Politique
Analyse

Thaïlande : le clan des Shinawatra, passé et avenir

Le frère et la soeur : les deux anciens Premiers ministres thaïlandais, Thaksin et Yingluck, figures de la réussite et de la chute des Shinawatra, ici à Meizhou, dans la province chinoise du Guangdong, en visite dans leur maison ancestrale, le 30 octobre 2014.
Le frère et la soeur : les deux anciens Premiers ministres thaïlandais, Thaksin et Yingluck, figures de la réussite et de la chute des Shinawatra, ici à Meizhou, dans la province chinoise du Guangdong, en visite dans leur maison ancestrale, le 30 octobre 2014. (Crédits : EyePress Photo/ via AFP)
Deux ans après sa destitution en mai 2014, l’année de l’ancienne Premier ministre Yingluck Shinawatra sera rythmée par son procès pour négligence. Elle avait été propulsée au pouvoir grâce à son frère Thaksin qui avait occupé ce poste. Exilé au Cambodge, ce dernier continue d’influencer la politique de son pays. Mais quel est son avenir et celui de celui de son clan ? Pour mieux comprendre, Asialyst revient sur l’histoire édifiante des Shinawatra, de l’arrivée de leurs aïeux chinois au succès politique national.

Contexte

Le pouvoir en Thaïlande est détenu par quelques grandes familles, explique Katja Rangsivek dans sa thèse intitulée Trakun, politics and the Thai State. Les Shinawatra et leurs proches représentent plus de 10% des Premiers ministres du pays dans la période 1932-2013 (3 sur 28). Un score qu’ils sont les premiers à atteindre. Le clan, déjà bien installé au rang des familles les plus importantes du pays, se place ainsi parmi les meilleures d’entre elles. De leurs débuts à leur chute en passant par l’acmé lors de l’élection de Thaksin, les Shinawatra ont mis leur puissance économique au service du politique et vice versa. Une stratégie gagnante mais qui les a aussi conduits à la perte du pouvoir.

Aux origines de la famille Shinawatra

La généalogie du clan Shinawatra.

De la politique et des affaires, c’est la recette de la famille Shinawatra. Le clan s’est constitué une petite fortune et a pu la faire prospérer dès les premières générations expatriées en Thaïlande. Arrivé à Siam (ancien nom du royaume thaï jusqu’en 1939 lors de la prise du pouvoir par le général Plaek Phibunsongkhram) à la fin des années 1860, l’arrière-grand-père de Thaksin et Yingluck n’est âgé que d’une dizaine d’années. Seng Sae Khu a quitté la Chine pour son voisin du Sud, comme de nombreux autres Chinois à l’époque. Il gagne sa vie en tant que collecteur d’impôt. Il a neuf enfants avec sa première femme, une Thaïlandaise, Thongdi, et cinq avec la seconde, Nocha, elle-aussi thaïlandaise.

Son fils Chiang, le grand-père du futur Premier ministre, est le second enfant et premier fils de Seng. Il naît en 1890. Après des études à l’Assumption School, il épouse Saeng, la fille de Nai Mun Somna, un riche propriétaire, commerçant et chef du village de Sankamphaeng. Le couple développe un commerce d’import-export de soie entre la Chine et la Birmanie, expliquent Pasuk Phongpaichit et Chris Baker dans leur livre Thaksin : The Business of Politics in Thailand (Silkworm Books, 2005). Si les Chinois ont plutôt bien été acceptés en Thaïlande au fil du temps, le régime au pouvoir à partir de 1938 mène une politique nationaliste. En octobre de la même année, le fils aîné de Chiang, Sak prend un nom à consonance thaï, Shinawatra, comme beaucoup d’autres immigrés chinois ou leurs descendants. Toute la famille l’adopte, y compris Loet, un autre fils de Chiang qui deviendra le père de Thaksin.

Les Shinawatra : les débuts du pouvoir

Après avoir réuni de quoi vivre confortablement, les Shinawatra se mettent peu à peu à la politique à Chiang Mai, la ville où ils sont installés. Pasuk Phongpaichit et Chris Baker ont retracé leur parcours : grâce au poste de son frère Sujet, conseiller municipal et surtout responsable de la branche de Chiang Mai de la Siam City Bank, Loet met un pied dans le monde financier. Grâce aux contacts développés durant cette expérience, il achète de nombreux biens dont une concession BMW.

Loet se met à la politique dans les années 1960, quand il rejoint le parti « Chiang Mai Progress ». En trois ans, sa carrière décolle : élu au conseil local en 1967, il devient son président en 1968 et gagne le poste de député en 1969. Au Parlement, il rejoint un groupe d’hommes politiques sans étiquette de parti, businessmen pour la plupart. Des relations dont se souviendra Thaksin lorsqu’il sera au pouvoir : de ce groupe parlementaire, quatre députés ont eu des enfants ou des frères et soeurs qui sont devenus ministres dans ses gouvernements.

En 1975, alors que sa fortune décroît, Loet décide de passer la main à son frère, Suraphan qui occupera ensuite le poste de vice-ministre des Transports. Thaksin et Yingluck, deux des enfants de Loet et de son épouse Yindi iront encore plus loin dans cette ascension en devenant tous deux Premiers ministres.

Thaksin ou l’apogée de la famille Shinawatra

Ancien lieutenant de police, Thaksin profite de la situation des frères de son épouse, des policiers, pour faire du commerce avec la police. Il investira ensuite ses revenus pour bâtir un empire dans les télécoms et les technologies. Sa fortune, forgée très rapidement, a été estimée à 2 milliards de dollars. En 2008, les Shinawatra reprèsentent la 16e fortune de Thaïlande, la 19e en 2011 et la 10e en 2015, selon le classement annuel de Forbes.

Mais pour les auteurs de Thaksin : the Business of Politics in Thailand, cela ne suffit pas à l’ambitieux Thaïlandais. Il perd de gros contrats face à des hommes d’affaires aux connections politiques plus fortes que les siennes, notamment un de trois millions de dollars en 2011. Nommé ministre des Affaires étrangères en 1994, Thaksin profitera de cette position pour négocier des contrats pour son propre groupe, confirme Sophie Boisseau du Rocher, spécialiste de l’Asie du Sud-Est et chercheure associée à l’IFRI (Institut Français des Relations Internationales). « En 1998, retrace la chercheure, Thaksin fonde son parti « Thai rak Thai » [les Thaï aiment les Thaï], dans lequel il investit une partie de sa fortune. Il mène sa campagne en visant les Thaïlandais de province plutôt que ceux qui vivent à Bangkok, une première. Et ça fonctionne. Il est élu très facilement en 2002, puis réélu en 2005 avec une majorité absolue et sans coalition, ce qu’aucun chef de gouvernement n’avait réussi à faire. »

La chute

Arrivé au pouvoir, Thaksin mène une politique qui vise les Thaïlandais les plus pauvres et ceux des classes moyennes. Il offre des subventions aux villages, un accès presque gratuit aux soins médicaux et des infrastructures qui fonctionnent. Il met en place une série de grands projets logistiques notamment en matière de transport qui vont réduire le chômage et relancer l’économie affectée par la crise de 1997. Mais, rappelle Sophie Boisseau du Rocher, « Thaksin laisse de côté les membres d’autres riches familles pour placer ses alliés à des postes clés, notamment dans les institutions de contre-pouvoir qui avaient été mises en place par la constitution de 1997 comme la commission de lutte contre la corruption. Il renoue avec la tradition des hommes politiques forts en Thaïlande, en monopolisant les circuits politiques mais aussi les médias. Ses proches vont par exemple détenir des parts dans des groupes de presse. »

Voilà une stratégie que les élites thaïlandaises désapprouvent fortement. A partir de 2006, Thaksin est mis en cause lors de la vente de Shin Corp, la société mère des Shinawatra. Les comptes rendus publics montrent que la valeur de l’entreprise a quadruplé en quelques années alors que le Premier ministre est censé arrêter toute activité privée pendant son mandat. Pis encore, alors que Thaksin se prévalait de défendre l’économie thaï, le peuple apprend que l’entreprise n’a jamais payé d’impôts. Se sentant menacé, il convoque des élections anticipées mais ses adversaires annoncent un boycott. La situation s’envenime à l’apparition de manifestations pour et contre le chef du gouverment.

D’un côté, les « chemises jaunes », couleur de la royauté en Thaïlande, rassemblent les citoyens anti-Thaksin, souvent issus des classes moyennes supérieures, et les intellectuels qui dénoncent la corruption dont est victime le pays. De l’autre, les « chemises rouges » regroupent les supporters de Thaksin, dont des citoyens des classes populaires. Fragilisé par des manifestations qui font 90 morts, mais aussi par les tensions avec la famille royale, Thaksin est renversé par un coup d’Etat militaire le 19 septembre 2006, pendant son voyage aux Etats-Unis à l’occasion de l’Assemblée générale des Nations Unies.

L’espoir Yingluck

Cependant, le clan Shinawatra tente de se maintenir au pouvoir. En septembre 2008, un proche de la famille devient Premier ministre : il s’agit de Somchai Wongsawat, l’époux de Yaowapha Wongsawat, une soeur Shinawatra plusieurs fois député. Mais quatre mois plus tard, il est destitué par la Cour constitutionnelle pour fraude électorale. Thaksin pousse alors sa plus jeune soeur, Yingluck, ex-présidente de Shin Corp, à se lancer en politique à l’occasion de la campagne des législatives de 2011. Son parti, le Pheu Thai, formé après la dissolution du parti fondé par Thaksin, remporte les élections. La diplomée en Sciences politiques de l’université de Chiang Mai devient donc Premier ministre.

La cadette des Shinawatra poursuit la politique de son frère, mais commet deux erreurs. La première est d’avoir lancé un programme qui subventionne les riziculteurs les plus pauvres en achetant leur riz au-dessus des prix du marché. Si cette mesure a séduit ses électeurs paysans, elle a déréglé l’économie du riz en laissant des stocks invendus à cause de leur prix. L’autre erreur de Yingluck fut de vouloir faire entériner une loi d’amnistie dont son frère aurait pu bénéficier, ce qui a éveillé la colère de manifestants. Loi que le Sénat a rejeté en novembre 2013 pendant que l’opposition était dans la rue. Yingluck Shinawatra est finalement destituée le 7 mai 2014 par la Cour constitutionnelle. C’est son vice-premier ministre qui lui succède par intérim : Niwatthamrong Boonsongpaisan est un homme d’affaires proche de Thaksin. Mais l’armée, sous la direction du Général Prayuth Chan-ocha annonce sur une chaîne de télévision un coup d’Etat quelques jours plus tard, le 22 mai.

Et demain ?

La destitution de Yingluck représente-t-elle la fin des Shinawatra ? Thaksin a été condamné par contumace en 2008 à deux ans de prison pour malversations financières. En exil volontaire, l’ancien Premier ministre refuse de rentrer en Thaïlande, par peur de devoir affronter les conséquences de ce procès. Mais il ne peut utiliser la moitié de sa fortune, soit 1 milliard d’euros, qui a été gelée par la Cour Suprême de Thaïlande. Réfugié un temps au Cambodge sur invitation du Premier ministre Hun Sen, Thaksin en devient son conseiller économique en novembre 2009 malgré une extradition demandée (et refusée) par la Thaïlande. Il quitte son poste en août 2010 et depuis se trouve basé la plupart du temps à Dubaï, aux Emirats Arabes Unis.

Que veut Thaksin aujourd’hui ? Dans une interview donnée au Financial Times, l’ancien Premier ministre exprime ses doléances face à la situation économique et politique de la Thaïlande : « Nous avons retardé notre développement de dix ans. Nous avons fait reculer notre pays plutôt que d’investir dans l’avenir. » Il se défend de vouloir reconquérir son ancien poste : « Je ne suis pas assez fou pour vouloir le pouvoir. »

Quant à Yingluck, elle a vu son procès pour négligence débuter en janvier dernier, au cours duquel elle a plaidé non coupable. La procédure devrait durer un an. La soeur de Thaksin est également interdite d’activité politique jusqu’en 2020. Pour Sophie Boisseau de Rocher, cela ne signe pas forcément la fin des Shinawatra au pouvoir, la famille étant très large. Il n’est pas improbable que la génération suivante revienne sur les devants de la scène politique thaïlandaise. Il faut faudrait néanmoins que la Thaïlande sorte de l’impasse autoritaire actuelle.

Par Claire Courbet
A propos de l'auteur
Claire Courbet
Passée entre autres par Atlantico, Libération et L'Express, Claire Courbet est étudiante à l'Ecole de journalisme de Sciences Po. Elle s'intéresse particulièrement à l'Asie du Sud et passera prochainement six mois en Inde dans le cadre d'un échange universitaire.