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Inde : Venkatappa Art Gallery, un musée public ou privé ?

Sculpture en bronze à la Venkatappa Art Gallery, à Bangolaore le 7 janvier 2004.
Sculpture en bronze à la Venkatappa Art Gallery, à Bangolaore le 7 janvier 2004. (Crédits : INDRANIL MUKHERJEE / AFP)
Le nom de cette vieille institution artistique de Bangalore prête à confusion. La galerie est en fait un musée d’Etat, celui du Karnataka. Dans l’immense Cubbon Park, au cœur de la ville, le visiteur un peu curieux tombera sur un bâtiment des années 1970, insipide et anonyme. Le musée a été créé pour abriter l’œuvre de K. Venkatappa (1886-1965), artiste né dans une famille de peintres de la cour des Wadhyar, famille royale de Mysore jusqu’à l’indépendance. Peu après sa mort, en 1966, le gouvernement du Karnataka a tenu à rendre hommage à l’artiste en lançant le projet d’un musée pour abriter ses délicates aquarelles et plusieurs autres créations majeures provenant d’une donation importante de ses héritiers.
Rien ne sort de terre avant la grande exposition de rue organisée par GS Shenoy (1938-1994) en 1970 sur les trottoirs de l’artère principale de Bangalore, MG Road. L’initiative du célèbre peintre d’Udupi visait à reprocher au gouvernement son inaction et son manque d’intérêt pour construire un espace dédié à l’art et aux artistes du Karnataka. Sous la pression de l’artiste et de ses amis, le gouvernement se sent obligé de donner suite. Il entreprend la construction d’un bâtiment de 5 étages sans style particulier qui deviendra en 1975, l’année de son inauguration, la Venkatappa Art Gallery, connue aussi sous l’acronyme VAG. La naissance du musée d’Etat se fait aux forceps. Finalement sur 3 étages, le ministère de la Culture montre et préserve l’héritage culturel de la région, ancien, moderne et contemporain, aussi bien qu’il le peut.

En 1993, la donation Hebbar vient enrichir la collection permanente du musée. Les œuvres de l’artiste KK Hebbar (1911-1966), natif d’Udupi, trouvent naturellement leur place dans cette institution publique.

Outre les œuvres de ces deux artistes, rentrés dans l’histoire de l’art indien par la grande porte, VAG est depuis son origine un lieu ouvert aux jeunes artistes. Quelques évènements ont marqué les lieux : les premières expositions de Pushpamala en 1983 ou Sheela Gowda en 1987 ou encore Ravi Kumar Kashi en 2005 ; des expositions de groupe dont la très remarquée exposition de CF John organisée en 1995 en réponse aux émeutes communales de Bangalore de 1994 ; des rencontres internationales dont celle organisée KHOJ en 2003, sans compter les nombreuses Kala Mela, des foires d’art contemporains, organisées par la Lalit Kala Academy et les très nombreuses expositions de jeunes artistes débutants inconnus du grand public aujourd’hui que l’on citera peut-être un jour comme ayant débuté leurs carrières à VAG.

Les espaces proposés aux artistes au cœur du musée ont toujours accueilli des expositions d’une très grande liberté curatoriale, sans censure de quelle que nature que ce soit, à un coût très abordable pour ne pas dire gratuitement. Les expositions temporaires n’y sont pas toujours d’une qualité extraordinaire mais la liberté d’exposition définit génétiquement le lieu. Les murs transpirent cette liberté depuis son ouverture il y a plus de quarante ans. L’artiste y vient comme chez lui, y expose comme il le souhaite, sans considération commerciale aucune. Il y trouvera le minimum vital : un white cube, un éclairage, un gardiennage. VAG est aussi un lieu de rencontre doté d’un auditorium, certes simple. Des chaises plus confortables, un système audiovisuel plus professionnel, une climatisation efficace en feraient certainement un outil digne de ce nom mais enfin, artistes, critiques, historiens de l’art défilent régulièrement sur scène pour présenter leurs créations et leurs pratiques artistiques et débattre de sujet d’actualité.

On pourrait croire que tout ne va pas si mal à VAG, la belle endormie. C’est tout le contraire !

Depuis février dernier, la communauté artistique dans sa très grande majorité est en ébullition. Les artistes de la ville, célèbres et en voie de le devenir, sont mobilisés contre un « projet excluant ». Le gouvernement local représenté (ou non d’ailleurs) par son ministre du Tourisme au lieu de son ministre de la Culture ayant compétence sur le musée, a signé une convention (MOU dans le texte) pour céder la gestion du musée d’Etat à une fondation privée, sans appel public à projet, discrètement, sans impliquer la communauté artistique. Le tout se faisant sous prétexte de donner en « adoption » à des tiers privés la gestion de lieux touristiques choisis par un comité de personnalités sans qualification culturelle particulière, mais très bien « réseautées ».

La Fondation Tasveer, dont le propriétaire fait partie dudit comité, s’est portée adoptant / acquéreur du musée, enfin, officiellement de la gestion du musée, pour une période indéterminée. Pourquoi reprendre la gestion d’un musée d’Etat, direz-vous ? Et si ce n’était que pour le dépoussiérer, y refaire l’auditorium et l’éclairage ? Les intentions très partiellement dévoilées au grand public ne semblent pas si claires, encore moins les promesses d’investissements. La Fondation Tasveer souhaite héberger dans le musée d’Etat la collection de son propriétaire. Est-elle représentative de la scène artistique de l’Etat du Karnataka ? Héberger, et pourquoi pas donner ? La Fondation compte y imposer un programme, probablement la fin annoncée de la grande liberté d’utilisation du lieu à des fins non commerciale. Elle compte y mettre en place un café et une boutique de produits dérivés. L’institution publique devient une entreprise commerciale. La liberté d’expression des artistes de la région devient encadrée, peut-être par un tarif, peut-être par un parti pris, peut-être par un tarif et un parti pris.

Je m’interroge sur les bonnes intentions du chevalier blanc qui apparaît dans un habit bien sombre. Pourquoi ne pas construire un musée privé ex nihilo pour y héberger sa collection particulière, seulement représentative de son goût artistique ? Pourquoi ne pas donner au musée la collection qu’il souhaite partager avec le public comme l’ont fait les héritiers de Venkatappa et de Hebbar ? Pourquoi ne pas proposer de financer l’amélioration du musée tel un généreux donateur comme l’a fait il y a peu l’une des filles de Hebbar ? Pourquoi ne pas prendre en charge l’entretien du bâtiment actuel, tout simplement, comme le suggère le comité fantoche ? Pourquoi n’avoir pas inclus les diverses communautés concernées dans ses réflexions – les artistes bien sûr, les amateurs du parc aussi qui n’ont probablement pas envie de voir un nouveau bâtiment empiéter sur la nature déjà soumise à rude épreuve à Bangalore, et le public ?

Sans réponse à ces questions, les artistes occupent le terrain et organisent événements sur événements : des expositions temporaires, des performances, des rencontres, des cercles de réflexion. Ils invitent le public à venir découvrir VAG et la communauté artistique qui l’a fait vivre depuis plus de 40 ans et continue à le faire vivre aujourd’hui. Ils expliquent aux politiques locaux leurs craintes et leurs doléances mais aussi leurs propositions pour continuer la belle tradition de liberté d’exposer commencée en 1975. Ils réfléchissent à des modèles de gestion en s’inspirant de réussites indiennes et internationales. D’aucuns diront que les artistes bloquent le processus d’amélioration de VAG. Je crois au contraire qu’ils nous montrent que nous pouvons vivre dans un monde qui ne doit pas obligatoirement être commercial.

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A propos de l'auteur
Franck Barthelemy
Diplomé de l’EDHEC, Franck rejoint d’abord le corps diplomatique comme attaché commercial auprès de l’ambassade de France de Bombay en 1993. Il a depuis quitté la diplomatie pour le monde des affaires mais il n’a jamais perdu sa passion pour l’Inde ; passion qui l’a conduit a développer un nouveau modèle de développement pour les ONG indiennes. L’art n’étant jamais très loin, il est depuis 2009, consultant et découvreur de talents artistiques pour collectionneurs.