Société
Reportages d'Asie par Enfants du Mékong

Thoun : filleule de Provence

Thoun la jeune fille du sud du Laos en visite chez ses parrains en Provence.
Thoun la jeune fille du sud du Laos en visite chez ses parrains en Provence. (Crédit : Antoine Besson).
Cet été, Thoun, jeune fille du sud du Laos invitée en France par le couple qui la parraine, a fait résonner l’écho des montagnes alentour de Marseille par son rire et empli la maison des Salmozino de sa bonne humeur. Rencontre.
Aubagne, 10h18. À ma sortie du train, la pluie tombe fine en ce matin de premier septembre. C’est un jour de rentrée. Les mines sont grises comme le ciel du pays de Pagnol qui pleure sans doute la fin des vacances, tel le petit Marcel chagriné par la fin des jours d’été à la Bastide Neuve. Devant la gare, Henri m’attend. Élancé, le visage avenant, il m’accueille avec un accent chantant mais discret. L’homme a la poigne franche et le sourire facile. Depuis le 21 juillet et encore pour une trop courte semaine, Henri et sa femme, Jackie, ont reçu chez eux leur filleule laotienne : Thoun.
Bientôt nous arrivons chez Henri et Jackie. La maison est colorée. Dans le jardin flotte une odeur de sève de pins. On y est bien. L’intérieur de la maison baigne encore dans la pénombre. Des rires s’en échappent. Pour l’étranger que je suis, cette demeure affiche tous les signes d’un bonheur simple. Il y a quelque chose de l’oncle Jules chez Henri. Dans ces montagnes qui ont abrité les jeux puis les films d’un célèbre fils d’instituteur, l’histoire et le parcours de cette jeune laotienne ne peuvent pas laisser indifférent.

La préférée

Thoun a deux ans quand ses parents se séparent. Son père s’est remarié, pense-t-elle, mais elle ne l’a jamais revu. Sa mère a refait sa vie avec un autre homme bouddhiste et violent. Thoun est éduquée par sa grand-mère. Très croyante, celle-ci refuse que sa petite fille soit élevée hors de la religion catholique. Quand sa grand-mère décède, Thoun a 13 ans. Une de ses tantes qui travaillait en Thaïlande revient vivre au Laos et la prend en charge, mais bientôt se marie et a un premier enfant. La situation de Thoun devient compliquée. Une autre sœur de sa mère, religieuse, fait alors appel à Sœur Marie-Andrée pour venir en aide à l’enfant.

Bonne élève, Thoun passe son baccalauréat et étudie le business à l’université. Elle reste cependant très proche de sœur Marie-Andrée qui a été comme une seconde maman pour elle durant toutes ces années. « J’ai eu trois accidents sur la route et à chaque fois, sœur Marie-Andrée était là pour moi ! » La religieuse lui rend sa préférence et toutes deux passent de nombreuses heures à discuter du futur de la jeune fille. Henri et Jackie ont eux aussi rencontré la religieuse qui a tant fait pour Thoun et de nombreux autres enfants dont personne ne se souciait. C’était peu avant son décès en février dernier. « C’est sans doute grâce à sœur Marie-Andrée que Thoun est là aujourd’hui, me confie Henri avant d’ajouter : Thoun et sœur Marie-Andrée étaient très liées. C’est d’ailleurs touchant de voir que Thoun nous parle presque tous les jours de la religieuse sans aucune tristesse. »

Thoum en Provence.
Thoum en Provence. (Crédit : Antoine Besson).
11h30. « Bon alors », taquine Thoun qui a déjà repéré tous les petits travers de la langue française et que les longues conversations ennuient un peu. « Qu’est-ce qu’on fait ? » Thoun a faim. Dans la cuisine, Jackie et Henri préparent déjà le déjeuner. Mais pas question pour la jeune fille d’attendre les bras ballants. S’emparant de deux tomates, ouvrant le frigo pour dénicher un reste de salade, la tornade s’active sous les rires et les regards complices d’Henri et Jackie. Entre deux découpes, Thoun me montre très fière une photo où on la voit en train de préparer des gnocchi maison. « C’était à Tignes il y a quelques jours, explique Henri. Nous sommes partis marcher avec quelques amis et tout le monde a adopté Thoun. Elle est tellement facile ! Sa joie de vivre est contagieuse. » De son côté Thoun a, elle aussi, été marquée par son séjour en altitude. « Que la montagne est belle ! me confie-t-elle avant de grimacer « mais je n’ai pas aimé les randonnées, trop de marche ! »

Complicité

12h30. Dehors, les rayons de soleil réchauffent l’atmosphère et chassent les dernières traces de la pluie du matin. Nous dressons la table. Thoun s’est découvert une passion pour les légumes de France. « Ici, tout est gros. C’est merveilleux. » Bien vite, entre deux fous rires, elle engloutit une bonne partie du bol de tomates-cerises qui trône sur la table. Assise entre Jackie et Henri, la jeune fille rayonne de bonheur.
Tout est à sa place. Entre deux plats, Thoun saisit parfois la main d’Henri pour la serrer à moins que ce ne soit Henri qui l’embrasse. La complicité des deux ne fait pas de doute. « Parfois j’ai l’impression d’avoir deux enfants à la maison », me confie Jackie avec un sourire. En sortant de table Henri m’explique : « Je crois que nous avons une relation particulière. Il faut dire qu’elle n’a pas vraiment d’homme qui soit proche d’elle. Son père est parti quand elle avait 2 ans et elle ne l’a jamais revu. Depuis elle n’a jamais été éduquée que par des femmes. Je comble sans doute un vide d’une certaine manière. » Et la chose est réciproque : « C’est une vraie chance pour nous d’avoir rencontré Thoun et d’avoir pu la soutenir depuis 2003 dans ses études. Nous n’avons pas eu d’enfant avec Jackie mais cet été, Thoun a rempli la maison » et sans doute plus encore…
Thoum et ses parrains français, Henri et Jackie.
Thoum et ses parrains français, Henri et Jackie. (Crédit : Antoine Besson).
14h30. « Fatigués ? » Le mot dans la bouche de Thoun sonne autant comme un reproche qu’un défi. Déjà le soleil a repris ses droits et impose sa chaleur. Les degrés montent et Thoun qui s’est déjà faite au climat français se plaint de la chaleur. « Chez nous, le climat est chaud mais le soleil est moins fort », note-t-elle. Curieuse de tout, l’esprit alerte, elle gardera certainement de ce séjour en France un souvenir inoubliable. Henri et Jackie s’amusent et se réjouissent de cette aisance de Thoun à trouver ses marques, et de sa spontanéité.
Loin de se laisser aveugler par les mirages d’une vie qui pourrait lui paraître plus facile en France, elle observe avec bon sens les différences entre son pays et celui de ses parrains : « Chez moi, je préfère la campagne à la ville car à la campagne tout le monde vit ensemble. Chacun s’intéresse à ce que tu fais, te demande ce que tu prépares à manger et où tu vas. En ville les gens sont plus indifférents. Ici, il n’y a personne. Les gens se parlent très peu. Et tout est très grand. Alors comme je suis petite, je ne vois rien ! [Rires] »

De beaux souvenirs

15h20. Du haut d’un à pic rocheux, nous observons les calanques de Cassis, à proximité de La Ciotat. La roche se découpe sur le ciel bleu. La mer affiche une palette de couleurs merveilleuse qui va du bleu au vert en multipliant les nuances dans les rayons du soleil. Au large, les îles sortent d’une brume légère. De quoi faire de beaux souvenirs à Thoun. Pourtant, à la voir soutenir Henri quand il a du mal à marcher, on devine que ce ne sont pas les paysages qui auront marqué le plus la jeune Laotienne lors de son passage en France.

17h00. Retour à la gare de Marseille. Il est temps de partir. Quitter le Sud. À mon tour de faire ma rentrée. Cette journée passée avec Thoun, Henri et Jackie est un peu un surplus de vacances grappillé à la semaine. Comme une pause estivale.
La voix de Thoun, fluette et chantante, résonne encore un peu… « Au revoir. Tu viendras chez ma tante à Pakse et je cuisinerai pour toi. N’hésite pas, elle a une chambre pour toi. Je lui dirai. » L’espace d’un instant la gentillesse, la spontanéité de Thoun me propulse chez elle, sur les rives du Mékong. Thoun est venue en France pour cinq semaines de visite mais c’est tout le Laos qui est là, dans le sourire offert de cette enfant. A Aubagne aussi, le Mékong coule et opère sa magie.

Texte et photos : Antoine Besson
A propos de l'auteur
Enfants du Mékong
Enfants du Mékong, à travers le parrainage scolaire et social d’enfants pauvres et souffrants, mise sur l’éducation comme levier pour aider au développement des pays d’Asie du Sud-Est. Depuis plus de 58 ans, l’œuvre met en lien des parrains français et des enfants vietnamiens, khmers, laotiens, thais, birmans, chinois du Yunnan ou philippins. ONG de terrain, son expertise la conduit à prendre régulièrement la parole dans les médias pour témoigner des réalités sociales de l’Asie du Sud-Est. Pour en savoir plus, consultez le site.