Histoire
Analyse

Inde : le Nord-Est ou l’insurrection perdue

Régiment féminin du National Socialist Council of Nagaland-Isak Muivah (NSCN-IM) lors du 37ème anniversaire de la République au quartier général de Hebron, dans l'Etat indien du Nagaland le 21 mars 2016.
Régiment féminin du National Socialist Council of Nagaland-Isak Muivah (NSCN-IM) lors du 37ème anniversaire de la République au quartier général de Hebron, dans l'Etat indien du Nagaland le 21 mars 2016. (Crédits : Caisii Mao/NurPhoto/via AFP)
Le 18 octobre dernier, l’activiste et militante des droits de l’homme Irom Sharmila mettait un terme à une grève de la faim de seize ans. Elle avait cesser de s’alimenter afin de protester contre les abus et les mesures d’exception des forces militaires indiennes au Manipur, État du Nord-Est de l’Inde. Tout au long de son combat pacifique, Irom Sharmila était devenue une icône au sein de certaines franges de la société indienne, telles que les minorités ethniques ou religieuses. Elle avait mis en lumière un éventail de pratiques répressives auquel le gouvernement indien recourt contre ses opposants : torture, emprisonnement, exécutions extrajudiciaires. Irom Sharmila a choisi de quitter le terrain du militantisme pour rejoindre celui de la politique institutionnelle : elle a créé un mouvement citoyen pour prendre part à la vie politique du Manipur. Cette décision symbolique est l’occasion de revenir sur la situation confuse des États du Nord-Est au sein de l’Inde indépendante, entre normalisation politique et conflictualité persistante, soixante-dix ans après leur intégration à l’Union.
Le 18 octobre 2016, l’activiste et militante des droits de l’homme Irom Sharmila mettait un terme à une grève de la faim de seize ans dans l'Etat du Manipur au nord-est de l'Inde.
Le 18 octobre 2016, l’activiste et militante des droits de l’homme Irom Sharmila mettait un terme à une grève de la faim de seize ans dans l'Etat du Manipur au nord-est de l'Inde. (Crédit : India Opines)

Contexte

Après un volet historique, c’est la seconde partie de notre dossier sur le nord-est de l’Inde. Cette région recouvre une aire géographique qui comprend sept États de l’Union indienne : l’Assam, l’Arunachal Pradesh, le Nagaland, le Manipur, le Mizoram, le Tripura et le Meghalaya. Ces « sept sœurs » rassemblent 45 millions d’habitants sur un territoire légèrement plus grand que le Royaume-Uni. À l’échelle de l’Inde, cette région est donc loin d’occuper une place démographique ou géographique centrale. Il en va tout autrement sur le plan politique. Si les États du Nord-Est ne sont reliés à l’Inde qu’au travers du corridor de Siliguri, une étroite bande de terre d’à peine plus de vingt kilomètres, le gouvernement central de New Delhi oppose à cette tyrannie de la géographie une présence administrative, militaire et économique soutenue.

Carte des Etats du nord-est de l'Inde.
Carte des Etats du nord-est de l'Inde. (Crédit : Gouvernement indien)

Une intégration contrainte

Lors de l’indépendance de l’Inde en août 1947, le Nord-Est se trouve dans une position délicate. La région est alors formée d’un assemblage hétéroclite de principautés, de districts à juridiction spéciale et d’un État fédéré. Pour les dirigeants indiens, il ne fait aucun doute que la vocation de tous ces territoires est d’intégrer l’Union indienne, quitte à les y forcer, à l’instar d’autres récalcitrants tels que le Cachemire ou Hyderabad.
Les aspirations des sociétés du Nord-Est sont tout autres. Elles demeurent bien peu enclines à accepter le cadre fermé et unificateur indien là où les Britanniques leur accordaient une autogestion décentralisée. Dès les années 1920, les tribus nagas avaient fait pression auprès du colonisateur afin d’obtenir un gouvernement autonome. En 1947, c’est au Conseil National Naga, sous la direction du stratège Angami Zapu Phizo, de représenter les intérêts des tribus nagas et de les faire parvenir à l’indépendance. Phizo est alors confiant : lors d’une entrevue avec Gandhi, le Mahatma n’a-t-il pas affirmé que les Nagas ont un droit à être souverains ?

Seulement, l’influence de Gandhi n’est plus que superficielle dans la nouvelle Inde du pandit Nehru. C’est ce dernier qui décide des grandes orientations stratégiques du pays, incluant le maintien coûte que coûte d’une intégrité territoriale chèrement acquise. En 1952, Nehru accepte de rencontrer Phizo, pour lui faire comprendre qu’il ne saurait être question d’indépendance, déclarant ainsi : « Peu m’importe que le ciel nous tombe sur la tête ou que l’Inde soit dépecée dans une effusion de sang, les Nagas ne seront pas indépendants. » La situation se durcit un peu plus lorsque Nehru décide de visiter le pays naga l’année suivante, les tribus boycottant la visite du Premier ministre tout en continuant à pétitionner pour leur indépendance. Pris dans l’impasse, les deux parties s’embarquent alors dans une politique du pire, les Nagas choisissant la rébellion militaire clandestine, ce qui contraint l’État indien à dépêcher pas moins de deux divisions de son armée et 35 bataillons des Assam Rifles – une force paramilitaire qui allait par la suite s’illustrer par sa férocité dans les conflits du Nord-Est – afin de les mater.

Le Pandit Nehru en visite au Nagaland, dans le nord-est de l'Inde, en 1953.
Le Pandit Nehru en visite au Nagaland, dans le nord-est de l'Inde, en 1953. (Crédit : The Hindu)

Des peuples insurgés

Dès le milieu des années 1950, le pays naga se trouve donc aux prises avec une opération de contre-insurrection massive de l’armée indienne, impliquant un quadrillage du territoire et des déplacements de populations afin de couper les insurgés de toute base populaire. Si les Nagas sont les premiers à subir la puissance de feu de New Delhi, dans les décennies suivantes c’est toute la région qui va s’enflammer, entraînant un interventionnisme croissant des autorités.

En 1966, c’est ainsi au tour des tribus mizos de se révolter contre la tutelle indienne. Un front national de libération se forme à la suite d’une tragique famine gérée de manière cavalière par New Delhi. Indira Gandhi, alors Première ministre, écrase la révolte en utilisant tout l’arsenal punitif dont elle dispose : bombardements aériens, destruction des villages et des cultures, regroupements de forces des populations dans des camps de fortune sous surveillance militaire. Ces modes opératoires inédits dans le sous-continent font tragiquement écho à ceux pratiqués à la même époque par les Américains au Vietnam.

L’histoire bafouille ensuite. Après le Nagaland et le Mizoram, c’est au tour de l’Assam, du Manipur et du Tripura de sombrer dans des cycles de violence durant les années 1970-80, aux causes nationalistes s’ajoutant des griefs ethniques et religieux. Les gouvernements indiens successifs, tels des pompiers pyromanes, tentent d’éteindre des insurrections qu’ils ont largement contribué à faire perdurer en raison de leur approche exclusivement sécuritaire et de la vigueur de leur répression. L’armée indienne dispose en effet de pouvoirs étendus dans la plupart des États du Nord-Est, au travers de la loi AFSPA (Armed Forces Special Power Act) entrée en vigueur dès 1958 et toujours appliquée aujourd’hui. Selon les dispositions de cet loi, les forces armées indiennes ont toute liberté pour arrêter, emprisonner ou abattre un suspect soupçonné de troubler l’ordre public ou d’activités illégales. En outre, les soldats engagés dans des actions sous couvert de l’AFSPA bénéficient d’une impunité totale, bien que récemment remise en cause par la Cour suprême indienne. Ainsi, plus de mille cinq cents personnes auraient été assassinées au Manipur du fait de l’AFSPA entre 1979 et 2012. Ces dispositions légales d’exception, d’une dureté sans équivalent parmi les « démocraties libérales », ont permis à l’État indien de maintenir son emprise sur les territoires du Nord-Est, au prix d’une aliénation durable des populations. Il n’est aussi pas exagéré de dire que l’AFSPA a constitué le principal carburant des mouvements d’oppositions à l’Inde dans la région, attisant des conflits qui se seraient sinon apaisés.

Dans l'Etat du Mizoram au nord-est de l'Inde, les rebelles de la Mizo National Army en 1966-68.
Dans l'Etat du Mizoram au nord-est de l'Inde, les rebelles de la Mizo National Army en 1966-68. (Crédits : Reuters / C.ZAMA)

Une région sous tutelle

Au cours des trois dernières décennies, tous les États du Nord-Est indien ont connu des phases d’insurrection et de répression. Aux attentats succèdent de fragiles accords de paix. A la normalisation d’un groupe militant répond la création d’un nouveau mouvement plus extrême encore, soutenu qui par le Pakistan, qui par la Chine et trouvant refuge en Birmanie ou au Bangladesh.

Avec ces décennies de conflit au Nord-Est indien, ce sont des sociétés entières qui ont été brutalisées, soumises d’une part à la dureté de l’État indien et de son appareil judiciaire et militaire, d’autre part aux mouvements de « libération nationale » se comportant au fil des années en oppresseurs. Ces derniers ont créé de véritables systèmes mafieux, organisant des trafics et transactions en tous genres, notamment la drogue (via la Birmanie). De son côté, l’État central se plaît à jouer de la carotte et du bâton, promettant ici autonomie et statut dérogatoire tout en maintenant là des juridictions d’exception draconiennes.

Depuis quelque temps, les conflits entremêlés du Nord-Est semblent connaître une certaine accalmie. 2016 est en effet l’année la moins meurtrière depuis vingt-cinq ans, avec 151 morts, contre près de 1700 lors du pic des violences en 2000. Longue durée des insurrections (plus de soixante ans pour le Nagaland), usure et lassitude des populations, occupation militaire indienne continue (le Manipur a ainsi été décrit dans un télégramme diplomatique américain de 2006 comme « une colonie plus qu’un État indien »), investissements massifs du gouvernement central… Tous ces facteurs ont une part dans le déclin de la conflictualité régionale, sans pour autant qu’une tendance d’ensemble ne se dessine, forces centrifuges et intégratrices œuvrant de concert pour maintenir la région dans les limbes.

Ainsi, à l’heure où Irom Sharmila accepte le jeu démocratique, où des milliers de jeunes de la région occupent à Delhi, Bangalore ou Bombay des emplois qualifiés dans les nouvelles technologies, le Nord-Est semble n’avoir jamais été aussi proche de la « normalisation » tant espérée par New Delhi. Dans cette logique, la région n’est pas différent d’autres parties de l’Union lorsqu’il subit l’assaut d’une culture indienne uniformisée et standardisée, effaçant les particularismes et créant de toute pièce une nation post-moderne. Que l’on soit au Pendjab ou au Nagaland, au Tamil Nadu ou au Manipur, les soap operas de Bollywood, les matchs de cricket de l’Indian Premier League, les noodles Maggi ou les publicités pour les préparations privées aux examens d’entrée dans les grandes écoles forment un quotidien unificateur et intégrateur.

Cependant, ces marqueurs panindiens sont certes les plus visibles, mais non les plus structurants. Si la culture du Nord-Est change pour se ranger dans le mainstream indien, le processus général est loin d’être uniforme. Ainsi, à l’échelle politique et économique, élections libres, autonomie régionale et plans d’investissements se succèdent, avec comme principale conséquence non pas une plus grande stabilité ou prospérité pour la région, mais le développement de la corruption, d’un clientélisme et d’un décalage croissant entre élites inamovibles et populations dans l’expectative.

Les migrations de travail massives vers les grandes métropoles indiennes mettent en relief cette impasse politique et économique dans laquelle se trouve la région. Un autre symptôme en est la poursuite des luttes armées. En 2015, alors que le Tripura voulait croire au retour de la paix en abrogeant officiellement l’AFSPA, l’une des principales organisations de résistance naga rompait la trêve de quatorze ans qui la liait avec le gouvernement indien pour lancer une série d’attaques contre les forces de sécurité indiennes. Quelques mois plus tard, des mouvements régionaux « historiques » se réunissaient en Birmanie afin d’unir leurs forces contre l’État indien, revendiquant rapidement leur premier fait d’armes, en tuant dix-huit soldats indiens lors d’une embuscade à la frontière indo-birmane. En représailles, l’armée indienne alla jusqu’à pénétrer en territoire birman afin de lancer des raids contre les camps rebelles. Tel est le paysage du Nord-Est indien : des cicatrices de violences passées qui tardent à se refermer, une mainmise étatique complète sur les processus politiques et économiques, des rebelles en manque de cause, des populations désireuses de normalité et de paix, lasses de conflits qui ont causé plus de vingt-mille victimes depuis le début des années 1990.

Un avenir indien

Dans un avenir proche, les évolutions du Nord-Est indien seront en tout état de cause dictées par l’approche de New Delhi à l’égard de cette périphérie agitée. Au-delà des discours sans cesse martelés sur une politique de « regard vers l’Est », dans laquelle la région serait le cœur de connexions économiques et commerciales nouvelles entre le sous-continent et l’Asie du Sud-Est, le Nord-Est semble voué à languir politiquement et économiquement, sorte de zone grise à la marge d’un sous-continent en plein essor. Le legs historique du Nord-Est est celui d’une diversité ethnique, culturelle et religieuse, d’une dépossession politique sur la longue durée et d’une aliénation économique masquée par des indicateurs sociaux satisfaisants. Ces facteurs contribuent à mettre la région à part du reste du pays ; ils participent également directement à ses conflictualités multiples, plus ou moins intenses et durables, mais toujours présentes.

Sur la longue durée, New Delhi pourra inlassablement tenter d’acheter la paix, celle-ci ne viendra que par un assainissement des pratiques démocratiques, un retour de l’armée dans ses casernes et avec elle la fin de l’AFSPA. Elle nécessitera aussi une prise de conscience de l’état de détresse dans lequel peuvent se sentir des populations qui ont connu brimades, humiliations et injustices. Mais tout cela pourrait se révéler insuffisant. Le Nord-Est et ses cycles de violences ne sont pas un cas isolé au sein de l’Union indienne, et rappellent tristement le drame du Cachemire, toujours en proie à une insurrection latente, alimentée par une jeunesse en perdition, ouvertement hostile à l’Inde et souhaitant plus que jamais en finir avec des décennies de mise sous tutelle. À l’écart de la démocratie indienne, la voie que le Nord-Est prendra ne pourra cependant se faire sans l’aval du corps principal de la nation, à New Delhi.

Par Guillaume Gandelin

Pour aller plus loin

Sudeep Chakravarti, Highway 39: Journey through a fractured land, Fourth Estate, 2012.

A propos de l'auteur
Guillaume Gandelin
Diplômé de l’Institut d’études politiques d’Aix-en-Provence, Guillaume Gandelin est spécialiste de l’Asie du Sud, avec une prédilection pour l’Inde où il a vécu et étudié. Chercheur au Laboratoire d’études prospectives et d’analyses cartographiques (Lépac) depuis 2012, il assure la préparation et le suivi scientifique de l’émission "Le Dessous des Cartes", diffusée chaque semaine sur Arte et participe au développement du projet de géopolitique prospective Les Futurs du Monde. Il est par ailleurs régulièrement sollicité pour intervenir dans le cadre de conférences, tables rondes et séminaires de formation, aussi bien en français qu’en anglais.