Politique
Cartes et infographies

L'Asie et la politique des fuseaux horaires

Horloges sur le mur de la mosquée Shal Halam à Selangor en Malaisie.
Horloges sur le mur de la mosquée Shal Halam à Selangor en Malaisie. (Crédits : Godong / Photononstop / AFP)
Changer d’heure en traversant une frontière : c’est le cas des Français qui vont travailler chaque jour à la City (+ ou – 1 heure), mais aussi des Singapouriens qui se rendent sur les îles Riau en Indonésie (+ ou – 1 heure) ou des Népalais qui commercent en Inde (+ ou – 15 minutes). Cette opération, en apparence anecdotique, révèle en réalité un choix bien souvent économique ou politique. Car Paris, initialement sur le même fuseau horaire que Londres, a basculé vers l’heure allemande en 1940 et n’en est jamais revenue. De même, Singapour suit l’heure de la Malaisie occidentale (péninsulaire), elle-même calibrée sur la Malaisie orientale (Sabah et Sarawak), en avance d’une heure sur l’Ouest indonésien. Quant au Népal, il a adapté son fuseau horaire à l’heure solaire, contrairement à l’Inde qui dispose d’un fuseau horaire unique malgré son étendue territoriale. Autant de cas qui méritent l’attention. Retour sur la construction des frontières horaires en Asie, où les facéties nationales et les revendications de puissance poussent à bon nombre de spécificités.

Contexte

C’est le développement des réseaux ferrés et l’explosion du commerce international qui a poussé à découper le globe terrestre en fuseaux horaires. Mais avant même leur systématisation, nécessaire pour rationaliser les échanges, l’archipel philippin a connu un drôle de 31 décembre 1844 – ou plutôt, n’en a pas connu du tout ! Car initialement calibrées sur l’heure américaine, les Philippines avaient un jour de retard sur l’Indonésie – dont toute une partie se trouve pourtant sur le même méridien que Manille. D’où la décision du gouverneur général de l’époque, Narciso Claveria, de publier un décret annonçant que le lendemain du 30 décembre 1844 serait… le 1er janvier 1845. L’exemple est particulièrement frappant, mais n’est pas isolé : les frontières horaires, en Asie comme ailleurs, sont en perpétuelles renégociations.

Un rapide coup d’oeil à la carte des fuseaux horaires en Asie suffit pour révéler la dimension politique de leur tracé. Car en théorie, le globe terrestre est divisé en 24 fuseaux horaires de même taille, répartis équitablement de part et d’autre d’autant de méridiens – le méridien de Greenwich représentant l’origine du temps et le 180e méridien (antiméridien) la ligne de changement de date. Ce système, calibré sur l’heure solaire, est celui de l’ingénieur et géographe canadien Sandford Flemming. Il remonte à 1876.
Carte des fuseaux horaires en Asie.
Carte des fuseaux horaires en Asie.
La fusion des trois fuseaux horaires indonésiens en faveur du calibrage de l’archipel tout entier sur l’heure de Singapour (UTC +8) a néanmoins déjà été envisagée, rapportent Steve Hanke et Dick Henry, chercheurs à l’université John Hopkins.
On voit pourtant sur cette carte qu’au niveau des terres émergées, les fuseaux horaires épousent bien mieux les frontières étatiques qu’ils ne suivent les méridiens… Si l’Indonésie respecte la règle de Flemming (territoire traversé par trois méridiens et découpé en trois fuseaux horaires),* ce n’est cependant pas le cas de l’Inde (deux méridiens pour un fuseau horaire) et encore moins pour la Chine (quatre pour un) !

Pékin ou l’archétype de l’instrumentalisation horaire

Le territoire chinois est en effet entièrement calibré sur l’heure de Pékin (UTC +8), ce qui crée bon nombre d’excentricités… Pensons par exemple à la frontière sino-afghane (corridor du Wakhan) qui, en la franchissant, fait gagner ou perdre… 3 heures 30 d’un coup ! C’est là le décalage horaire le plus important du monde de part et d’autre d’une même frontière internationale (exception faite de la ligne de changement de date). Néanmoins, les montagnes de la région étant quasi infranchissables, les frontières sino-pakistanaise et sino-tadjike (séparant les deux pays par – seulement ! – trois heures) restent les exemples les plus significatifs.

Comment expliquer cette négation des méridiens en Chine ? Par la décision des autorités communistes qui, en 1949, ont fusionné les cinq anciens fuseaux horaires du pays. Objectif : matérialiser l’unité nationale recouvrée après plusieurs décennies de morcellement territorial. Mais, dans un pays de 5 000 kilomètres de large, Pékin n’a pas pu se départir d’un décalage horaire de fait entre l’Est et l’Ouest.

Les fuseaux horaires en Chine, d'un décalage horaire officiel à un décalage horaire de fait.
Les fuseaux horaires en Chine, d'un décalage horaire officiel à un décalage horaire de fait.
Théoriquement, les habitants du Xinjiang et du Tibet doivent vivre avec près de trois heures de décalage par rapport à l’heure solaire, ce qui crée des situations pour le moins incongrues. Par exemple, dans le comté d’Akto (région autonome du Xinjiang), le plus occidental du pays (à plus de 3 600 km de Pékin), le soleil s’est couché à 22h27 au solstice d’été l’année dernière (21 juin 2015), soit… 3h23 après la tombée de la nuit dans le comté de Fuyuan, le plus occidental de Chine (province du Heilongjiang) – où le soleil s’était levé le même jour à 03h06. Et au solstice d’hiver (21 décembre 2015), les premiers rayons ont illuminé le sol d’Akto à seulement 10h13, soit 3h25 après que les premières lueurs de l’aube ont caressé Fuyuan (dès 06h48) – où le crépuscule est tombé à seulement 15h14.

Voilà pourquoi les Ouïghours, ethnie musulmane majoritaire au Xinjiang, sont tentés de faire de la « résistance horaire ». Car si les pendules de la capitale provinciale Urumqi affichent bien l’heure de Pékin, cette dernière n’est quasiment pas utilisée dans les confins occidentaux de la région autonome – où même les horaires de bus se calibrent sur l’heure « locale » (Xinjiang shijian – 新疆时间). Bon nombre de restaurants et de boutiques adaptent également leurs horaires d’ouverture afin de coller au rythme de vie des locaux, plus influencés par l’heure solaire que par celle de Pékin. Suffisamment pour que les autorités communistes y voient une forme de déloyauté.

Facéties nationales et enclaves horaires

Tout comme la Chine, d’autres Etats asiatiques moins étendus ont souhaité appliquer une heure unique sur l’ensemble de leur territoire. C’est le cas de l’Inde qui, après la décolonisation, a choisi de se caler toute entière sur le fuseau UTC +5:30. De ce fait, certains propriétaires de plantation de thé, dans le Nord-Est, avancent leurs pendules d’une heure afin que leurs ouvriers disposent d’un ensoleillement mieux calibré sur leur temps de travail. On le voit, les enjeux liés aux fuseaux horaires ne sont pas forcément politiques, mais aussi économiques.

Autre conséquence possible dans ce cas de figure : lorsque le territoire national est géographiquement éclaté, cela peut créer un phénomène « d’enclaves horaires » – des territoires calibrés sur l’heure de leur métropole, mais en décalage avec les territoires des Etats-tiers qui l’enclavent, ces derniers étant calés sur le fuseau horaire qui les traverse. C’est le cas de l’île japonaise de Minamitori (UTC +9) située sur le fuseau horaire UTC +10, ou de l’enclave est-timoraise d’Oecusse (UTC +9), qui vit avec une heure d’avance sur le territoire indonésien qui l’entoure (UTC +8).

*Plusieurs villes longeant l’Eyre highway, autoroute du Sud australien, ont adopté le fuseau horaire UTC +8:45, qui n’est néanmoins pas officiel. Les îles Chatham, sous souveraineté néo-zélandaises, vivent à UTC +12:45 en hiver et UTC +13:45 en été, mais elles ne s’étendent que sur 775 km² et n’abritent que 725 habitants.
Parfois même, ce sont des Etats tout entiers qui constituent à eux seuls des enclaves horaires. C’est entre autres le cas du Népal et de la Corée du Nord. Depuis 1956, les autorités de Katmandou ont adopté leur propre fuseau horaire, aujourd’hui UTC +5:45 – l’unique fuseau horaire d’importance en décalage d’un quart d’heure par rapport à un Etat adjacent (ici, l’Inde), sur l’ensemble de l’année.* L’heure népalaise est en effet calibrée sur le méridien passant par le mont Gauri Shankar, « plus près du centre de gravité du pays » que le mont Everest, explique le Nepali Times. D’après le gouvernement de l’époque, les choix des fuseaux UTC +5:30 ou UTC +6 auraient en effet découpé le pays en deux parts trop inégales – d’où la solution intermédiaire de UTC +5:45.

Le choix des autorités de Pyongyang est en revanche plus politique. En reculant les pendules du pays d’une demi-heure le 15 août 2015, passant de UTC +9 à UTC +8:30, la Corée du Nord renoue avec le fuseau horaire de la péninsule coréenne avant la colonisation japonaise de 1910. Tokyo avait alors imposé son heure à la Corée. La date n’avait d’ailleurs pas été choisie au hasard, puisqu’elle coïncidait avec le 70e anniversaire de la capitulation nippone. De son côté, la Corée du Sud avait entrepris le même décalage en 1954 avant de retourner à l’heure japonaise sept années plus tard – heure sur laquelle elle est encore fixée aujourd’hui.

Quelle heure est-il au Cachemire ?

La dimension politique des fuseaux horaires est particulièrement saillante dans les cas de conflits de souveraineté. L’exemple du Xinjiang nous en a donné un avant-goût, toutes choses égales par ailleurs. C’est sur le même modèle, poussé à son paroxysme, que le Sri Lanka a vécu à deux heures différentes durant une partie la guerre civile. Car les rebelles tamouls de l’est de l’île ont refusé de reconnaître la décision des autorités de Colombo, en 1996, consistant à reculer les horloges du pays d’une demi-heure pour se calibrer sur le fuseau horaire indien. Il s’agissait donc là d’une véritable « rébellion horaire » – le refus de reconnaître la nouvelle heure révélant un refus plus profond de reconnaître la souveraineté du gouvernement national. Ce n’est qu’en 2009, avec la fin de la guerre civile, que l’unification horaire du Sri Lanka a pu être opérée.

Les conflits de souveraineté internationaux peuvent également être porteurs de conflits horaires. Si cela n’est pas le cas pour les îles Dokdo / Takeshima, disputées entre le Japon et la Corée du Sud, tous deux à UTC +9, les cartes nationales font varier les limites des fuseaux horaires dans le cas de l’Arunachal Pradesh, revendiqué par la Chine (UTC +8) mais contrôlé par l’Inde (UTC +5:30), ou bien des îles Spratleys en mer de Chine méridionale, revendiquées par des Etats à UTC +8 (Chine, Taïwan, Philippines, Brunei, Malaisie) à l’exception du Vietnam (UTC +7).

Mais c’est au Cachemire où l’enchevêtrement des souverainetés – et des fuseaux horaires – est le plus édifiant. Car trois Etats se partagent le territoire de l’ancien Etat princier du Jammu-et-Cachemire : l’Inde (UTC +5:30), le Pakistan (UTC +5) et la Chine (UTC +8). Territoire au coeur duquel se trouve le glacier de Siachen, revendiqué par New Delhi et par Islamabad sans qu’aucun Etat ne l’occupe effectivement. Le tracé des fuseaux horaires varie donc considérablement selon les cartes consultées par les trois gouvernements nationaux.

Quid des indépendantistes cachemiris ? Certes, les militants font peu de cas du fuseau horaire sur lequel ils se calibreraient en cas de sécession – cette perspective restant lointaine, le choix de l’heure ne constitue pas une priorité. Mais nul doute que cette question, anecdotique en apparence, recouvrirait une dimension politique éminente si elle venait à se poser. Car c’est en cela que les fuseaux horaires constituent un outil politique, en Asie comme ailleurs : leur choix peut incarner, consacrer et parachever une quête de puissance ou de reconnaissance internationale, au-delà de simples facéties étatiques.

Par Alexandre Gandil
A propos de l'auteur
Alexandre Gandil
Doctorant en science politique, rattaché au Centre de recherches internationales de Sciences Po (CERI), Alexandre Gandil est membre de la rédaction d'Asialyst. Ses travaux de recherche portent sur la trajectoire politique de Taïwan depuis la partition chinoise de 1949 et sur l'évolution corollaire des relations sino-taïwanaises. Journaliste et cartographe, il a auparavant travaillé pour l'émission Le Dessous des cartes, diffusée sur Arte. Alexandre Gandil a été formé en chinois et en relations internationales à l'INALCO puis en géopolitique à l'IFG (Université Paris 8).