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En Chine, Zhang Xiaowu capture le "fun" des campagnes

Août 2014, Karaoké ambulant sur la place de la gare à Rui'an. (Copyright : Zhang Xiaowu)
Août 2014, Karaoké ambulant sur la place de la gare à Rui'an. (Copyright : Zhang Xiaowu)
En Chine, le kitsch rural concentre toujours les aspects les plus surréalistes de la modernité du pays. C’est ce grain particulier qui se retrouve chez Zhang Xiaowu, l’un des photographes chinois présentés en novembre au festival de Lianzhou au nord de Canton. Sa série « Countryside Entertainment » capture différents états de la population semi-rurale (car l’urbanité n’est jamais loin en Chine) dans sa quête du plaisir. Un plaisir peut-être moins sophistiqué que celui des Chinois des villes mais qui ne manque pas de couleur et d’opulence.
Le mois dernier, se tenait la 12e édition du festival Lianzhou Foto, situé dans une bourgade de 500 000 habitants dans la province chinoise méridionale du Guangdong. Chaque année, cette « petite » ville à l’échelle de la Chine réunit loin de Pékin des photographes de tous horizons autour d’une programmation exigeante. Commissionnée par la directrice Duan Yuting et François Cheval, ancien directeur du Musée Nicéphore Niepce, la thématique de cette année – « As entertaining as possible » (Aussi divertissant que possible) – propose de se plonger dans cette Chine debordienne, où l’ultra-capitalisme, le divertissement et le culte de la marchandise se sont substitués à Mao et à la lutte des classes en seulement trois petites décennies.

Vaste programme, et vaste plongée dans cette imagerie post-moderne où se côtoient différents univers : d’un côté, l’Amérique des 60’s de Maurice Durville qui nous renvoie à l’avènement auréolé de néons de la société de consommation, et de l’autre, les états paroxysmiques qu’a atteint cette culture en Chine. Exemples avec la série « Real Estate » du photographe Yuan Tianwen qui en dit long sur l’idéalisation de la propriété foncière, ou encore « The New Chinese » de Li Zhengde qui montre les soirées fastueuses des nouveaux nantis de Shenzhen. Tout ce « bling » contraste d’autant plus avec la sobriété des espaces d’exposition (d’anciennes usines de chaussures) et n’en souligne que davantage la dystopie dans laquelle toute une partie de la Chine s’est fondue.

Presque ironiquement, la cérémonie d’ouverture du festival de Lianzhou, à la fois très officielle (l’événement est organisé avec l’appui du gouvernement local) et complètement exubérante – écran LED de 15 mètres, show lumière éblouissant, troupes de danse folklorique – est une parfaite mise en abîme du thème. Un spectacle qui nous place de nouveau face à l’irréalisme de la société événementielle. Il faut dire que les Chinois aiment mettre le paquet en matière de cérémonie, peu importe la personne ou l’objet glorifié, l’ouverture d’une session plénière d’un congrès du parti communiste ou le lancement du salon de l’auto, le décorum est toujours époustouflant.

Parmi les photographes présentés au festival, c’est Zhang Xiaowu, originaire de Rui’an dans la périphérie de Wenzhou (province du Zhejiang), et sa série « Countryside Entertainment » qui ont retenu l’attention de Léo de Boisgisson.

A regarder, des clichés de la série photo de Zhang Xiaowu, « Countryside Entertainment » :

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Juillet 2017, entrée d'un club de fitness, dans la commune de Rui'an dans l'est de la Chine. (Copyright : Zhang Xiaowu)

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Juillet 2015, port de pêche à Rui'an. (Copyright : Zhang Xiaowu)

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Juillet 2015, château gonflable sur la place de la gare à Rui'an. (Copyright : Zhang Xiaowu)

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Juillet 2015, sous le pont des nuages volants à Rui'an. (Copyright : Zhang Xiaowu)

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Février 2015, jour de l'an Chinois (fête du printemps) à Rui'an. (Copyright : Zhang Xiaowu)

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Février 2015, jour de l'an Chinois (fête du printemps) à Rui'an. (Copyright : Zhang Xiaowu)

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Avril 2014, festival touristique rural à Rui'an. (Copyright : Zhang Xiaowu)

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Août 2014, Karaoké ambulant sur la place de la gare à Rui'an. (Copyright : Zhang Xiaowu)

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Septembre 2014, une fête foraine de fortune, à Rui'an. (Copyright : Zhang Xiaowu)

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Octobre 2016, village Vacances et Nature, Ouhai Bo'ao, à Rui'an. (Copyright : Zhang Xiaowu)

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Octobre 2016, village de vacances, à Rui'an. (Copyright : Zhang Xiaowu)

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Octobre 2016, exposition de luminaires, Ouhai Bo'ao, à Rui'an. (Copyright : Zhang Xiaowu)

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Octobre 2016, exposition de luminaires, Ouhai Bo'ao à Rui'an. (Copyright : Zhang Xiaowu)

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Mars 2015, dans un parc à Rui'an. (Copyright : Zhang Xiaowu)

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Mars 2014, fête du colza à Rui'an. (Copyright : Zhang Xiaowu)

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Mars 2013, salle de jeu du village Xi'ao, dans la commune de Rui'an. (Copyright : Zhang Xiaowu)

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Août 2013, une fête foraine de fortune, à Rui'an. (Copyright : Zhang Xiaowu)

 
 

Rencontre avec Zhang Xiaowu

Le photographe chinois Zhang Xiaowu.
Le photographe chinois Zhang Xiaowu. (Source : Wangyi News)
Qu’est-ce qui vous a mené à réaliser « Countryside entertainment » ?
Zhang Xiaowu : Étant originaire de Rui’an, j’ai toujours photographié mon environnement direct et me suis concentré sur tout ce qui se passe à l’extérieur des grandes villes. J’ai commencé à me concentrer sur la société de loisir autour dans ma région en 2011. Depuis, la série ne cesse de s’élargir.
Comment travaillez-vous jour après jour à cette série ? Y a-t-il des spécificités dans la région de Rui’an ou constatez-vous plutôt une uniformité de la société chinoise du loisir ?
Ce n’est vraiment pas dur de trouver de la matière pour cette série car nous sommes entourés par tous les aspects de la société de loisir en Chine et surtout dans la région de Wenzhou qui est spécialement riche. Au cours de mes repérages quotidiens, je trouve toujours des situations assez surréalistes. Du point de vue de l’environnement, il y a bien sûr une grande uniformité dans l’urbanisme et les moyens déployés pour construire et présenter la société de consommation à travers toute la Chine. Les changements qui s’opèrent localement sont d’un autre ordre. Ils viennent de la libre circulation des travailleurs venus d’autres provinces et qui se fondent dans la vie locale avec d’autres coutumes. Cela apporte à la fois de la diversité et de la complexité aux natifs de la région. Ce qui ressort visuellement de tous ces bouleversements économiques et humains qui constituent la Chine d’aujourd’hui, ce sont les contrastes entre le moderne et l’arriéré, la construction et la destruction, la richesse et la pauvreté.
La Chine d’aujourd’hui illustre à l’extrême la société du spectacle décrite par Guy Debord, qu’en pensez-vous ?
Oui, on peut vraiment dire que la Chine de la côte est se trouve dans une dynamique debordienne, une dynamique où la consommation et l’augmentation perpétuelle du désir de consommer régissent l’ensemble des comportements sociaux. On présente la marchandise et l’attitude consuméristes sous des aspects merveilleux, ce qui n’influence pas seulement l’environnement visuel dans lequel les gens évoluent mais également leurs valeurs morales. Ils ne se soucient plus du monde réel.
Souvent en Chine, on a l’impression que la marchandise a tout remplacé : la politique, la religion et la morale. Qu’en pensez-vous ?
Oui, en apparence, les loisirs et la consommation se sont complètement substitués au reste en Chine. Et pourtant, dans les zones rurales, la religion et les liens du sang ont encore une grande importance. La politique a bel et bien disparu de la vie des gens mais les coutumes et la religion ne s’effacent pas comme ça. Ils sont même les éléments intrinsèques de la vie des campagnes. La notion d’appartenance à une région ou à une communauté contrebalancent en quelque sorte tous les changements socio-culturels qui se passent dans la vie des gens. En fait, on assiste même à une recrudescence d’événements religieux, bouddhistes, catholiques, etc… Ils sont là en parallèle de la société de consommation. Pour tout vous dire, ces événements religieux deviennent même des occasions de consommer encore !
Et tous ces gens que vous photographiez en train de s’amuser, sont-ils heureux ?
Les gens ne s’amusent et ne consomment pas pour être heureux, car les loisirs ne sont pas par définition des choses dont on a besoin dans la vie. Ils s’amusent pour combler un désir que la société a fait naître en eux, ou pour combler un manque. Les gens dans les campagnes consomment ce qu’on leur donne, des loisirs conçus pour la masse. Ils ne sont pas là pour s’élever culturellement ni spirituellement.
Comment ne pas tomber dans le piège du chasseur de curiosités avec ce genre de série ?
C’est vrai qu’avec ce genre de sujet, c’est facile de ne faire ressortir que le côté curieux et grotesque des scènes et des personnages. Je tâche de me prémunir de cela en conservant une certaine distance avec le sujet et en tâchant de m’abstraire le plus possible des situations que je capture, notamment en me concentrant sur l’environnement et en faisant apparaître les détails et les personnages de deuxième plan. Ainsi, je conserve mon rôle d’observateur ; cela me permet de montrer non pas des spécimens en train de s’amuser mais d’établir une réflexion plus large sur le sens de cette culture du jeu et du paraître.
Quels étaient vos loisirs quand vous étiez petit ?
Je n’ai pas beaucoup de souvenirs de mon enfance mais je me rappelle tout de même que j’aimais écouter la radio, lire des bandes dessinées, grimper aux arbres et aller pêcher avec mon frère. Nos jeux étaient plus simples, plus proches de la nature. Ils n’avaient rien à voir avec le fait de consommer et de dépenser de l’argent.
Propos recueillis par Léo de Boisgisson
A propos de l'auteur
Léo de Boisgisson
Basée en Chine pendant 16 ans où elle a passé sa post adolescence au contact de la scène musicale pékinoise émergente, Léo de Boisgisson en a tout d’abord été l’observatrice depuis l’époque où l’on achetait des cds piratés le long des rues de Wudaokou, où le rock était encore mal vu et où les premières Rave s’organisaient sur la grande muraille. Puis elle est devenue une actrice importante de la promotion des musiques actuelles chinoises et étrangères en Chine. Maintenant basée entre Paris et Beijing, elle nous fait partager l’irrésistible ascension de la création chinoise et asiatique en matière de musiques et autres expérimentations sonores.