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Expert - Art en Inde

 

Bhupen Khakhar attaqué à la Tate : toute l’Inde en défense

"You can't please all" (1981), tableau du peintre indien Bhupen Khakhar.
"You can't please all" (1981), tableau du peintre indien Bhupen Khakhar. (Crédit : Bhupen Khakhar / Tate Modern)
Le 31 mai dernier, la crème du monde de l’art indien et tout ce qui gravite autour se retrouvaient à la Tate Modern à Londres pour le vernissage de l’exposition Bhupen Khakhar : You Can’t Please All, la première rétrospective consacrée à l’artiste de Baroda depuis sa mort.
Khakhar (1934-2003) est un peintre renommé et charismatique. Il est né dans un quartier populaire de la mégapole de Bombay qu’il a vite quittée pour Baroda (Gujarat), où il passa l’essentiel de sa vie d’artiste. Issu de la classe moyenne, il devient comptable dans les années 1950, puis s’embarque dans une carrière artistique une dizaine d’années plus tard. Il est poussé par son ami Ghulam Mohammed Sheikh, professeur à l’École des Beaux Arts de Baroda, et déjà jeune représentant de ce qui deviendra l’École de Baroda, un mouvement narratif qui a pris toute son ampleur dans les années 1970.

Khakhar s’est vite imposé comme un acteur majeur du mouvement narratif. Ses toiles figuratives quelque peu naïves racontent « ce qu’il vit », d’après son ami Howard Hodgkin. Elles racontent la vie des gens qui l’entourent, celle du tailleur du coin de la rue, celle du barbier qui habite en face de chez lui ou encore celle de l’horloger qui a réparé sa montre cassée, et bien sûr, la sienne. Certains y retrouveront des immixtions de pop’art. D’autres, des inspirations « hockneysiennes » dans les thèmes et dans la forme, surtout après son voyage en Angleterre de 1970.

Khakhar a été le premier artiste indien à faire son coming out sur une toile et à parler ouvertement de son homosexualité. Il a aussi été le premier à raconter son cancer et son corps meurtri par la maladie. Il fut la coqueluche des jeunes artistes étudiant à Baroda : sa maison, et surtout sa table, leur étaient ouvertes tous les jours. L’artiste n’était pas avare de conseils et consacrait beaucoup de temps à encourager et soutenir les plus jeunes. Une douzaine d’années après sa mort, son souvenir est toujours vivace dans leurs mémoires. Sa légende continue à vivre dans les couloirs de l’école des beaux-arts et les ateliers d’artistes qui foisonnent à Baroda.

Quand Chris Dercon, l’ex-directeur de la Tate Modern et commissaire de l’exposition, a pris la décision d’organiser la rétrospective, sans doute sur proposition de Nada Raza, la commissaire adjointe, très active spécialiste de l’art de la région, le petit monde de la culture indienne s’en est ému. Il va s’en dire que le plus grand musée privé indien devait être de la partie. Sans le généreux sponsoring du Kiran Nadar Museum, on peut imaginer aisément que l’exposition n’aurait pu avoir lieu. Les prêts viennent d’un peu partout, essentiellement de collections privées, d’amis de l’artiste et de quelques institutions.

People, art, sexe, cancer, musée en quête de notoriété voire de reconnaissance, artiste controversé peu connu en Europe : le décor est posé pour que la saga du mois de juin débute. Elle ne sera pas télévisée mais faite de mots et de phrases, de petites phrases faudrait-il dire, publiées dans les journaux essentiellement en ligne, et sur les réseaux sociaux. Quel en est l’objet ? Une controverse lancée par le critique d’art du Guardian, Jonathan Jones, qui de toute évidence n’a pas aimé la rétrospective Khakhar et livre une opinion au vitriol dès le 31 mai, le jour du vernissage.

Tout commence en début d’année par un communiqué de presse, plutôt banal, présentant la rétrospective. L’un des collectionneurs de l’artiste, Karan Grover, en profite et se fend d’une interview au mois d’avril dans le Times Of India, édition locale de Vadodara (le nouveau nom de Baroda). Il est fier de participer à ce grand événement artistique, raconte-t-il, glissant dans la conversation qu’il détient 11 tableaux de Khakhar. Quelques mois plus tard, le 21 mai, Amit Chaudure publie dans le Guardian un papier plutôt bien informé sur la vie de l’artiste, mêlant ses souvenirs personnels et traçant une petite biographie bien amenée. Le 30 mai, Mark Hudson, qui a du voir quelques tableaux en avant-première sur son ordinateur, écrit pour le Telegraph un article mièvre qui décrit quelques tableaux, en avouant à demi-mot ne pas vraiment avoir les clés pour les lire. Le lendemain, Jonathan Jones, donne son avis : l’exposition est nulle. En quelques centaines de mots, il explique qu’il ne comprend pas comment les œuvres de Khakhar ont pu passer les portes de la Tate. Et bien sûr, il ne recommande pas l’exposition qu’il qualifie de mauvaise utilisation de l’espace du musée. Il lui donne 1 étoile sur 5.

La discussion aurait très bien pu s’arrêter là. Après tout, qui lit les critiques d’art dans les grands quotidiens ? Celle-là, quelle qu’en soit sa teneur et sa nature, aurait très bien pu passer inaperçue. En Europe, sans aucun doute. En Inde ? La communauté artistique s’en offusque et se vexe. Dès l’article publié, les réactions (et les insultes) s’enchainent sur le site du Guardian. Salman Rushdie, ami de l’artiste, s’en mêle et conseille des lectures à Jonathan Jones. Les critiques indiens publient les premiers articles le 1er juin. Girish Shahane y va de sa comparaison entre les œuvres de Khakhar et Mapplethorpe. Pour Deepanjana Pai, Jones est un « ignorant », un « arrogant » et un « esprit obtus ». La critique tente de démonter mot par mot, avec une colère non feinte, l’opinion de Jones, qui n’est qu’une opinion. Le 5 juin, Geeta Kapur, la mère de tous les critiques d’art indiens, y va de sa publication dans The Wire : Jones ? Un ignare étroit d’esprit qui ne sait pas écrire l’anglais.

Le même jour, Laura Cumming, de l’Observer, décrit l’exposition comme « mal organisée » et pas à la hauteur du 1er artiste pop-art indien. Sans tarder, elle s’attire autant de foudres que Jones de la part des défenseurs de Khakhar. Le lendemain, Nick Leech du National de Dubaï, rate complètement la controverse et fait de l’exposition une ode à Bombay. Plutôt amusant. Le 7 juin, un article non signé paraît dans le Hindu, sous le titre : « Bhupen Khakhar ne plaît pas encore a tout le monde », en référence au tableau de 1981, titre éponyme de l’exposition ; un bon résumé qui n’empêche pourtant pas la controverse de continuer. Le 19 juin, Roobina Karode, la directrice du Kiran Nadar Museum, certainement en service commandé, est la seule qui prend de la hauteur et nous propose une analyse de l’œuvre de Khakhar faisant fi de la controverse sous le titre bien choisi : « Dans l’ombre ». Bravo, j’aurais aimé lire de tels articles plus souvent ! Kishore Singh, de Forbes India, retombe dans la basse polémique le 9 août avec un papier intitulé « Bhupen Khakhar et l’art de la critique », un titre bien pompeux pour celui qui évoque le principe de la critique et l’ignorance des étrangers face à l’art de l’Inde. Pas glorieux !

Je ne peux pas m’empêcher de citer quelques critiques, d’autres diraient insultes, à l’égard de Jones : « idiot égocentrique » (Girish Shahane dans le Hindustan Times), « une perte de temps » (Saloni Doshi dans le même journal), « raciste et homophobe » (Gigi Garcia, à la fois dans le Hindustan Time et sur Twitter), « un intrus » (Sadanon Menon dans The Wire), j’en passe et des meilleurs.

J’ai encore du mal à croire que cette polémique ait pu exister. Un critique donne son avis sur une exposition, il fait son métier. Il l’aime ou ne l’aime pas. Il la conseille ou non. Où est le problème ? Pourquoi lui en vouloir ? J’ai suivi l’affaire d’Inde et je n’ai pas vu l’exposition. J’irai certainement la voir. Non pas parce que la saga a attiré mon attention mais parce qu’il est rare, peut-être trop rare, de voir des artistes indiens dans des institutions internationales. Je connais l’œuvre de Bhupen Khakhar, j’ai quelques notions du contexte dans lequel l’artiste a inscrit sa pratique et j’ai de la chance. Peut-être aurais-je l’occasion d’écrire si j’aime ou non l’exposition. Peut-être aurais-je l’opportunité de critiquer les partis pris du commissariat. Peut-être qu’en voyant ces tableaux, ces dessins et ces céramiques de visu dans ces 5 salles, disposés de cette manière particulière choisie par les commissaires, je ne serais pas convaincu que l’œuvre de Khakhar est si importante dans l’histoire de l’art indien ou dans l’histoire de l’art tout court. Et pourquoi ne le dirais-je pas, avec mes mots, mes comparaisons, mes référents culturels et ma sincérité ? La nomenklatura artistique indienne se sentira-t-elle obligée de me corriger ? Le métier de commissaire d’exposition est d’organiser des expositions, de prendre des risques dont le principal est certainement celui de ne pas être compris. Il est d’ailleurs intéressant de remarquer qu’aucun des commissaires de l’exposition critiquée par Jones ne s’est fait entendre.

Je crois qu’il faut reconnaître que l’art contemporain indien vit en vase clos, en Inde et peut-être dans les pays limitrophes. Qui publie à l’étranger articles et livres sur la scène indienne ? Qui organise des expositions ? Des débats ? Qui vient faire découvrir les talents passés et présents dans les capitales occidentales ? Ces dernières années, je peux certainement compter sur mes 10 doigts le nombre d’expositions consacrées à l’art indien en Europe ou aux Etats-Unis. Je tire mon chapeau au Kiran Nadar Museum qui s’est engagé à faire découvrir ces pans entiers de l’histoire de l’art que moi, occidental, je ne connais pas. J’aimerais qu’il y ait des dizaines d’initiatives de cette nature. Elles me feraient sans doute voir le monde différemment. Elles m’aideraient à comprendre un peu plus les cultures que je ne connais pas ou que je crois connaître. Nous manquons cruellement de dialogue interculturel. Et bien maintenant, critiques d’art qui connaissez si bien Bhupen Khakhar, envoyez-moi vos publications sur son œuvre, prenez vos plumes et dites-moi quelle lecture vous en faîtes au-delà du commentaire anecdotique. Je suis impatient de vous lire.

A propos de l'auteur
Franck Barthelemy
Diplomé de l’EDHEC, Franck rejoint d’abord le corps diplomatique comme attaché commercial auprès de l’ambassade de France de Bombay en 1993. Il a depuis quitté la diplomatie pour le monde des affaires mais il n’a jamais perdu sa passion pour l’Inde ; passion qui l’a conduit a développer un nouveau modèle de développement pour les ONG indiennes. L’art n’étant jamais très loin, il est depuis 2009, consultant et découvreur de talents artistiques pour collectionneurs.