Politique
Analyse

Inde : le Tamil Nadu ou le spectacle permanent

Des fidèles de Jayalalithaa, quatre fois ministre en chef du Tamil Nadu et décédée le 5 décembre 2016, lui rendent hommage à l'extérieur du mémorial MGR à Chennai, le 7 décembre 2016. (Crédits : Times of India/B A Raju/via AFP)
Des fidèles de Jayalalithaa, quatre fois ministre en chef du Tamil Nadu et décédée le 5 décembre 2016, lui rendent hommage à l'extérieur du mémorial MGR à Chennai, le 7 décembre 2016. (Crédits : Times of India/B A Raju/via AFP)
Le 5 décembre dernier, Jayaram Jayalalithaa, ministre en chef de l’État du Tamil Nadu, mourrait dans sa résidence de Poe Gardens à Chennai, âgée de soixante-huit ans. Pour nombre de Tamouls, elle était d’abord « Amma », « la mère », vénérée comme nulle autre personnalité politique de l’Inde contemporaine. Pour le reste du pays, elle personnifiait le Tamil Nadu dans tous ses paradoxes et ses excès, entre star-system et népotisme, avancées sociales et pratique arbitraire du pouvoir.
La dévotion que Jayalalithaa inspirait chez le peuple tamoul transcendait les barrières de caste, de sexe ou de condition sociale, lui assurant un statut de demi-déesse, jusqu’à conduire au suicide près de cinq cents de ses partisans à l’annonce de sa disparition. Au fil d’une carrière politique commencée à l’aube des années 1980, émaillée de scandales et de coups d’éclat, Jayalalithaa s’est construit une image de dirigeante inflexible et brutale, tout en prenant soin de façonner un culte de la personnalité à nul autre pareil.
C’est l’héritage d’un quart de siècle de vie politique dravidienne qu’il importe d’examiner, alors que le Tamil Nadu semble tourner une page de son histoire politique. La guerre s’est déjà ouverte entre les fidèles de la matriarche, V. K. Sasikala et O. Paneerselvam, pour savoir qui succédera à la Reine-Mère. L’occasion d’une petite plongée dans les coulisses d’un État qui ne fait rien comme les autres.

Contexte

Le Tamil Nadu, qui vient de perdre un de ses leaders historiques, connaît un parcours politique et économique à la trajectoire originale, mais aussi des dimensions impressionnantes. Troisième puissance économique indienne, cet État fédéré de la pointe sud de l’Inde est avec près de 78 millions d’habitants en 2016 presque aussi peuplé que l’Allemagne. Ses indicateurs sociaux font pâlir le reste du pays. Le Tamil Nadu est le théâtre, enfin, d’une scène politique dont la dramaturgie n’a rien à envier aux tragédies shakespeariennes. Lumière sur ce paradoxe tamoul, mélange de « dravidianité » (voir notre article sur le sujet), de religiosité politique et de pragmatisme socio-économique.

Naissance d’une icône

*L’une des neuf danses classiques indiennes et l’une des plus réputées, originaire du pays tamoul et pratiquée dans les temples hindous depuis plus de deux mille ans.**Elle tournera ainsi plus de cent films, en tamoul, kannada et télougou, dans les studios de Kollywood à Madras. Le lancement véritable de sa carrière arriva en 1965 lorsqu’elle tint la vedette du film Aayorathil Oruvan en compagnie de MGR. Le succès du film et son statut culte firent de Jayalalithaa une célébrité, rôle dont elle ne devait se départir qu’un demi-siècle plus tard lors de sa mort.
Jayalalithaa naît en 1948 au sein d’une famille de brahmanes iyengar. Les activités artistiques de sa mère Sandhya dans le théâtre dramatique tamoul la mettent tout de suite en contact avec le monde du spectacle et de la représentation. C’est donc tout naturellement que la jeune femme monte sur les planches, où ses prestations remarquées en bharatanatyam* attirent l’attention, ce qui lui vaudra de commencer promptement une carrière sur grand écran**. Dès le milieu des années 1960, Jayalalithaa apparaît ainsi dans des films aux côtés des plus grandes stars tamoules de l’époque, notamment le légendaire Marudur Gopalan Ramachandran, plus connu par ses initiales MGR.
Jayalalithaa et MG Ramachandran dans "Aayirathil Oruvan", un film indien d'aventure, de langue tamoule, produit et réalisé par par B. R. Panthulu en 1965. (Source Youtube)
Jayalalithaa et MG Ramachandran dans "Aayirathil Oruvan", un film indien d'aventure, de langue tamoule, produit et réalisé par par B. R. Panthulu en 1965. (Source Youtube)
*Ayant également commencé sa carrière dans le cinéma tamoul, en tant que scénariste dans 77 films.**Chef du gouvernement d’une Etat fédéré de l’Union indienne.
Sa collaboration avec MGR va constituer pour Jayalalithaa un tremplin vers le monde de la politique dravidienne, puisque l’acteur fétiche des studios de Madras est également une figure de proue du Dravida Munnetra Kazhagam (DMK), parti régionaliste le plus en vue à l’époque.Si le DMK parvient dès 1967 à prendre les rênes du pouvoir dans l’État, les ambitions de MGR se trouvent alors bridées par la mainmise d’un certain Muthuvel Karunanidhi* sur l’appareil gouvernemental. En guise de rupture, MGR décide donc de fonder en 1972 l’All India Anna Munnetra Kazhagam (AIADMK), véritable fan-club électoraliste devant garantir la victoire à celui qui se fait désormais nommer Puratchi Thalaivar, ou « dirigeant révolutionnaire ». Lors des élections de 1977, l’AIDMK remporte une majorité absolue des sièges, propulsant MGR au poste de ministre en chef** du Tamil Nadu, qu’il conservera jusqu’à sa mort en 1987. C’est durant cette décennie de règne que Jayalalithaa va faire son entrée en politique, MGR la nommant secrétaire de la propagande du parti dès 1983. Ce poste va être une épiphanie pour la protégée de MGR, qui se glisse avec aise dans ses habits neufs de femme politique, s’appuyant sur son expérience dans le spectacle et sur sa notoriété d’actrice pour se construire un mythe qui n’allait désormais plus la quitter.
*Allant jusqu’à se faire appeler elle aussi Puratchi Thalaivi, la « dirigeante révolutionnaire ».
Dorénavant, son ascension au sein du jeu politique tamoul va être irrésistible. Après le décès de MGR, c’est sa femme Janaki qui le remplace. Mécontente, Jayalalithaa mène alors une fronde au sein du parti pour écarter sa rivale et se rendre maîtresse de l’AIADMK. C’est chose faite dès 1989. À partir de cette date, elle ne quittera plus la présidence du parti, captant l’héritage de MGR* et devenant ministre en chef grâce à sa victoire aux élections locales de 1991. Elle occupera ce poste pendant quinze des vingt-cinq années suivantes, remportant pas moins de quatre élections législatives. Celle que les Tamouls vont désormais surnommer affectivement Amma, « la mère », devient l’une des deux figures incontournables de la politique tamoule, aux côtés de son ennemi juré, Muthuvel Karunanidhi, patriarche du DMK depuis 1969.

Amma et le patriarche

*Dès 1989, Karunanidhi avait dit de Jayalalithaa : « Comment une femme brahmane qui ne connaît rien à la vie dravidienne pourrait-elle représenter une menace pour moi ? » Peu après, lors d’une session houleuse à l’Assemblée législative de Madras, Jayalalithaa se fait violemment arracher le sari par un membre du DMK. Elle se jurera dès lors de laver l’affront. Mission à moitié accomplie en 1991 lorsque son parti remporte les législatives. En 2001, elle fait arrêter Karunanidhi.
Durant le quart de siècle écoulé, leur rivalité a dominé la vie politique régionale, alimentant une hystérie médiatique et populaire unique en Inde. Découlant de rancœurs personnelles*, les deux figures tutélaires de la politique dravidienne vont se combattre à grand renfort d’appels aux masses et de programmes sociaux, afin d’acheter le cœur des Tamouls. Ne rendant qu’un hommage timoré à l’idéologie dravidienne socialisante qui avait présidé à la fondation de leurs partis, Jayalalithaa et Karunanidhi vont, sous une façade égalitariste et progressiste, s’assurer des « banques de vote » au travers d’un culte de la personnalité et d’une charité publique sans limites.
*Pas moins de 17 millions seront distribués lors de son mandat entre 2006 et 2011.
C’est à qui se montrera le plus dispendieux. Jayalalithaa apporte au peuple ordinateurs portables, cartables, chèvres et cantines populaires à son effigie, pour avoir, entre autres, l’ascendant sur les femmes et les foyers ruraux. Karunanidhi opte, lui, pour la distribution de téléviseurs à écran plat*, sûr de pouvoir ensuite y diffuser les programmes de Sun TV, un empire médiatique qu’il contrôle indirectement.
*En saison sèche, le Karnataka, situé en amont, retient de l’eau pour alimenter son agriculture, assoiffant les plaines tamoules. Lorsque le débit est important, il ouvre les vannes de ses barrages, noyant les champs de riz du Tamil Nadu. **Les dirigeants tamouls indiens ont été ambivalents sur les 25 ans de guerre civile entre Cinghalais majoritaires et Tamouls minoritaires. Alors que le Tamil Nadu abritait dans les années 1980 des camps d’entraînement des Tigres tamouls (LTTE), la politique des partis dravidiens change après l’assassinat de Rajiv Gandhi par des commandos LTTE en 1991. Jayalalithaa se positionne contre les Tigres, qu’elle chasse du Tamil Nadu. Après la guerre civile, les partis dravidiens défendent les Tamouls sri-lankais.***Les Sri-lankais arrêtent de nombreux pêcheurs du Tamil Nadu surpris dans leurs eaux territoriales. Les enjeux : raréfaction des ressources halieutiques, disproportion des moyens entre les deux États (chalutiers indiens face aux barques sri-lankaises), absence de mécanisme de coopération juridique.
Les deux dirigeants saisissent également toutes les occasions de discorde pour pincer la corde nationaliste. Ainsi, lorsque l’indépendance agricole du Tamil Nadu est en jeu du fait du non-respect des engagements de partage des eaux du fleuve Kaveri par le Karnataka voisin*, il s’agit de regonfler la fierté et l’identité tamoule face à tout pouvoir extérieur. Avec le Sri Lanka, c’est la solidarité avec leurs frères tamouls du nord de l’île qui doit être réaffirmée**, tandis que le sort des pêcheurs indiens détenus par le gouvernement de Colombo est régulièrement mis sur la table***. Ce patriotisme tamoul est également de rigueur face au pouvoir central de New Delhi — d’autant plus que les partis tamouls occupent une position de choix à l’Assemblée fédérale. Ils ont participé à toutes les coalitions gouvernementales depuis 25 ans, sauf celle qui soutient aujourd’hui le Premier ministre Narendra Modi. Du fait de leur poids — l’AIAMDK a aujourd’hui quasiment autant de députés à la chambre basse que le parti du Congrès —, les partis tamouls ont fait et défait des gouvernements ; notamment Jayalalithaa qui, en lui retirant son soutien, a entraîné la chute du gouvernement du BJP en 1999. Ainsi en 2010, Andimuthu Raja, le ministre fédéral des Télécommunications, membre du DMK au sein de la coalition dominée par le Congrès, est mis en examen puis condamné dans ce qui restera jusqu’à ce jour la plus grande affaire de corruption de l’Inde contemporaine. Des milliards de dollars ont échappé au gouvernement en raison d’une escroquerie à grande échelle dans la vente de licence de télécommunication 2G, cédées à des prix artificiellement bas à certains opérateurs, en échange de rétrocommissions. Le procès, débuté en 2011, se poursuit toujours. A l’époque, Karunanidhi défend ardemment son poulain, affirmant que celui-ci aurait été une victime, simplement en raison de ses origines dravidiennes.
*On a ainsi retrouvé dans sa résidence de Poe Gardens à Chennai pas moins de trente kilos d’or, 12 000 saris et quantité d’autres bijoux et pierres précieuses, pour une valeur de plusieurs dizaines de millions d’euros. **Favorisant notamment ses plus proches amis, à l’instar de sa collaboratrice V. K. Sasikala, dont la famille — la « mafia de Mannargudi », selon l’appellation locale — est à la tête d’un empire commercial directement adossé au pouvoir de l’AIADMK. *** Ainsi, les membres de son parti et de son gouvernement sont souvent aperçus en train de se prosterner à ses pieds lors de ses apparitions publiques. ****Elle s’est ainsi régulièrement présentée comme une infatigable défenseure des droits des femmes, en lançant des programmes leur étant directement destinés (police féminine, actions contre les infanticides).
Si les affaires de corruption éclaboussent les corridors de New Delhi, on leur trouve des échos dans les rues de Chennai. Dès son premier mandat, Jayalalithaa va être soupçonnée puis poursuivie, notamment pour détournement de fonds* et acquisition illégale de terrains publics. Des affaires qui ne la quitteront quasiment plus jusqu’à la fin de sa vie politique. Elle sera à plusieurs reprises condamnée par différents tribunaux régionaux ainsi que par la Cour suprême, ce qui la contraindra à démissionner par deux fois de son poste de ministre en chef. Elle reste donc à ce jour la seule chef de gouvernement d’un État fédéré à avoir été destituée pour corruption durant son mandat. Derrière ces scandales et ce népotisme**, c’est également la façon de gouverner de Jayalalithaa qui est régulièrement critiquée, adepte d’un faste et d’un cérémonial s’apparentant plus à la cour d’un monarque de droit divin qu’à un chef de gouvernement élu par le peuple***. La première dame du Tamil Nadu sait s’entourer de flagorneurs, tandis que son parti et son gouvernement font office de simples courroies de transmission de ses décisions. La matriarche vivant souvent recluse dans sa résidence de Chennai, ses apparitions publiques sont rares, mais préparées avec soin afin d’entretenir l’image d’une dirigeante proche de ses administrés****. Enfin, Jayalalithaa sait être féroce envers ses critiques, notamment les journalistes, ne tolérant aucune remise en cause de ses actes politiques. Sous ses mandats seront ainsi lancées des centaines de poursuites pour diffamation contre tous ses opposants, parfois pour une simple remarque jugée désobligeante.

Malgré cette personnification à outrance du pouvoir et un arbitraire assumé, sa popularité n’a jamais faibli. Les Tamouls semblent au contraire l’avoir accepté comme leur idole, une dame de fer bienveillante, drapée dans une grandeur inaccessible, mais n’oubliant pas les besoins de ses administrés. C’est ainsi que Jayalalithaa a été portée à quatre reprises au sommet de l’État fédéré, la dernière fois lors des élections législatives du printemps 2016.

Ministre en chef du Tamil Nadu à quatre reprise et leader du parti dravidien local All India Anna Dravida Munnetra Kazhagam (AIADMK), Jayalalithaa est décédée le 5 décembre 2016. Ici elle est photographiée lors de son investiture après sa réélection à la tête de cet Etat fédéré de la pointe sud de l'Inde, à Chennai le 23 mai 2016. (Crédits : AFP PHOTO / ARUN SANKAR)
Ministre en chef du Tamil Nadu à quatre reprise et leader du parti dravidien local All India Anna Dravida Munnetra Kazhagam (AIADMK), Jayalalithaa est décédée le 5 décembre 2016. Ici elle est photographiée lors de son investiture après sa réélection à la tête de cet Etat fédéré de la pointe sud de l'Inde, à Chennai le 23 mai 2016. (Crédits : AFP PHOTO / ARUN SANKAR)

L’exception tamoule

*Le Tamil Nadu affiche aujourd’hui le deuxième PIB indien, derrière le Maharashtra, tandis que son PIB par habitant est le troisième parmi les grands États, derrière l’Haryana et le Maharashtra. **Ford, Renault et Hyundai y ont ouvert des usines.
Si « Amma » a pu se maintenir pendant plus de quinze ans à la tête du Tamil Nadu et devenir une icône y compris hors des frontières de son État, elle le doit autant à son style de gouvernance qu’à son bilan, dont personne au sein de la classe politique indienne ne peut se prévaloir. Durant les décennies 1970-1980, le Tamil Nadu enregistrait des taux de pauvreté supérieurs à la moyenne du pays. Aujourd’hui, c’est l’un des États indiens les plus prospères. Depuis 2004, la croissance annuelle de son PIB est de 12 % par an, bien supérieure au taux national de 7 %. Au début du millénaire, son PIB par habitant se situait dans la moyenne indienne, il lui est aujourd’hui supérieur de moitié*. L’État est fortement industrialisé, à l’instar du secteur automobile**; ouvert et attractif, il est l’un des principaux récipiendaires d’investissements directs à l’étranger (IDE), profitant de « corridors » économiques spécialisés, notamment dans les nouvelles technologies ; il dispose par ailleurs d’une façade maritime active, avec plusieurs ports d’envergure internationale.
*Données à retrouver sur le site statistique du gouvernement indien.
À elles seules, ces performances sont remarquables. Ce qui rend le cas du Tamil Nadu unique, c’est d’avoir réussi à transformer cet essai économique sur le plan social. En effet, d’autres États ont connu un décollage économique similaire depuis l’ouverture de l’économie indienne au début des années 1990. D’aucuns aiment ainsi rappeler les réussites économiques du Gujarat : forte croissance, attractivité internationale, industrialisation, grands projets. Riche et dynamique, l’État de Narendra Modi ressemble en cela au Tamil Nadu. Pour autant, s’il y a une leçon à retenir, c’est bien du pays tamoul qu’elle doit venir. Là où le Gujarat n’a pas encore su accompagner suffisamment sa croissance d’avancées sociales, le Tamil Nadu est parvenu à conjuguer les deux. Pauvreté, alphabétisation, accès à l’eau potable, à l’électricité, aux latrines, vaccination, sexe-ratio, espérance de vie, niveau d’éducation : dans tous ces domaines, le Tamil Nadu fait mieux qu’une majorité d’États indiens, y compris le Gujarat*.
Alors ministre en chef du Tamil Nadu et grand rival de Jayalalithaa, M. Karunanidhi distribue des bananes aux étudiants végétariens dans le cadre du programme social "Midday Meal" à Chennai le 15 juillet 2008. (Crédits : The Times of India/ L. R. Shankar)
Alors ministre en chef du Tamil Nadu et grand rival de Jayalalithaa, M. Karunanidhi distribue des bananes aux étudiants végétariens dans le cadre du programme social "Midday Meal" à Chennai le 15 juillet 2008. (Crédits : The Times of India/ L. R. Shankar)
*Elle est depuis étendue à l’ensemble de la population.
Les progrès sociaux du Tamil Nadu le mettent à part du reste du pays, le faisant ressembler de plus en plus à son voisin le Kerala, véritable success-story de développement humain, dont le modèle est aujourd’hui étudié dans toutes les facultés d’économie. Cette saga tamoule s’appuie cependant un terreau politique qui précède les règnes de Jayalalithaa. Cette dernière, tout comme son rival Karunanidhi, n’a fait que reprendre et perfectionner des programmes publics historiques qui trouvent leurs racines dans l’idéologie dravidienne et le creuset culturel tamoul. Ainsi, avant même l’indépendance, des politiques de discrimination positive sont mises en œuvre pour les intouchables, étendues ensuite aux basses castes, si bien qu’aujourd’hui, l’État est celui qui garantit le plus de postes dans les administrations publiques pour ces populations (69 % des emplois). Par ailleurs, le programme éducatif phare de l’État, celui du Midday Meal pour les écoliers, est lancé dès les années 1950 par le ministre en chef K. Kamaraj. Enfin, la distribution gratuite de sacs de riz auprès des populations rurales pauvres*, arme spectaculaire pour lutter contre la sous-nutrition, est une émanation directe de MGR alors qu’il est ministre en chef dans les années 1980.
*Cette contestation démocratique s’est par exemple exercée spectaculairement dans l’affaire de Kudankulam, où près de deux mille activistes ont été arrêtés en 2011 pour avoir protesté contre la construction d’une centrale nucléaire en bord de mer, qui menaçait les écosystèmes et les populations locales.
La construction de cet État-providence au Tamil Nadu n’a pas seulement résulté d’un volontarisme bienveillant de la part des élites dirigeantes. Elle est surtout le fruit de décennies de lutte et de conquêtes sociales pour lesquelles la société civile tamoule s’est battue. La qualité des repas dans les écoles, la présence d’éducateurs dans les centres de petite enfance, l’universalité de la couverture sociale, le raccordement au réseau électrique ou la vaccination des nouveau-nés : si tous ces sujets sont présents dans les campagnes électorales et figurent dans le programme politique des grands partis, c’est uniquement en raison de la pression populaire et d’une culture de la protestation bien enracinée*. Cette soif de justice sociale et de réduction des inégalités est au final la plus grande victoire du mouvement dravidien, portée par la mobilisation ancienne de tout un peuple. Loin de l’image véhiculée par les grands médias du Nord, qui réduisent le Tamil Nadu à une version moderne du Ramayana, peuplée d’affrontements entre demi-dieux, la réalité est celle d’un État qui est parvenu à concilier souveraineté populaire et égalité sociale, pour le bénéfice du plus grand nombre.
Par Guillaume Gandelin
A propos de l'auteur
Guillaume Gandelin
Diplômé de l’Institut d’études politiques d’Aix-en-Provence, Guillaume Gandelin est spécialiste de l’Asie du Sud, avec une prédilection pour l’Inde où il a vécu et étudié. Chercheur au Laboratoire d’études prospectives et d’analyses cartographiques (Lépac) depuis 2012, il assure la préparation et le suivi scientifique de l’émission "Le Dessous des Cartes", diffusée chaque semaine sur Arte et participe au développement du projet de géopolitique prospective Les Futurs du Monde. Il est par ailleurs régulièrement sollicité pour intervenir dans le cadre de conférences, tables rondes et séminaires de formation, aussi bien en français qu’en anglais.