivement dans son marketing ! Il faut beaucoup d’argent pour être une université de rang mondial. Les principales dépenses sont consacrées au développement de la marque et au recrutement de professeurs disposant de Prix Nobel en leur proposant des contrats très alléchants.

Les universités asiatiques sont aujourd’hui dans une dynamique très positive du fait des transformations sociales et de la croissance économique. L’effet cumulé de ces deux dynamiques leur donne un accès inédit aux investisseurs publics et privés, aux donateurs et aux partenariats stratégiques. L’attractivité économique de l’Asie leur est favorable.

Quel est l’avenir pour ces universités, devenir des copies des universités américaines ou européennes ?

Je ne pense pas que l’on puisse parler d’imitation mais plutôt d’hybridation. On l’ignore souvent mais certaines universités asiatiques sont de vrais laboratoires ! A titre expérimental par exemple, la Chine a lancé des classes de « liberal art », il y en a plus de 20 à travers le pays. L’Université de Pékin – Beida – a créé en 2005 une classe « élite » qui offre une formation de culture générale classique pendant deux ans, avec l’enseignement du grec et du latin. Il y a dix ans, l’Université de Singapour avait également initié une classe élite en « liberal arts » destinée aux meilleurs élèves.

Quels sont aujourd’hui les principaux défis pour ces universités ?

Recruter les meilleurs professeurs et pour ce faire, les villes asiatiques doivent pouvoir offrir des conditions de vie qualitatives. Aujourd’hui les Etats-Unis offrent toujours les meilleures conditions, en terme de salaires, de libertés, de stimulation intellectuelle. C’est ce type d’environnement que les universités asiatiques essaient de créer. Pour la Chine, par exemple, la pollution pourrait être un frein à son développement.

Est-ce que ces universités asiatiques pourraient détrôner les universités américaines ?

Le rêve américain est toujours là, c’est indéniable. Mais ce n’est pas exclusif car il y a aujourd’hui une multiplicité de choix. Le passage par l’Asie, qui reste la grande superpuissance économique est aujourd’hui perçu comme incontournable. Tant que l’Asie sera un des moteurs de la croissance, ses universités seront attractives.

Au sein de la zone asiatique, on voit une forte mobilité entre la Chine, la Corée du Sud et le Japon, trois pays par ailleurs très connectés. Je pense qu’en fonction des Etats, on va voir des modèles différents et des profils d’étudiants différents. La Malaisie par exemple attire des étudiants venus d’Iran, d’Indonésie, d’Afrique et des pays du Golfe.

Après avoir analysé les trajectoires de plusieurs pays asiatiques, selon vous, où sera le prochain Yale asiatique ?

Selon moi, ce sera en Chine. C’est d’ailleurs une question que je pose à mes étudiants lors du premier cours. Spontanément, il leur est souvent difficile d’imaginer que l’équivalent d’un Yale puisse exister dans un pays non démocratique, dans un pays où il n’y a pas de liberté d’expression politique. Je pense que cela n’a pas grand impact sur l’attractivité du système éducatif. Par ailleurs, la liberté académique existe sur les campus, même en Chine, car les débats ont lieu dans l’enceinte privée de la classe et dans les cercles restreints des intellectuels. Et par ailleurs, la liberté académique n’est jamais absolue même dans nos pays à tradition démocratique.

Aujourd’hui ce qui empêche l’Asie de produire un Yale, ce n’est pas la situation politique, mais plutôt la difficulté encore aujourd’hui d’attirer de façon permanente les meilleurs professeurs et chercheurs au niveau mondial.

A propos de l'auteur
Marion Zipfel
Journaliste à Singapour depuis 5 ans et collabore à différents médias : Europe 1, La Lettre de l’Expansion, Le Journal des Arts. Elle est l’auteure de « Portraits de Singapour » (Hikari) et « Chine : les nouveaux milliardaires rouges » (Editions de l’Archipel).