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Internationalisation de l’enseignement supérieur : les paradoxes de l’exemple chinois

A la China Education Expo (CEE) du 1er novembre 2015 de Shanghaï
A la China Education Expo (CEE) du 1er novembre 2015 de Shanghaï, un professeur américain conseille un étudiant chinois sur les possibilités d’étude aux Etats-Unis. (Crédit : Jiang Ren / Imaginechina / AFP).
Le passage d’une économie basée sur le développement industriel vers une économie de service pose un défi au système d’enseignement chinois : comment former une population active créative et ouverte sur le monde qui saura porter cette transition ?

Un défi d’autant plus difficile à relever pour le Ministère de l’Éducation (MoE) chinois que le Parti communiste chinois (PCC) exerce un contrôle idéologique strict sur l’enseignement.
C’est en effet le Comité du PCC de chaque université qui définit l’agenda de sa gouvernance. Il en contrôle le Président, nomme ou révoque les responsables administratifs et académiques. A tous les échelons, des représentants du Parti contrôlent la mise en oeuvre des directives données. Les conséquences concrètes sur l’adéquation des formations proposées aux besoins du marché du travail fluctuent selon le climat politique, mais peuvent être lourdes en période de crise ou de fermeture idéologique.

Cet exemple des manuels scolaires est a retrouver développé dans : « Enquête sur les manuels occidentaux en langue originale dans les universités : la Chine face à ses contradictions », Bulletin de veille universitaire de Mars 2015, sous la direction d’Amaëlle Mayer, Consulat de France à Shanghaï.
Prenons l’exemple des manuels scolaires : en 2004, porté par une politique d’ouverture de la Chine sur le monde, le Ministère de l’Éducation encourage l’utilisation dans les universités de manuels étrangers dans leur version originale. Une directive largement appliquée, notamment dans les départements d’économie, de sciences de l’information, et de psychologie. Mais en février 2015, le ministre de l’éducation Yuan Guiren sème la panique en annonçant qu’il était « inacceptable d’utiliser des manuels diffusant des valeurs occidentales dans les salles de classe ». Une directive symptomatique du durcissement idéologique qu’on observe ces dernières années, et qui rend très difficile la modernisation pourtant nécessaire des cursus diplômant chinois.

En faisant de l’internationalisation de l’enseignement supérieur chinois une de ses priorités, le douzième Plan quinquennal (2011-2015) ouvre des brèches dans ce système sous cloche.
En 2015, la Chine est le pays ayant connu le taux de croissance le plus important en terme d’accueil de campus délocalisés. Toutefois, ils restent toutefois soumis à une réglementation stricte et doivent obligatoirement être associés et contrôlés à plus de 50% par une université chinoise.
Curieusement, c’est en tissant un arsenal de mesures facilitant non seulement le départ des chinois à l’étranger, mais également leur retour dans la mère patrie que la Chine est la plus avant-gardiste. La poursuite d’études à l’étranger est officiellement encouragée au plus haut niveau, aussi bien par le président Xi Jiping que le premier ministre Li Keqiang qui ont tous les deux fait des déclarations en ce sens. Depuis 1978, 3,5 millions de chinois sont partis étudier à l’étranger, dont 459 000 en 2014.

L’Etat est effet très présent dans les dispositifs de départs estudiantins à l’étranger. Au sein des universités, des « School of International Education », recrutant en dehors des quotas des universités avec des frais d’inscription pouvant être déplafonnés, ont pour objectif de baliser le chemin des étudiants avec des programmes articulés sur des partenariats académiques validés par l’université. Le ministère de l’Education opère également sur le gigantesque marché des agences intermédiaires, qui conseillent les étudiants sur leur projet d’études et facilitent leur inscription dans les universités étrangères. Sur les 1 000 agences opérant sur le marché, 400 d’entre elles sont reconnues par le MoE, et quatre d’entre elles dépendent d’organismes affiliés au MoE.
De plus, un organisme spécial dépendant directement du Ministère de l’Éducation, le Chinese Service Center for Scholarly Exchange (CSCSE), vérifie les données académiques internationales. Pour être valable sur le marché chinois, le diplôme doit être validé par le CSCSE. Celui-ci, en concertation avec les ambassades étrangères, est notamment en charge d’authentifier les diplômes obtenus à l’étranger, condition nécessaire à leur validité sur le marché du travail.

Pendant la durée des études dans le pays d’accueil, un lien est ainsi maintenu avec la mère patrie. Les ambassades gardent le contrôle des étudiants : la reconnaissance des diplômes est soumise à l’enregistrement de l’étudiant à l’ambassade de Chine. L’accompagnement au retour en Chine est assuré par des associations officielles, notamment la Western Returned Scholar Association (WRSA), fondée en 1913, et qui compte 13 branches dans le monde. Au moins 50 % de ces étudiants diplômés à l’étranger, considèrent que leurs compétences linguistiques, communicationnelles, et professionnelles acquises à l’étranger ont été, de retour en Chine, des atouts dans leur carrière. Celle-ci se joue pour la majorité d’entre eux dans le secteur privé (entreprises chinoises privées pour 36 % d’entre eux, entreprises étrangères pour 26,7 % d’entre eux). Une valorisation néanmoins plus difficile à l’intérieur des corps d’État, puisque seulement 13,5 % sont embauchés dans des entreprises d’État, et 2,7 % au gouvernement.

Donc, si l’internationalisation de l’enseignement délivré sur le territoire chinois reste limité par les contradictions idéologiques de « l’économie socialiste de marché », la Chine fait par contre office de référence en matière de valorisation des cursus diplômants effectués à l’étranger, et d’accompagnement de leur retour en Chine.
L’expérience internationale de ses élites économiques de demain ne se limite pas à une année d’échange ou un double diplôme, ce qui est un atout incontestable dans un contexte économique et sociétal en bouleversement permanent. On peut toutefois regretter que les corps d’Etat bénéficient peu de ce phénomène, ce qui s’explique sans doute par l’importance cruciale jouée par les universités chinoises pour qui souhaite faire carrière au sein du PCC.

A propos de l'auteur
Antonia Dubrulle
Depuis qu’elle est arrivée en Chine, il y a presque dix ans, Antonia explore les différentes facettes des mondes chinois de l’art et de l’éducation. Arrivée dans une petite ville de la province du Zhejiang, elle a ensuite enseigné en université à Pékin, représenté des écoles françaises d’art, avant de devenir directrice académique et associée chez Pharos Education & Culture. Elle bâtit des passerelles entre les systèmes éducatifs français et chinois, en prenant soin que les étudiants soient préparés sur les plans académiques, intellectuels, culturels et personnels. Diplômée de l’Ecole Normale Supérieure, elle a écrit plusieurs articles sur des artistes contemporains, et publié avec Jean-Marie Schmitt, Le Marché de l’Art (Documentation Française, 2014).