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Disco à gogo avec Wangpan

L'une des photos de la série "Créatures de boîtes de nuit".
L'une des photos de la série "Créatures de boîtes de nuit". (Crédit : Wangpan).
Wangpan est un photographe reporter, né en 1979 dans la commune de Lintong, à côté de Xi’an – non loin de la tombe de l’empereur QinShihuang et de l’armée de Terracotta. Spécialisé dans les portraits de personnalités, entrepreneurs, cinéastes et autres stars du cinéma, il est un régulier de journaux mensuels comme Grazia, GQ, Cosmo etc… Si sa carrière de photojournaliste est aujourd’hui bien installée son parcours de petite frappe ne l’y prédestinait pas vraiment. En effet dans sa jeunesse, Wangpan a plutôt connu l’obscurité des boîtes de nuit que celle des labos photos… Entretien.
Des petits clubs de campagne de sa province natale aux énormes discothèques shanghaiennes, Wangpan a été témoin du développement de la société de loisir et de ses déclinaisons nocturnes au tournant des années 1990-2000 – à un moment où la jeunesse chinoise découvrait l’ivresse du Chivas et le langage corporel des dancefloors.

Qui a déjà mis les pieds dans une méga discothèque chinoise sera sans doute ressorti atomisé, les oreilles encore bourdonnantes d’une techno douteuse, les yeux clignant de ces flashs stroboscopiques qui s’abattent comme des éclairs sur la foule en délire en traçant des stries phosphorescentes sur le corps de danseuses peu vêtues. Colonnes dorées, canapés moirés, tables couvertes de fruits, de magnums de whisky et de thé vert, il y a quelque chose de dionysiaque, de grandiloquent et de complètement décadent dans ces clubs où le client semble venir autant pour étaler sa richesse que pour s’oublier totalement dans des flots de boisson et des chorégraphies mystiques.

Le clubbing en Chine est « un spectacle excessif », comme disait Roland Barthes en parlant du catch et de ses vertus. Loin de l’élégance des clubs berlinois ou parisiens, les clubs chinois sont des sanctuaires du kitsch et de la surabondance ; et c’est ce monde-là que Wangpan, en sus de ses travaux officiels, photographie inlassablement dans le cadre d’une série intitulée « 夜店众生相 » (soit « Créatures de boîtes de nuit »).

Parlez-nous de cette série que vous réalisez depuis 2000 :
Wangpan : Quand je me déplace en Chine pour le travail, je vais toujours d’abord dans un club, c’est comme ça que je sens le pouls de la ville et c’est là que je me trouve le plus à mon aise.
Les lieux de la nuit m’ont toujours intéressé : ce sont des lieux de mystère pour beaucoup de chinois, des lieux de perdition et de vice. Moi ce qui m’intéresse c’est de voir comme les gens aiment toujours se retrouver dans des endroits sombres des grandes villes pour y jeter leur masque l’espace d’une nuit et revenir à leurs instincts. Un peu comme des fauves dont on ouvre la cage, ils se précipitent à l’extérieur et s’adonnent à tous les plaisirs possibles. J’ai pris des photos dans pratiquement tous les nightclubs de Chine ! Mais surtout dans les clubs de grandes et moyennes villes comme Pékin, Shanghai, Xi’an, Fuzhou, Hangzhou ou même Urumqi.
Comment avez-vous découvert cette culture de la nuit ?
Quand j’étais jeune à Lintong, j’allais dans les KTV (les salons karaoké), car il n’y avait pas vraiment de discothèque à proprement parler. C’est à partir de 1995-2000 que les discothèques géantes ont commencé à pousser partout en Chine.
Quand j’avais 15 ans, j’adorais chanter, alors un « grand frère » m’a laissé faire ça dans son club et puis je dansais aussi. Je dansais le break dance, le space dance, les soft postures, le moonwalk etc… quand je dansais tout le monde venait créer un cercle autour de moi. Dans les boîtes il y avait toute sorte de gens : des jeunes branchés, des petites frappes. Il y avait souvent de la bagarre, souvent à cause d’une fille.
Quelle musique écoutait-on dans ces lieux ?
C’était un mélange de break dance des années 80 comme dans le film Breaking (le film est sorti en 1984 aux Etats-Unis il a profondément influencé la jeunesse née dans les années 70) et de disco mélangé d’euro dance (appelé en chinois 荷东猛士 Hedong/Mengshi).

荷东猛士 (Hedong/Mengshi)

Quand la Chine continentale s’est ouverte après que soit impulsée par Deng Xiaoping la campagne de réforme et d’ouverture, la culture audiovisuelle asiatique et occidentale s’est engouffrée dans le pays via Hong Kong où le divertissement battait son plein grâce à une industrie cinématographique et musicale prospères.
A Tsim Sha Tsui (à Kowloon), les discothèques fleurissaient et c’est dans l’une d’entre elles, le Hollywood East, que des Djs locaux ont commencé à jouer des remixs de tubes de groupes internationaux comme Modern Talking, Pepsie & Shirlie, HI-NRG ou encore Yazoo présentés sur une compilation européenne éponyme (Hollywood East Star Trax).
La réaction du public fut si puissante que le label hongkongais FACE fit la licence de la dite compilation (dont le nom abrégé est 荷东 en chinois) et en édita 10 volumes qui explosèrent les ventes hongkongaises et dont la popularité gagna les lointaines discothèques de Chine Populaire !
Voilà donc comment les clubbeurs chinois du Shaanxi jusqu’au Zhejiang ont pu découvrir Sabrina (et son « Boys boys boys ») et la Lambada !

Quel genre d’ado étiez-vous ?
J’étais un peu un mauvais garçon. J’avais une petite bande, on traversait la campagne en moto pour aller en boîte avec nos cassettes de disco-break et montrer nos talents de danseurs ! A ce moment-là, les gars aimaient bien être dans ma bande, je pense qu’ils se disaient que c’était cool de se montrer avec un mec qui sait chanter et danser ! Haha !
Il y avait une sorte de boîte de campagne au bord de la nationale 108 ; c’était rudimentaire, juste un cube de béton posé au milieu des champs avec des lumières et des enceintes ! J’adorais aller là-bas. Quand j’y repense c’est très drôle, ca rappelle des scènes des films de Jia Zhangke. J’étais sauvage et naïf, je portais les cheveux longs et j’avais des gants blancs pour faire cool. Je buvais et je fumais des clopes mais je ne prenais pas de produits illicites. J’étais là pour siffler les filles et faire la course en moto. C’est tout. Ceci dit, j’ai aussi entendu parler de gens qui se sont fait attraper pour consommation de drogue.
Découvrir le monde des boîtes de nuit rurales tel que capturé par le cinéaste chinois Jia Zhangke
Je suis vite devenu un habitué de la boîte à côté de la route nationale, je m’y trouvais bien, je trouvais que c’était super de danser et chanter dans ce petit endroit et puis j’en avais marre des études, je n’arrêtais pas de faire le mur, mes camarades de classe m’appelaient « l’agent spécial »… Finalement, j’ai lâché l’école et je suis devenu Dj. Je mettais des vinyles, ou des mp3 des chansons que les gens choisissaient dans le menu, comme au Karaoké.
Avez-vous déjà eu des problèmes liés à vos activités nocturnes ?
Bon, je me battais souvent, c’est vrai. La police est venue plusieurs fois à ma porte. Et puis une fois il y a eu une grosse baston, je me suis fait taper dessus et j’ai eu un traumatisme crânien, j’ai dû rester couché un mois.
Une autre fois je me suis battu à cause d’une fille, le sang coulait de partout, j’ai dû être hospitalisé et j’ai eu la tête gonflée comme celle d’un cochon pendant des semaines…. Après tout ça je me suis demandé si je n’allais pas reprendre des études et me calmer un peu. J’ai repris la fac à Xi’an en 1996 où j’ai étudié le droit. Là, des camarades de classe m’ont emmené dans la plus grosse discothèque de la ville où j’ai entendu pour la première fois MC Hammer !
Quel choc !
Quand j’ai vu l’ambiance qui régnait dans le club, le Dj sur son podium, j’étais trop excité, je me suis dit que moi aussi je voulais être Dj ! Par contre quand je suis allé sur la piste pour danser je me suis rendu compte que j’avais moins de style qu’avant, haha !
Comment êtes-vous venu à la photo ?
Mon premier contact avec la photographie remonte à mes 12 ans. A cette époque l’entreprise (d’état) de ma sœur ne pouvait pas émettre de salaire alors à la place, on lui a offert un appareil photo de la marque Qingdao – un automatique. Là, j’ai commencé à m’amuser avec la photo mais jamais sérieusement. Quand j’étais Dj, j’ai continué à photographier ce qui m’entourait et puis en 1999 après avoir fini la fac de droit j’ai fait un stage dans une agence de presse. Là j’ai rencontré une éditrice qui m’a initié à des choses plus techniques.
Mais je me considère tout de même comme un autodidacte. Je pense que c’est la photo qui m’a choisi plutôt que l’inverse, en tout cas, elle m’a sauvé la vie. Elle m’a permis de prendre un meilleur chemin que celui sur lequel je m’étais engagé. Maintenant je fais des portraits de gens aussi célèbres que Zhang Yimou, Jack Ma ou Chris Lee, c’est un peu fou pour moi !
Quant aux boîtes de nuit, j’y vais beaucoup plus rarement. Maintenant, je suis rangé, j’ai une femme et un enfant et je me couche tôt.
Découvrir une sélection du travail de Wangpan « Créatures de boîtes de nuit » :
L'une des photos de la série "Créatures de boîtes de nuit".

L'une des photos de la série "Créatures de boîtes de nuit". (Crédit : Wangpan)

L'une des photos de la série "Créatures de boîtes de nuit". (Crédit : Wangpan)

L'une des photos de la série "Créatures de boîtes de nuit". (Crédit : Wangpan)

L'une des photos de la série "Créatures de boîtes de nuit".

L'une des photos de la série "Créatures de boîtes de nuit". (Crédit : Wangpan)

L'une des photos de la série "Créatures de boîtes de nuit". (Crédit : Wangpan)

L'une des photos de la série "Créatures de boîtes de nuit".

L'une des photos de la série "Créatures de boîtes de nuit". (Crédit : Wangpan)

L'une des photos de la série "Créatures de boîtes de nuit". (Crédit : Wangpan)

L'une des photos de la série "Créatures de boîtes de nuit". (Crédit : Wangpan)

L'une des photos de la série "Créatures de boîtes de nuit".

L'une des photos de la série "Créatures de boîtes de nuit". (Crédit : Wangpan)

L'une des photos de la série "Créatures de boîtes de nuit". (Crédit : Wangpan)

L'une des photos de la série "Créatures de boîtes de nuit".

L'une des photos de la série "Créatures de boîtes de nuit". (Crédit : Wangpan)

L'une des photos de la série "Créatures de boîtes de nuit".

L'une des photos de la série "Créatures de boîtes de nuit". (Crédit : Wangpan)

L'une des photos de la série "Créatures de boîtes de nuit". (Crédit : Wangpan)

L'une des photos de la série "Créatures de boîtes de nuit". (Crédit : Wangpan)

 
 
 
A propos de l'auteur
Léo de Boisgisson
Basée en Chine pendant 16 ans où elle a passé sa post adolescence au contact de la scène musicale pékinoise émergente, Léo de Boisgisson en a tout d’abord été l’observatrice depuis l’époque où l’on achetait des cds piratés le long des rues de Wudaokou, où le rock était encore mal vu et où les premières Rave s’organisaient sur la grande muraille. Puis elle est devenue une actrice importante de la promotion des musiques actuelles chinoises et étrangères en Chine. Maintenant basée entre Paris et Beijing, elle nous fait partager l’irrésistible ascension de la création chinoise et asiatique en matière de musiques et autres expérimentations sonores.