Environnement
Reportage

Japon : vivre au-dessous du volcan

Le volcan Sakurajima. (© Jean-François Heimburger)
Le volcan Sakurajima au Japon. (Copyright : Jean-François Heimburger)
Au-dessous du volcan, le chef-d’œuvre de Malcolm Lowry avait pour décor le Mexique. Il aurait pu tout aussi bien se passer au Japon et notamment sur les pentes du Sakurajima, le volcan nippon le plus actif de ces cent dernières années. Comment vivre avec une montagne de feu pour voisine ? Cette idée a priori insensée est une réalité pour près d’un million de Japonais installés à moins de 30 kilomètres de ses cratères. Loin de se faire la guerre, les habitants de Kagoshima ont choisi de s’unir étroitement à lui, en tirant parti de la situation. C’est que, derrière ses colères, la montagne offre de nombreux bienfaits.

Contexte

Près de 80 % des habitants de l’archipel nippon vivent à moins de 100 km d’un volcan actif. Le pays en compte aujourd’hui 110, dont 47 (mais bientôt 50) sous surveillance constante en raison du risque élevé d’éruption dans le siècle à venir. C’est le cas de la presqu’île volcanique Sakurajima : culminant à 1 117 m et située au sud-ouest du Japon, cette dernière tousse régulièrement depuis 1955. Les scientifiques y ont mesuré des éruptions de faible intensité mais à très haute fréquence. Au dernier recensement de janvier 2015, Sakurajima était peuplée de 4 573 habitants, même si administrativement la montagne appartient à la ville de Kagoshima, qui compte quant à elle plus de 600 000 habitants. Depuis 1900, 560 personnes ont été emportées par une éruption au Japon, dont 58 ou 59 lors de celle du Sakurajima en 1914.

Le regain d’activité du volcan Sakurajima remonte au 15 août dernier. L’Agence météorologique du Japon n’a d’ailleurs pas tardé à rehausser le niveau d’alerte volcanique de 3 à 4 (sur une échelle de 5), après avoir enregistré une subite augmentation du nombre de séismes volcaniques. Trois quartiers d’habitations, situés à moins de 4 kilomètres au sud et à l’est des cratères, étaient concernés, avec un risque de chute de cendres et de fragments volcaniques pour deux d’entre eux et de nuées ardentes pour le dernier. Près de 80 habitants ont été évacués.

Éruptions à répétition

L’Agence météorologique a enregistré ce même jour 1 023 séismes volcaniques, témoins de l’intrusion de magma dans un filon secondaire, contre 862 pour tout le mois de juillet. Leur nombre a ensuite nettement diminué, justifiant un retour à une alerte de niveau 3 le 1er septembre. Plus tôt dans l’année, un séisme de magnitude 2,8, dont l’épicentre a été localisé à 10 km de profondeur, s’y était produit le 31 mars. Le dernier séisme, de magnitude 1,6, remontait auparavant au 28 avril 2012.

Au niveau du cratère Shôwa, qui s’est réveillé en 2006, le nombre des petites éruptions quotidiennes s’est nettement accru depuis le début 2015 : 1 154 poussées de lave ont été enregistrées de janvier à août, contre 1 355 pour l’ensemble de l’année 2011, qui avait connu un pic d’activité. Cela a même obligé à changer les règles de décompte : « les éruptions » sont désormais considérées comme telles lorsque le panache de fumée s’élève de plus de 1 000 mètres, contre 200 mètres pour les autres volcans du pays.

En 1914, un séisme de magnitude 7 s’était produit, à 13 km de profondeur, un peu plus de 10 heures avant la grande éruption du 12 janvier. Celle‐ci avait causé au moins 58 morts et 112 blessés, recouvert de cendres plus de 2 100 bâtiments et provoqué de sérieux dégâts aux cultures.

Crainte d’une nouvelle éruption cataclysmale

« Je pense qu’une éruption de taille équivalente à celle de 1914 se produira dans les 100 prochaines années, indique Masato Iguchi, professeur à l’Université de Kyôto et directeur du Centre de recherche sur le volcan Sakurajima. Un phénomène de cette envergure se produit tous les 100 à 200 ans. L’observation des mouvements du sol indique que la chambre magmatique est en train de se réalimenter et a déjà atteint son niveau de 1914″.

Guide sur la presqu’île Sakurajima, Terumi Okunosono est encore plus précis : « Je prévois une éruption cataclysmale en 2048 », confie-t-il en s’appuyant sur son propre tableau de probabilité.

Protection et exercices d’évacuation

L’ »île des cerisiers », qui est en fait une presqu’île depuis les coulées de lave de 1914, est un des volcans les plus menaçants du monde et l’un des trois volcans nippons les plus surveillés. Et pour cause : près de 530 000 personnes résident dans un rayon de 20 km autour du cratère. Le Sakurajima fait partie de la cinquantaine de volcans actifs sous haute surveillance. « Six employés de l’Agence météorologique du Japon et cinq universitaires sont chargés de son auscultation », précise Masato Iguchi. Autrement dit, ces équipes suivent, enregistrent et évaluent en continu son activité.
Un des 33 abris de béton installés sur Sakurajima, pour se protéger des retombées de fragments volcaniques en cas d’éruption. (© Jean-François Heimburger)
Un des 33 abris de béton installés sur Sakurajima, pour se protéger des retombées de fragments volcaniques en cas d’éruption. (Copyright : Jean-François Heimburger)
Pour se protéger des retombées de lapillis, ces fragments de retombées volcaniques de 2 à 64 millimètres, les habitants de la presqu’île gardent toujours un casque à portée de main. « Les écoliers du primaire en portent un lorsqu’ils se rendent dans leur établissement », ajoute Masato Iguchi. Des infrastructures témoignent aussi de l’imminence du danger, 33 abris de béton et une vingtaine de bâtiments d’évacuation construits sur Sakurajima permettent à la population de se protéger en cas d’éruption explosive. Ces lieux de refuge sont loin d’être la règle et font ici figure d’exception. 70 % des volcans japonais en observation n’en bénéficient pas ; ces abris peuvent pourtant sauver des vies lors d’une explosion et dans l’attente de quitter les lieux.

Sauve qui peut en ferry

Il est d’ailleurs prévu que l’évacuation s’effectue au moyen de six ferrys, ceux-là même qui relient tous les jours, et 24 heures sur 24, la presqu’île au reste de Kagoshima. En janvier 2015, comme chaque année, les habitants installés au pied du Sakurajima ont ainsi participé à un exercice. Les services de secours étaient également mobilisés. Au programme : recherche de personnes disparues, repérage à l’aide de drones et dégagement de débris. Résidents comme autorités se tiennent donc prêts à faire face à une nouvelle éruption cataclysmale, similaire à celle de 1914.

Les éruptions vulcaniennes libèrent régulièrement des panaches cendreux de 2 à 5 km de hauteur. Lancé en mars 2015, un nouveau service proposé par l’Agence météorologique du Japon donne à la population la prévision de la localisation des retombées de fragments volcaniques et des chutes de cendres. Un code couleur permet de préciser la quantité de matières : moins de 0,1 mm, entre 0,1 et 1 mm et plus de 1 mm. Combiné aux flashes infos diffusés par émail et à la télévision, ce système est bien pratique. En sachant qu’une très fine pluie de cendres, composées de minéraux et de verre, peut causer de multiples désagréments : inflammation de la gorge, conjonctivite.

En symbiose avec les cendres

Les habitants ont pour consignes de rentrer leur linge et de fermer leurs fenêtres au préalable. Ils se chargent eux-mêmes de ramasser la cendre qui s’accumule dans leur jardin. Ce sont eux aussi qui remplissent les sacs jaunes distribués par la ville et disponibles dans différents points de retrait. On les appelle les kokuhaibukuro, c’est-à-dire « sac pour vaincre la cendre ». « Il n’est pas fixé de jour en particulier pour la collecte, mais nous essayons de patrouiller et de passer dans les zones de dépôt au moins une fois par mois », indique Takeshi Uto, chef du service de ramassage des cendres à la mairie de Kagoshima.
Petit balayeur, modifié pour le ramassage des cendres. (© Jean-François Heimburger)
Petit balayeur, modifié pour le ramassage des cendres, dans la ville de Kagoshima. (Copyright : Jean-François Heimburger)
Sur la route, c’est une autre histoire. « Le travail s’effectue avec trois véhicules : un balayeur, une arroseuse et une benne », explique M. Uto. La ville de Kagoshima compte aujourd’hui 99 camions, appartenant à des sous-traitants. « En plus, trois ou quatre employés s’occupent de balayer les cendres dans les angles et au bord de la route », précise-t-il. Cela permet d’éviter, à la fois les accidents, causés par une chaussée glissante, et les inondations provoquées par l’engorgement des canaux d’évacuation.

« La cendre ramassée sur les routes et mise dans les sacs est ensuite acheminée vers des déchèteries privées acceptant la terre », complète M. Uto. « Après la pesée, nous faisons un remblai et nous nous en débarrassons, sans l’utiliser », poursuit-il. En 2014, alors que la quantité de particules volcaniques éjectées par le Sakurajima était deux fois moins importante que l’année précédente, près de 10 700 m3 de cendres ont été récoltées, les trois quarts dans les sacs, le reste par les camions bennes.

Jour de ramassage des sacs de cendre par les fonctionnaires de la ville de Kagoshima. Ces sacs sont lourds, le poids de la cendre dépassant celui de la terre. (© Jean-François Heimburger)
Jour de ramassage des sacs de cendre par les fonctionnaires de la ville de Kagoshima. Ces sacs sont lourds, le poids de la cendre dépassant celui de la terre. (Copyright : Jean-François Heimburger)

L’arbre aux 24 000 mandarines

Des produits de la terre particuliers sont cultivés sur Sakurajima, qui bénéficie d’un sol volcanique très fertile. Parmi eux, les gros radis japonais. Mijotés, marinés ou séchés, ils entrent dans la préparation de nombreuses spécialités (oden, soupe miso, sérioles aux radis). Pesant en général une quinzaine de kilos l’unité, ces légumes ronds peuvent atteindre le double voire le triple en cas d’hiver froid. Un record a été homologué en 2003 par une pièce de 31,1 kg. « Les radis japonais plantés dans d’autres endroits du Japon ne deviennent pas aussi gros », indique le guide Terumi Okunosono. « On a compris que c’est grâce au shirasu », précise-t-il, c’est-à-dire les sédiments de cendres volcaniques particuliers répandus dans le sud de la grande île de Kyûshû.

La production des minuscules mandarines de Sakurajima, mesurant trois centimètres de diamètre, témoigne aussi de la richesse de ce terrain. Un seul arbre a ainsi donné 24 649 mandarines, record officieux qui semble inégalé au niveau mondial. D’autres fruits et fleurs sont associés à la presqu’île, tels que les nèfles du Japon ou encore les Camélias du Japon, dont est tirée une huile utilisée pour le soin des cheveux et l’hydratation de la peau. Rien de mieux qu’un peu de douceur dans cette région si rude.

Par Jean‐François Heimburger, à Kagoshima
A propos de l'auteur
Jean-François Heimburger
Jean-François Heimburger est journaliste indépendant spécialiste du Japon, en particulier des risques et catastrophes, et membre actif de l’Association de Presse France-Japon (APFJ). Il est l'auteur de l’ouvrage "Le Japon face aux catastrophes naturelles" (ISTE Éditions, 2018). Il écrit dans des revues (Politique étrangère, Monde chinois, Espèces), sur le site web japoninfos.com et, occasionnellement, dans la presse quotidienne (Dernières Nouvelles d’Alsace). Il effectue régulièrement, depuis 2010, de longs séjours dans l’Archipel, où il réalise des reportages variés en tant que photojournaliste. Passionné de sciences naturelles, il est par ailleurs adhérent de The Volcanological Society of Japan et du Japan Cicada Club.