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Thaïlande : comprendre l'insurrection musulmane au Sud

photo d'un soldat thailandais
Un soldat thaïlandais devant des villageois musulmans lors d'un festival local dans la province de Narathiwat au sud de la Thaïlande, le 28 mars 2015. (Crédits : AFP PHOTO / Madaree TOHLALA)
Depuis 2004, l’extrême sud de la Thaïlande est à feu et à sang. Pas une semaine ne se passe sans au moins une explosion, une fusillade, un incendie ou l’assassinat d’un fonctionnaire, dans les trois provinces de Pattani, Yala et Narathiwat. A la frontière de la Malaisie, des groupes séparatistes musulmans mènent depuis douze ans une insurrection sanglante contre le gouvernement de Bangkok. Les insurgés combattent l’oppression subie par la minorité malaise et musulmane du sud du pays, qui représente 2% de la population thaïlandaise. Explications.

Contexte

Les 11 et 12 août derniers, la Thaïlande a subi une série d’attentats, faisant 4 morts et au moins 35 blessés à travers le sud du pays, dans sept provinces différentes. Plusieurs pistes ont été évoquées par les autorités, allant d’une opposition au référendum sur la Constitution de la junte militaire, à celle d’une attaque menée par les supporters de l’ancien Premier ministre Thaksin Shinawatra. Mais c’est celle de l’insurrection séparatiste et musulmane qui semble se confirmer ces derniers jours. Les attaques, qui n’ont pas été revendiquées, suivent le mode opératoire des groupes indépendantistes basés à Yala, Pattani et Narathiwat.

Pourtant, la junte militaire est réticente à pointer du doigt les séparatistes, peu encline à admettre que le conflit qui dure depuis 2004 puisse s’étendre au-delà des provinces de l’extrême sud de la Thaïlande. Dans un premier temps, les autorités ont même évoqué l’hypothèse que la série d’explosions, bien qu’orchestrée par les insurgés, ait été commanditée par un groupe politique opposé à la dictature militaire. Mais la Thaïlande semble se rendre à l’évidence : plusieurs mandats d’arrêt ciblant des habitants des provinces méridionales du pays ont été émis.

La « thaïfication » du royaume de Patani : pourquoi les Malais se sentent aussi mal en Thaïlande ?

*Volker Grabowsky (ed.), Regions and National Integration in Thailand 1892-1992, Wiesbaden, Harrassowitz, 1995, p. 199.

Carrefour commercial et maritime, le royaume de Patani bénéficie d’une position stratégique au sein de la péninsule malaise, entre le Moyen-Orient, la Perse, la Chine, l’Inde et le Japon. C’est donc sans surprise que les ambitions d’expansion thaïe, via le royaume de Sukhothaï (1238-1438) puis celui d’Ayutthaya (1350-1767), s’étendent au sultanat malais, situé à la frontière entre les actuelles Thaïlande et Malaisie, et qui finit par accepter de devenir leur vassal. En 1909, il est officiellement aggloméré au royaume de Siam, qui supprime sa famille royale, par le traité anglo-siamois. Ainsi, le royaume semi-indépendant de Patani est partagé entre les Thaïs et les Britanniques. Optant pour une politique de « diviser pour mieux régner », le royaume de Siam fait de Patani, un monthon (région) divisé en 3 cangwat (provinces) : Pattani (les Siamois ont changé l’orthographe malaise), Narathiwat et Yala*. Cependant, cette incorporation administrative se heurte à une résistance de l’identité malaise. Les dirigeants de l’ancienne Patani ont renforcé leur promotion de l’islam afin de se légitimer et de maintenir un certain soft power. De ce fait, l’identité malaise en Thaïlande et sa pensée nationaliste est intrinsèquement liée à la religion. Difficile alors pour le centralisme autoritaire de Bangkok de s’imposer dans ces provinces en misant sur une assimilation à l’identité thaïlandaise nationale, basée sur la culture des Thaïs du Centre, la langue (le siamois), la religion (le bouddhisme Theravada) et la dynastie Chakri.

Carte insurrection Sud Thaïlande
L'insurrection séparatiste touche les trois provinces à majorité musulmane du sud de la Thaïlande.
Au cours du XXe siècle, Bangkok a mené une politique d’assimilation forcée, non seulement en envoyant principalement des professeurs et des fonctionnaires thaïs, en aliénant les leaders musulmans, en tentant de supprimer la langue locale, le jawa, au profit de l’apprentissage exclusif du thaï siamois, mais aussi en imposant une propagande royale dans les écoles publiques. En réponse, un système d’éducation parallèle se met en place et une importante partie de la minorité ethnique se tourne alors vers les écoles religieuses qui prolifèrent dans les trois provinces du Sud. A la tête de la communauté musulmane en Thaïlande, le Chularajmontri est nommé par le gouvernement, mais manque de légitimité aux yeux des habitants de l’extrême Sud. Dans un premier temps, les Malais « traditionnels » s’en accomodent, eux qui préfèrent s’organiser autour de représentants locaux informels. Mais les nouvelles générations se sentent de plus en plus aliénées par la société thaïe, traitées comme des citoyens de seconde zone, et de facto reprochent au gouvernement de ne pas bénéficier du développement économique du pays.

Face à la présence menaçante de l’occupation militaire couplée aux milices bouddhistes, des mouvements séparatistes se sont renforcés et ont opté pour des méthodes plus violentes. A l’aube des années 1960, la Thaïlande assiste à la multiplication de groupes séparatistes, dont les principaux sont le PULO (Patani United Liberation Front) et le BRN (Barisan Revolusi Nasional Melayu Patani), qui s’est ensuite divisé en plusieurs branches. Parmi elles, le Barisan Revolusi Nasional-Koordinasi, qui recrute des jeunes dépités pour commettre des attaques violentes contre les infrastructures du gouvernement. Jusqu’à la fin des années 1980, ces groupes ont commis sans relâche des attentats à la bombe, des fusillades et des assassinats – dont une tentative à l’encontre du roi Bhumibol en septembre 1977 – pour tenter de retrouver l’autonomie de leurs provinces. Pourtant, le mouvement s’essouffle grâce aux négociations avec le Premier ministre Prem Tinsulanond. Les chefs des groupes séparatistes sont cooptés par les autorités, assassinés ou partent en exil.

En 2001, le populiste Thaksin Shinawatra arrive au pouvoir. Sa stratégie dans le sud de la Thaïlande relance l’insurrection, ressuscitée par une nouvelle génération de jeunes leaders séparatistes désabusés. Le Premier ministre, ancien ancien officier de police, remplace l’armée par la police dans les trois provinces musulmanes et dissout le Centre Administratif des provinces frontalières du Sud, une agence gouvernementale qui coopérait avec les chefs politiques religieux. Il se met à dos les indépendantistes, les qualifiant de terroristes.

La reprise des violences atteint son paroxysme en janvier 2004, lorsque quatre soldats sont tués et que de nombreuses armes sont subtilisés lors d’une attaque menée sur une base militaire à Narathiwat par des rebelles. S’ensuivent des représailles, notamment par l’attaque de la mosquée de Huz Zwe, qui causent plusieurs dizaines de morts et marquent la population. La répression menée par les forces de sécurité et le gouvernement de Thaksin Shinawatra, qui a déclaré l’état d’urgence dans l’ancien royaume de Patani en 2005, n’a fait que nourrir la propagande des groupes séparatistes islamistes, dont les rangs n’ont cessé de s’élargir.

Les bouddhistes quittent en masse la région, au grand désespoir de Bangkok qui peine à y envoyer des enseignants volontaires, malgré des primes alléchantes. Tous les jours, les habitants de Yala, Pattani et Narathiwat sont victimes d’attentats à la bombe, de fusillades, d’assassinats, qui ciblent notamment les forces de sécurité, les professeurs et les moines, sans qu’ils ne soient revendiqués. La guerre qui se mène entre Bangkok et les insurgés depuis désormais douze ans a causé la mort de plus de 6 500 personnes.

Carte des attentats dans le sud de la Thailande
Les attentats des séparatistes ont principalement lieu dans l'extrême Sud de la Thaïlande.

Une région en marge du développement économique ?

*Srisompob Jitpiromsri, « Unpacking Thailand’s southern conflict: The poverty of structural explanations », Critical Asian Studies 38:1, 2006, p.95-117.

Les dirigeants politiques et militaires placent souvent le conflit dans l’extrême sud de la Thaïlande dans un contexte économique. Les provinces de Yala, Pattani et Narathiwat, dont l’économie repose sur l’acier, l’agriculture, l’élevage et le caoutchouc, n’ont pas bénéficié du développement fulgurant du Sud touristique ou du Centre du pays. En effet, les habitants du Sud vivent en dessous du seuil de pauvreté, subissent un chômage important, un manque d’éducation, des infrastructures de mauvaise qualité, et d’autres problèmes d’ordre socio-économique. Pour autant, les provinces méridionales ne sont pas les moins bien loties du pays – contrairement aux paysans de la région défavorisée du Nord-Est. Avant l’exacerbation des violences en 2004, elles avaient même connu un certain essor économique : entre 1983 et 2003, le produit provincial brut de Pattani a grimpé de 7 840 millions à 33 300 millions de bahts, tandis que ceux des provinces de Yala et Narathiwat augmentaient respectivement de 6 745 millions à 24 437 millions de bahts et de 8 737 millions à 28 646 millions de bahts*. Quant au revenu moyen des ménages, le rapport du Programme des Nations unies pour le développement de 2007 l’établit à 11 695 bahts pour Pattani, 11 880 bahts pour Yala et 9 214 bahts pour Narathiwat.

Si les trois provinces à majorité musulmane ont un meilleur niveau de vie que d’autres provinces en Thaïlande, elles souffrent de la comparaison avec la Malaisie voisine, dont l’État du Kelantan, le plus pauvre du pays, bénéficie d’une meilleure économie, et surtout de la province de Songkhla, centre industriel et commercial en pleine prospérité du Sud, et dont bénéficient majoritairement les Thaïs bouddhistes. Surtout, les Malais musulmans du Sud se sentent discriminés, les emplois étant en priorité attribués à leurs voisins thaïs, y compris dans le système éducatif. Un accès à la fonction publique d’autant plus compliqué par la barrière de la langue, les jeunes générations ayant rejeté les enseignements thaïs au profit du jawa et du malais.

Cette précarité structurelle a favorisé les trafics de contrebande et de drogues de la Malaisie vers la Thaïlande, qui serviraient notamment à financer les groupes indépendantistes. Pour les autorités thaïlandaises, ces trafics illégaux, couplés aux difficultés économiques rencontrés par les musulmans, ont joué un rôle déterminant dans l’escalade des violences, et ont donc mis en place une série de projets pour développer des ressources dans la région. Mais si les séparatistes regrettent la gloire passée du sultanat de Pattani, carrefour commercial entre le Moyen-Orient et l’Asie, leurs motivations sont essentiellement politiques.

Carte de l'économie de la Thailande
Les provinces musulmanes du Sud de la Thaïlande ne bénéficient pas du même développement économique que le reste du pays.

Un processus de négociations laborieux

Plusieurs négociations entre Bangkok et les groupes séparatistes ont eu lieu ces dernières années. Depuis 2005, plusieurs tentatives de dialogue ont été initiées : elles ont notamment été encouragées par Mahathir, l’ancien Premier ministre malaisien, en 2006 à Langkawi, et par Jusuf Kalla, le vice-président indonésien en 2008 à Bokor, ainsi que par plusieurs organisations internationales en collaboration avec le gouvernement thaïlandais. Cependant, aucune de ces initiatives n’a été concluante : qui représente les Thaïs ? Qui représente les indépendantistes ? Les deux parties, loin d’être centralisées ou unifiées, ne pouvaient présenter un représentant légitime pour négocier. L’Etat thaïlandais devait à l’époque trouver un consensus entre le gouvernement, l’armée, le Conseil national de Sécurité, tandis que les indépendantistes, composés d’une multitude de groupes, eux-mêmes divisés en plusieurs branches, ne disposent d’aucune structure organisée.

En février 2013, le gouvernement de Yingluck Shinawatra, soeur de Thaksin Shinawatra et fondatrice du parti populiste Pheu Thai, soutient publiquement un processus de négociations initié par la Malaisie. Trois réunions sont organisées à Kuala Lumpur, mais les pourparlers se retrouvent dans l’impasse en juin 2013, lorsque des représentants du BRN présentent une liste de cinq demandes (la reconnaissance du BRN en tant que représentant du peuple de Patani, la désignation de la Malaisie comme médiateur, l’implication des pays de l’ASEAN et des ONG dans le processus de négociations, et la libération des séparatistes emprisonnés). Quelques mois plus tard, alors que les parties étaient prêtes à reprendre le dialogue, les manifestations des Chemises jaunes et des Chemises rouges à Bangkok, qui conduiront au coup d’Etat militaire de mai 2014, mettent un terme à cette tentative de négociations.

Depuis sa prise de pouvoir en 2014, la junte militaire de Prayuth Chan-ocha a affirmé à plusieurs reprises vouloir reprendre les négociations avec le groupe séparatiste BRN, mais n’a fait que les repousser. En mai 2016, selon le Bangkok Post, le Premier ministre Prayuth dénonce « un triste et terrible gaspillage de vies humaines » et reproche aux représentants des séparatistes des exigences irréalistes loin de la volonté des habitants du Sud du pays. La crise politique que traverse la Thaïlande eclipse le conflit dans le grand Sud : mais si le nombre de victimes diminue, les groupes séparatistes entendent toujours par la force appeler Bangkok à répondre à leurs revendications. Leurs attaques, de plus en plus sophistiquées, ciblent également les provinces au nord de l’ancien royaume de Patani.

Graphique des violences et morts dans le sud de la Thailande depuis 2004
Depuis 2004, l'insurrection musulmane fait plusieurs centaines de morts chaque année dans le Sud de la Thaïlande.

Perspective : radicalisation de l’insurrection

En apparence, l’insurrection s’essouffle en raison du manque d’encadrement lié à la suppression des principaux leaders des groupes rebelles. Mais en réalité, elle attire toujours de plus en plus de jeunes Malais musulmans. Des jeunes d’autant plus attirés que les insurgés se radicalisent. Jusqu’à présent, les groupes rebelles refusaient une quelconque affiliation avec le terrorisme international, notamment avec l’organisation terroriste Jemaah Islamiyah en Asie du Sud-Est, affiliée à Al-Qaïda, afin de préserver aux yeux du monde son statut de minorité en lutte pour ses droits.

Cependant, le gouvernement thaïlandais accuse les pondoks, les écoles coraniques, de dispenser un enseignement radical. D’après Virginie André, chercheure spécialiste de l’islam à l’institut australien Alfred-Deakin et à l’Institut de recherche sur l’Asie du Sud-Est contemporaine, citée par L’Express, cette radicalisation est visible au sein des discours des séparatistes : « Il y a eu, ces dernières années, dans le discours des séparatistes, un glissement sémantique très révélateur. Ils ne traitent plus leurs ennemis de « fascistes » ou de « colonialistes », mais de kafir, d’infidèles. Et ils ne cherchent plus à libérer la « République de Pattani », mais « l’Etat islamique de Pattani ». Pour recruter des jeunes, les séparatistes mêlent des arguments nationalistes, comme l’oppression historique de l’Etat thaïlandais, et religieux, en empruntant certains concepts du djihadisme. C’est efficace et cela rend cette radicalisation difficile à contrôler. » Une radicalisation qui pourrait en effet échapper aux leaders séparatistes, puisque l’organisation Etat islamique a lancé récemment un appel aux mulsumans malais de l’Asie du Sud-Est. Cet été, le groupe terroriste a mis en ligne Al-Fatihin Media une revue numérique spécialement en langue malaise.

Par Myriam Sonni

A propos de l'auteur
Myriam Sonni
Etudiante en Master à l'Institut de Géopolitique à Paris VIII, Myriam Sonni est passionnée d'Asie du Sud-Est. Elle travaillé en ce moment sur l'instrumentalisation des tensions ethniques en Malaisie et l'effritement du parti au pouvoir. Elle s'est rendue plusieurs fois à Kuala Lumpur et Singapour pour mener des entretiens avec des universitaires, journalistes, hommes politiques et ONGistes. Avant cela, elle a rédigé un mémoire sur la crise politique et sociale thaïlandaise à travers le prisme des médias et de la liberté de la presse. Elle a étudié également le journalisme à l'ISCPA, l'Institut supérieur des médias.