Politique
L'Asie sur RFI

"En Corée du Sud, le 'Choi gate' fait ressurgir un passé douloureux"

Des policiers se tiennent devant un engin de chantier après que son chauffeur ait tenté de percuter le bureau du procureur du district central de Séoul où a été entendu Choi Soon-Sil, la femme au centre d'un vaste scandale politique en Corée du Sud. (Crédits : Yonhap / AFP / 1er novembre 2016)
A un an de la fin de son mandat, la présidente sud-coréenne peut-elle résister au « Choi gate » ? Rentrée à Séoul dimanche après s’être enfuie en Allemagne, sa conseillère de l’ombre est désormais visée par une enquête pour trafic d’influence et corruption. Cette confidente surnommée « Raspoutine au féminin » par la presse, a été placée en « garde à vue d’urgence » et pourrait bien faire l’objet d’un mandat d’arrêt permettant de prolonger sa détention, selon les souhaits du ministère public Coréen. Également, aujourd’hui, un remaniement ministériel a été amorcée par la « Maison Bleue » avec la nomination de Kim Byong-joon au poste de Premier Ministre. Ce dernier, ex-conseiller présidentiel auprès du libéral Roh Moo-hyun est un ennemi déclaré de la présidente qui compte néanmoins sur lui pour diriger l’administration et donc calmer la rue. Mais, cela n’a pas suffit a apaiser une opinion coréenne en colère : des pétitions circulent dans les universités et un nouvel appel à la manifestation a été lancé pour le 12 novembre prochain. Ce scandale à fleur de peau venant réveiller les douleurs du passé explique Juliette Morillot, co-auteure de La Corée du Nord en 100 questions, et spécialiste des deux Corées.

La présidente Park Geun-hye peut-elle rester en poste jusqu’à la fin de son mandat ?

C’est difficile de savoir si Park Geun-hye va tenir. Une des solutions qui est proposée par le Saenuridang, à savoir son propre parti, serait que momentanément elle laisse la place au Premier ministre. C’est d’ailleurs ce qui est extraordinaire dans ce scandale : quel que soit le bord où l’on se situe, quelle que soit sa famille politique, c’est une véritable onde de choc qui traverse le pays. On ne trouve pas une voix aujourd’hui pour défendre la présidente sud-coréenne. Les Coréens sont bouleversés et honteux de cette situation.

Contexte

Choi Soon-sil nie les faits qui lui sont reprochés, et cela ne risque pas d’améliorer l’image de son « amie » la présidente sud-coréenne Park Geun-hye. La « super confidente » est en effet soupçonnée d’avoir profité de ses liens avec la Chef de l’Etat pour extorquer de l’argent aux Chaebols, les grands conglomérats en Corée du Sud. Le parquet central à Séoul craint que cette dernière ne détruise les preuves, la voilà donc en garde à vue pour 48h. Une manière aussi de calmer l’opinion. Dans un pays confucianiste ou d’ordinaire la coutume veut que l’on courbe l’échine dans la tempête, la colère fait la Une des journaux. « Choi revient, Park dégage » disaient les banderoles des manifestants ce week-end ! La rage est à la mesure du scandale. Furieux, malheureux, honteux pour l’image de son pays, un homme a grimpé son tractopelle sur les marches conduisant au bureau du procureur à Séoul. La photo a beaucoup circulé sur les réseaux sociaux, elle résume le désarroi de l’opinion. L’opposition évoque un « déni de démocratie », mais l’hallali sonne aussi du côté des conservateurs. Certaines voix au sein même du Saenuri, le parti de la présidente, n’hésitent plus à évoquer un retrait de la Chef de l’Etat.

Le divorce entre l’opinion publique et Park Geun-hye remonte au naufrage du Sewol, un ferry qui a emporté les vies de 300 lycéens dans les eaux froides de la mer de Jindo au printemps 2014. Avec le « Choi gate » et cette histoire de père gourou tirant les ficelles de la présidente depuis sa tendre jeunesse, la côte de Park Geun-hye s’est effondrée en-dessous du seuil des 10 %. Une telle impopularité ne s’était encore jamais vue en Corée ! Ce nouveau scandale d’Etat vient s’ajouter aux « crises systémiques » que traverse le pays estime pour sa part John Delury sur son compte Twitter. Ce professeur à l’université de Yonsei à Séoul pense sûrement lui aussi au Sewol, aux smartphones Samsung qui explosent, à l’impasse des relations entre les deux Corées… Un avis que partage Juliette Morillot, qui vient de publier un livre pour comprendre la Corée du Nord aux éditions Tallandier, mais qui connaît aussi très bien le sud de la péninsule coréenne. « La Corée du Sud, ses grattes ciel, ses montagnes et ses chamanes » comme elle l’écrivait dans un ouvrage paru en 1998 chez Autrement.

La journaliste et écrivain Juliette Morillot.
La journaliste et écrivain Juliette Morillot. (Source : Babelio.com )
Comment expliquer une telle colère ?
Juliette Morillot : Cette affaire fait remonter chez les Coréens toute l’histoire de leur pays et cette douleur qui lui est intimement liée, le « Han » – le spleen coréen. De tout temps, la Corée a été minée par des querelles de clans, par la corruption, par des rois « fantoches » qui étaient conseillés par des chamans. La dernière reine de Corée, l’impératrice Myeongseong, était ainsi conseillée par une « mudang », une femme chamane, à une période très tendue politiquement, l’époque des « traités inégaux », à la veille de l’annexion japonaise. On a eu aussi des rois impuissants qui étaient manipulés par des puissances étrangères. Tout cela remonte aujourd’hui au travers de ce nouveau scandale, comme une sorte de cauchemar jamais interrompu.
Quel est le regard de l’allié américain sur cette affaire qui déstabilise l’Etat en Corée du Sud ?
Washington suit ce scandale de près c’est certain. Sans Park Geun-hye au pouvoir, l’alliance avec les États-Unis peut se trouver fragilisée. La place que veulent tenir les Américains face à la montée de la menace nord-coréenne peut être contestée. Derrière ce scandale vous avez également les États-Unis, qui soutiennent les églises protestantes depuis la fin de la guerre de Corée. Ces églises protestantes et les sectes qui en dérivent, comme celle fondée par le père de la fameuse « Raspoutine », lui-même sorte de gourou qui conseillait Park Chung-hee, le père de Park Geun-hye, sont très puissantes aujourd’hui en Corée du Sud et nombre d’entre elles sont liées à des affaires de corruption. De près ou de loin, cette affaire est donc aussi liée aux États-Unis.
Les relations Nord Sud sont dans l’impasse depuis l’arrivée au pouvoir de Park Geun-hye : comment le scandale est-il perçu à Pyongyang ?
Les dirigeants en Corée du Nord se délectent de ce genre d’affaires. Depuis des années, la Corée du Nord dénonce le fait que le gouvernement en Corée du Sud soit une sorte de marionnette aux mains des États-Unis. Mais si en plus, il s’agit d’une marionnette aux mains de chamans et de dirigeants religieux ! Tout cela ne fait que donner de l’eau au moulin de la propagande nord-coréenne qui encore une fois dénonce cette situation de dépendance depuis des années. En Corée du Nord, le « Choi gate » est suivi avec beaucoup d’acuité et les gens sont au courant de ce qui se passe.
Certains médias en Corée du Sud s’interrogent d’ailleurs sur la supposée influence de la « confidente » de la présidente sur les relations avec la Corée du Nord…
Apparemment Choi Soon-sil aurait effectivement incité Park Geun-hye à fermer la zone industrielle de Kaesong en Corée du Nord. Ce scandale est donc une sorte de cerise sur le gâteau d’un mandat qui a été marqué par la corruption. Cette affaire intervient de surcroît dans un contexte très dégradé où les Coréens ne sont pas contents. Quand on regarde les indices du bonheur et les chartes des pays où l’on se sent plus ou moins heureux, la Corée du Sud se retrouve souvent en bas du classement. Il y a eu le drame du Sewol, le ferry qui a coulé il y a deux ans. Il y a aussi la perte de confiance dans les Chaebols, avec une série de scandales impliquant les héritiers de ces grands groupes industriels. On se souvient notamment du « caprice à la noix » de la fille du PDG de la Korean Air. Tout cela est la marque d’une société qui va extrêmement mal.
A propos de l'auteur
Radio France Internationale
Radio française d’actualité, Radio France Internationale est diffusée mondialement en français et en 12 langues étrangères, en FM via 156 relais répartis dans 62 pays, en ondes moyennes, en ondes courtes, sur une trentaine de satellites couvrant les cinq continents, sur Internet et applications connectées, et compte 700 radios partenaires qui reprennent ses programmes dans plus de 1250 villes. Grâce à l’expertise de ses rédactions basées à Paris et de son réseau unique de 400 correspondants, RFI propose à ses auditeurs des rendez-vous d’information et des magazines offrant les clés de compréhension du monde et notamment sur l’Asie. La radio mondiale réunit chaque semaine 34,5 millions d’auditeurs et son offre nouveaux médias enregistre 8 millions de visites chaque mois.