Environnement
Reportage

Japon : 25 ans après l’éruption meurtrière, retour au pied du mont Unzen

Le mont Mayuyama domine la ville de Shimabara. À l’arrière-plan, à droite, on distingue le dôme de lave Heisei-Shinzan, créé suite à la crise éruptive des années 1991-1995.
Le mont Mayuyama domine la ville de Shimabara. À l’arrière-plan, à droite, on distingue le dôme de lave Heisei-Shinzan, créé suite à la crise éruptive des années 1991-1995. (Copyright : Jean-François Heimburger. Tous droits réservés.)
« Aucune chance de salut pour celui qui est pris dans des nuées ardentes roulant leurs lourdes volutes de cendres et de blocs à des centaines de kilomètres à l’heure et à des températures de 100 à 900 °C. » Voilà ce qu’écrit le volcanologue alsacien Maurice Krafft dans le magazine Géo en novembre 1990. Sept mois plus tard, le 3 juin 1991, il est emporté avec son épouse Katia par ce même phénomène volcanique au pied du mont Unzen, au Japon. Au total, la coulée fait 43 morts, dont 16 pompiers volontaires et 12 journalistes japonais. Pourquoi tant de victimes ? Quelles ont été les leçons tirées de cet événement ? Quel est le niveau de préparation des Japonais aujourd’hui ? Nous avons rencontré le professeur Kazuya Ohta, à la tête du centre de volcanologie lors de la crise éruptive des années 1991 à 1995, à Shimabara.

Contexte

Le Japon est un des pays les plus volcaniques du monde. Près de la moitié de ses 110 volcans actifs ont fait des éruptions depuis 1900. Parmi eux, le mont Unzen, au sud-ouest du pays. En 1792, l’effondrement d’un dôme de lave avait provoqué la mort de plus de 15 000 personnes. Après deux siècles de repos, le volcan a recommencé à tousser en novembre 1990. De 1991 à 1995, des dômes de lave se sont formés, à seulement 7 kilomètres du centre de la ville de Shimabara, générant pas loin de 9 400 nuées ardentes. Durant ces six années, les éruptions ont impacté la santé d’environ 66 % de la population de la ville en raison des couches de cendres qui la recouvraient. Shimabara ne compte aujourd’hui plus que 45 000 habitants, soit une baisse de 20 % depuis la catastrophe.

Le professeur Kazuya Ohta, géologue et volcanologue japonais, dans son bureau à l’Institut de sismologie et de volcanologie de l’université de Kyûshû, en juillet 2016.
Le professeur Kazuya Ohta, géologue et volcanologue japonais, dans son bureau à l’Institut de sismologie et de volcanologie de l’université de Kyûshû, en juillet 2016. Il a été à la tête de ce centre, notamment lors de la crise éruptive des années 1991 à 1995. (Copyright : Jean-François Heimburger. Tous droits réservés)
Parti du port de Kumamoto, dont la ville a été durement touchée par deux violents tremblements de terre en avril 2016, le ferry accède à Shimabara en une demi-heure. Au fil de la traversée, le mont Unzen sort peu à peu de la brume et pousse jusqu’à finir par dominer le paysage. Une fois à terre, toute la « famille » Unzen est là, des vieillards jusqu’au petit dernier : le dôme de lave Heisei-Shinzan. Après un sommeil de 198 ans, le mont Unzen est entré en éruption le 17 novembre 1990, après quoi des dômes de lave se sont formés à partir de la fin mai 1991. Or l’effondrement de ces accumulations de lave engendre des nuées ardentes, c’est-à-dire un mélange de cendres volcaniques et de gaz qui dévale les pentes à grande vitesse sous l’effet de la pesanteur. C’est ce qu’il s’est passé dans l’après-midi du 3 juin 1991.
Pour en savoir plus, direction les hauteurs de la ville de Shimabara, où se trouve l’Institut de sismologie et de volcanologie de l’université de Kyûshû. Dans son bureau, Kazuya Ohta, 82 ans, est au travail, devant son ordinateur. « Vous n’êtes pas Snowden, ou bien ? », plaisante-t-il après avoir mis le climatiseur en marche. C’est que le professeur s’apprête à raconter des faits méconnus ou cachés, au Japon comme à l’étranger, de la catastrophe survenue ici-même il y a un quart de siècle.

La catastrophe du 3 juin 1991 : quelles responsabilités ?

Le 24 mai 1991, les premières nuées ardentes ont commencé à dévaler le mont Unzen, leur distance s’allongeant de plus en plus. Deux jours plus tard, une recommandation d’évacuation de la zone dangereuse de Kita-Kamikôba a été émise par le maire de Shimabara, sur l’avis du professeur Ohta. Dépourvue de caractère contraignant, cette « invitation » n’a pas convaincu les journalistes, au contraire de la population locale. « J’ai donné trois avertissements, mais en tant que chercheur, je n’avais aucun pouvoir, indique Kazuya Ohta. Les journalistes étaient en compétition pour faire de belles images de nuées ardentes. » Mais leur comportement dans ce quartier, déserté par les habitants, a suscité de vives réactions. « Une partie des journalistes ont pénétré dans des habitations, se sont allongés et, pire, ont utilisé l’électricité et le téléphone », raconte le professeur Ohta. Ce qui a décidé une équipe de pompiers volontaires à revenir sur le site pour défendre leur territoire. Le lendemain, ils allaient connaître une fin tragique.
Le 15 septembre 1991, la chaleur des cendres d’une nuée ardente a touché l’école primaire Ônokoba, qui a pris feu. Le bâtiment a été conservé pour permettre aux visiteurs de se rendre compte des dégâts causés par une éruption volcanique.
Le 15 septembre 1991, la chaleur des cendres d’une nuée ardente a touché l’école primaire Ônokoba, qui a pris feu. Le bâtiment a été conservé pour permettre aux visiteurs de se rendre compte des dégâts causés par une éruption volcanique. (Copyright : Jean-François Heimburger. Tous droits réservés.)
« Si tout le monde avait respecté la recommandation, il n’y aurait pas eu ces morts », estime Kazuya Ohta. Y compris les époux Krafft, volcanologues à la solide expérience, ainsi que leur confrère américain Harry Glicken. Au plus près du volcan pour tenter de filmer des nuées ardentes, ils ont été les premiers touchés. « De ‘volcanophages’ boulimiques de gerbes incandescentes et de rivières de feu, nous sommes devenus imperceptiblement des volcanologues responsables, conscients des risques que les phénomènes éruptifs font courir aux hommes », a écrit Maurice Krafft dans le magazine Géo en novembre 1990. Mais était-il davantage cameraman que volcanologue ce jour-là ? Ont-ils eu une part de responsabilité dans la mort de dizaines de personnes ? « Puisque ces volcanologues de renommée mondiale étaient présents, les journalistes ont considéré que la zone était sécurisée, confie le professeur Ohta. Si les époux Krafft sont peu critiqués au Japon, il n’en est pas de même à Shimabara et aux alentours, où les habitants considèrent qu’ils ont commis une faute grave. »

« Certains chercheurs japonais et étrangers ont dit que les volcanologues en poste à Shimabara auraient dû expliquer aux Krafft qu’il s’agissait d’une zone dangereuse, indique Kazuya Ohta. Mais ce n’est pas juste, car Maurice risquait sa vie tout en connaissant les risques. » Quelque temps avant leur disparition, le couple avait même déclaré à la télévision japonaise qu’ils étaient prêts à mourir pour faire de bonnes images. « Katia et moi continuons à vivre au rythme des enfantements de la Terre… tant que les volcans nous prêteront vie », concluait Maurice dans son article paru quelques mois plus tôt.

Balançoire abandonnée dans la cour de l’école primaire Ônokoba, détruite par la chaleur d’une nuée ardente le 15 septembre 1991.
Balançoire abandonnée dans la cour de l’école primaire Ônokoba, détruite par la chaleur d’une nuée ardente le 15 septembre 1991. (Copyright : Jean-François Heimburger. Tous droits réservés.)
Dans le parc Mizunashi-Honjin Fukae, des maisons ensevelies dans une coulée de débris volcaniques ont été conservées dans un but pédagogique.
Dans le parc Mizunashi-Honjin Fukae, des maisons ensevelies dans une coulée de débris volcaniques ont été conservées dans un but pédagogique. (Copyright : Jean-François Heimburger. Tous droits réservés.)
Mais la « faute » ne saurait être attribuée uniquement aux volcanologues. « Le fait qu’il y ait eu des morts s’explique aussi par l’orgueil des médias, poursuit Kazuya Ohta. Au Japon, ils mettent des brassards et même les policiers ne leur disent pas grand-chose. »

Gestion de crise et premières leçons du désastre

« Dès qu’il y a eu des morts, tout le monde s’est réveillé », lance Kazuya Ohta. Le maire de Shimabara a été remplacé par le chef du département de Nagasaki à la tête des opérations. S’en est suivie une étroite collaboration avec l’équipe du professeur Ohta et les autres acteurs, réunis dans un des bâtiments du centre de sismologie et de volcanologie de Shimabara. « La gestion de crise s’est alors appuyée sur des liens entre les gens, des relations personnelles ; malgré les critiques des spécialistes, cela a parfaitement fonctionné », raconte le professeur.

L’arrivée des forces d’autodéfense (FAD) a également marqué les esprits. « Ils ont planté leur tente dans le campus et y ont passé les nuits ; c’est peut-être insignifiant pour les gens aujourd’hui, mais à l’époque, c’était troublant », confie Kazuya Ohta, qui se souvient des manifestations contre le traité de sécurité nippo-américain dans les années 1960-1970. « On a alors fait comme si de rien n’était ; idem avec les policiers qui se sont installés dans la résidence universitaire », ajoute-t-il. Mais, bien équipés, les membres des FAD ont été chargés de la surveillance de l’activité volcanique, parvenant à prévenir la formation de nuées ardentes. Les militaires ont également offert la possibilité aux experts de prendre de la hauteur. « Au total, j’ai ainsi pu survoler le volcan à 900 reprises », raconte le professeur Ohta.

Le volcan Fugendake (premier plan) et le dôme de lave Heisei-Shinzan (arrière-plan), créé suite à la crise éruptive des années 1991-1995.
Le volcan Fugendake (premier plan) et le dôme de lave Heisei-Shinzan (arrière-plan), créé suite à la crise éruptive des années 1991-1995. (Copyright : Jean-François Heimburger. Tous droits réservés.)
Au musée des volcans de Shimabara, ce qu’il reste d’une caméra utilisée par un des journalistes juste avant l’arrivée de la nuée ardente meurtrière du 3 juin 1991.
Au musée des volcans de Shimabara, ce qu’il reste d’une caméra utilisée par un des journalistes juste avant l’arrivée de la nuée ardente meurtrière du 3 juin 1991. (Copyright : Jean-François Heimburger. Tous droits réservés.)
Un grand changement a concerné le caractère contraignant de l’interdiction de pénétrer dans les zones dangereuses. Si la précédente recommandation n’impliquait pas d’amende, désormais toutes personnes y pénétrant étaient passibles de 20 000 yens (environ 130 euros). La pénalité s’élève aujourd’hui à 100 000 yens (environ 900 euros) pour toute personne qui entrerait dans une zone de vigilance. Mais elle n’est pas appliquée en réalité. « De nos jours, quand on émet une recommandation d’évacuation, si certaines personnes n’évacuent pas, la police ou les fonctionnaires viennent chez eux et préfèrent essayer de les persuader », explique le professeur Ohta.

Une conscience des risques difficile à entretenir

La ville de Shimabara dispose aujourd’hui de plusieurs sites pédagogiques, permettant de mieux comprendre les dangers volcaniques. Au grand musée des volcans, les visiteurs peuvent notamment revivre les éruptions du mont Unzen dans une salle de simulation. Dans le parc Mizunashi-Honjin Fukae, plusieurs maisons détruites par une coulée de débris volcaniques ont été conservées en l’état. Enfin, la cour d’une école très endommagée par la chaleur d’une nuée ardente de 1991 est ouverte au public, toujours dans le but de transmettre l’histoire des désastres volcaniques aux générations futures.

Le 3 juin 2016, lors de la cérémonie du 25ème anniversaire de l’éruption meurtrière du mont Unzen, un jeune homme, dont le père pompier touché par la nuée ardente est mort à l’hôpital, a déclaré : « Je souhaite faire de mon mieux pour pouvoir contribuer à la construction d’une ville qui coexiste avec le volcan et au développement de la presqu’île de Shimabara. » Les Japonais ont-ils tous cette conscience des risques ? « Ils ne comprennent pas les dangers et ne veulent pas savoir, réplique Kazuya Ohta. Pourquoi ? Parce qu’on veut se tenir éloigné de la souffrance. » C’est ainsi que les mêmes tragédies se répètent… On se souvient de la colère meurtrière du mont Ontake le 27 septembre 2014. Le bilan (63 morts et disparus) aurait sans doute été moins lourd si les alpinistes avaient pensé à porter un casque ou s’il existait des abris à proximité du cratère. Bien que le Japon soit connu pour son éducation aux risques, le système est loin d’être parfait. « Ce n’est peut-être pas la prévention des désastres, mais plutôt les sciences qu’il est important d’enseigner », estime Kazuya Ohta.

Le mont Unzen, considéré comme l’un des volcans les plus dangereux du Japon, menace-t-il encore les habitants de Shimabara ? L’écart entre la création d’un dôme et un prochain cycle de nuées ardentes n’est pas aussi court ici, par rapport à d’autres volcans japonais, tels qu’Usuzan ou Miyakejima. Difficile donc d’imaginer une éruption du mont Unzen dans les prochaines années. « À mon avis, rassure le Professeur Ohta, il va être calme pendant au moins cent ans. »

Par Jean-François Heimburger, à Shimabara (Nagasaki, Japon)
A propos de l'auteur
Jean-François Heimburger
Jean-François Heimburger est journaliste indépendant spécialiste du Japon, en particulier des risques et catastrophes, et membre actif de l’Association de Presse France-Japon (APFJ). Il est l'auteur de l’ouvrage "Le Japon face aux catastrophes naturelles" (ISTE Éditions, 2018). Il écrit dans des revues (Politique étrangère, Monde chinois, Espèces), sur le site web japoninfos.com et, occasionnellement, dans la presse quotidienne (Dernières Nouvelles d’Alsace). Il effectue régulièrement, depuis 2010, de longs séjours dans l’Archipel, où il réalise des reportages variés en tant que photojournaliste. Passionné de sciences naturelles, il est par ailleurs adhérent de The Volcanological Society of Japan et du Japan Cicada Club.