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Expert - La Chine des campagnes

Chine : pourquoi le christianisme a du succès dans les campagnes

Des moines catholiques sur les marches de l'église catholique du Sacré Coeur à Anyang, dans la province chinoise du henan, après l'ordination de l'évêque Joseph Zhang Yilin le 4 août 2015.
Des prêtres catholiques sur les marches de l'église catholique du Sacré Coeur à Anyang, dans la province chinoise du Henan, après l'ordination de l'évêque Joseph Zhang Yilin le 4 août 2015. (Crédits : AFP PHOTO / GREG BAKER)
*Le nom du village a été changé pour préserver la sécurité des habitants interviewés.
Yanghuijia* est un village typique des plaines de Chine du nord. Situé dans le Henan, cette petite localité d’environ 2 000 habitants est très pauvre et essentiellement agricole. Les maisons de briques rouges, parfois peintes en blanc ou recouvertes de plâtre sont ceintes d’un grand mur et flanquées d’une porte qui ouvre sur une cour intérieure. Un fait étonne pourtant le passant curieux. S’il s’approche un peu, il s’apercevra que les murs de chaque maison sont décorés de crucifix et de calendriers religieux. Deux églises blanches, fondues dans l’architecture locale, mais se distinguant par une grande croix à l’entrée, attirent une foule de villageois le dimanche matin.
Yanghuijia est loin d’être une exception. Surnommée la « Galilée de Chine », le Henan est la plus grande province chrétienne du pays, et l’une des plus grandes régions chrétiennes d’Asie orientale, avec plusieurs millions de croyants.

Les débuts difficiles du christianisme en Chine

En 1907, le Cardinal Joly tentait d’expliquer, dans un livre à succès, Le Christianisme et l’Extrême-Orient, pourquoi l’évangélisation de la Chine avait échoué. Il est vrai que la situation était alors plutôt sombre pour le christianisme dans l’empire du Milieu.

Après une phase d’expansion au XVIIe et XVIIIe siècles, suivant l’arrivée en Chine du jésuite Matteo Ricci en 1682, la papauté avait refroidi les ardeurs de l’évangélisation jésuite, la jugeant trop prompte à adapter le catholicisme aux conditions locales. Au début du XVIIIe siècle, l’empereur Yongzheng, à son tour, portait un coup au travail d’évangélisation en interdisant le christianisme en Chine.

*Harrison, H. (2013), The Missionary’s Curse and Other Tales from a Chinese Catholic Village (Vol. 26), University of California Press.
Au XIXe siècle, malgré l’arrivée massive de missionnaires et l’ouverture forcée de la Chine à l’Occident, l’évangélisation du pays était un échec évident. L’attitude méprisante des missionnaires envers le clergé et la population locale provoquaient des tensions qui allaient affecter durablement l’expansion du christianisme en Chine.*
*Selon l’indice Bertelsmann Stiftung de Transformation (BTI), qui mesure la qualité de la démocratie et de la gouvernance politique dans 128 pays (Bertelsmann Stiftung n.d.), le nombre de chrétiens en Chine est estimé à 80 millions, « dont beaucoup se rassemblent dans des églises clandestines » (ibid. 2014, 5).
Un siècle plus tard en revanche, la question semble être inversée. Aujourd’hui, selon des sources officielles chinoises, il y aurait aujourd’hui 29 millions de chrétiens dans le pays, soit environ 2% de la population. Mais la plupart des sources donnent des chiffres allant de 50 à 80 millions*, dont neuf millions de catholiques, dont une grande majorité de ruraux non enregistrés dans des églises officielles.

Cette montée spectaculaire du christianisme dans la Chine post-maoïste a de quoi étonner. Deux principales explications ont été avancées : l’admiration pour les puissances occidentales à une époque de libéralisation et d’ouverture au monde de la Chine, et le besoin spirituel grandissant d’une population confrontée au matérialisme et au capitalisme à outrance, sont difficiles à évaluer.

* Kao, C. Y. (2009), The Cultural Revolution and the emergence of Pentecostal-style Protestantism in China, Journal of Contemporary Religion, 24(2), 171-188. **Harrison, H. (2013), op. cit.
Cependant, l’explication principale se trouve dans le contexte politique particulier des années 1970 et 80. Le chaos de la Révolution culturelle a favorisé l’émergence de formes non institutionnalisées de religion* tandis que la répression du christianisme dans les années 70 semble avoir eu des conséquences tout à fait contraires à son intention initiale, en créant un climat de crise dans lequel les villageois devaient lutter pour leurs croyances**.

Diversité des pratiques

Ces complexités historiques ont donné un tableau très contrasté de la Chine d’aujourd’hui : d’un côté, les protestants urbains affiliés à des congrégations dans lesquelles la religion est souvent l’affirmation d’un statut social, et de l’autre, les protestants ruraux des « églises de maison » qui s’apparentent bien souvent à des sectes, sans oublier les catholiques de ces villages convertis au XVIIe siècle, dont la pratique s’est cimentée et internationalisée au cours des siècles.

Reflet de cette diversité religieuse, Yanghuijia compte deux églises appartenant à des mouvances différentes. La première est affiliée à l’organisation officielle, le « Mouvement des Trois Autonomies » (MTA). Fondée en 1950 après que l’expulsion des missionnaires étrangers par Mao, elle compte aujourd’hui 10 millions de croyants.

*Lim, F. K. G. (dir.) (2013), Christianity in contemporary China: socio-cultural perspectives (Vol. 5), Routledge.
La deuxième appartient à l’une des nombreuses « églises de maison », principales bénéficiaires du grand élan religieux que connaît la Chine actuellement. Des raisons historiques peuvent expliquer cet engouement. En particulier, le mouvement pentecôtiste, né en Californie dans les années 1900, a rencontré beaucoup d’engouement en Chine dès le début du XXe siècle en raison du rejet des missionnaires occidentaux.*

L’interprétation littérale de la Bible par ce mouvement, son accent sur l’inspiration divine, les croyances apocalyptiques prédisant la fin du monde imminente, et la capacité du Saint Esprit à donner de nouveaux pouvoirs aux croyants, tout cela donnait plus d’importance aux prêtres chinois et favorisaient un christianisme « populaire », plus proche des mouvement religieux dans le pays.

* Daniel H. Bays, « Chinese Protestant Christianity Today », in Calvin.edu. **Le Pew Center estime que la Chine continentale comptait en 2011 neuf millions de catholiques, dont 5,7 million affilliés à l’Association patriotique catholique de Chine, l’organe officiel contrôlé par le Parti. ***Richard P. Madsen, “Beyond orthodoxy: Catholicism as Chinese folk religion”. ****Harrison, H. (2013), op. cit.
Le catholicisme chinois n’a pas connu la même croissance que les églises protestantes. En 1949, on comptait en Chine 3 millions de catholiques, contre un million de protestants*. Aujourd’hui, le catholicisme ne représente plus que 9 millions**, soit une petite portion de la population chrétienne chinoise. Très proche des coutumes folkloriques locales***, le catholicisme chinois, surtout présent au Hebei et dans le nord de la chine, est également teinté de pratiques religieuses étonnamment similaires à celles du sud de l’Italie, dont étaient originaires les missionnaires franciscains : des pèlerinages de village, des litanies et rosaires, des rituels élaborés pour aider l’âme d’un parent à atteindre le paradis, ou encore des transes visionnaires. Dans ces villages où le catholicisme s’est cristallisé depuis le 17e siècle, le progrès des technologies de transport et de communication ont cependant rapproché les pratiques religieuses des standards internationaux, et les croyants se sentent de plus en plus liés à une communauté religieuse internationale****.
* »China Focus: Xi calls for improved religious work », Xinhua, le 23 avril 2016.
Cette pluralité religieuse, cependant, n’a qu’une existence précaire, car la plupart de ces églises non officielles sont en réalité illégales. Souvent tolérées, elles sont parfois réprimées, et il semblerait qu’elles ne soient pas à l’abri de la vague répressive qui caractérise l’administration Xi Jinping. Lors d’une conférence nationale sur la religion les 22 et 23 avril derniers à Pékin, le président chinois a en effet appelé les leaders religieux à réaffirmer le contrôle du Parti communiste chinois sur la vie religieuse*.
*Ryan Dunch, « Protestant Christianity in China today: fragile, fragmented, flourishing », in Stephen Uhalley, Jr. and Xiaoxin Wu (dir.), China and Christianity: Burdened Past, Hopeful Future (Armonk, NY: M.E. Sharpe, 2001), pp. 195–216.
Cet effort de contrôle sur les églises non officielles est d’autant plus important aujourd’hui que l’arrivée de millions de migrants ruraux dans les grandes villes pose de manière pressante la question de l’intégration de croyants aux origines et aux pratiques très différentes. Mais un tel contrôle semble délicat, alors que c’est précisément la diversité et la fragmentation des églises, notamment protestantes, qui leur a permis d’échapper à toute institutionnalisation*.
A propos de l'auteur
Camille Boullenois
Camille Boullenois est diplômée de Sciences Po et de l’Inalco. Elle a appris le chinois à Pékin, où elle a vécu plusieurs années. Elle est actuellement doctorante à Oxford et se spécialise dans la société chinoise contemporaine. Elle écrit sa thèse sur les gouvernements locaux et l’entrepreneuriat en Chine rurale, en particulier dans le Henan.