Politique
Reportage

Assassinat de Kem Ley : les Cambodgiens en état de choc

Les Cambodgiens se recueillent près de la dépouille de Kem Ley, analyste politique et critique du Premier ministre Hun Sen, le 10 juillet à Phnom Penh.
Des milliers de Cambodgiens ont accompagné la dépouille de Kem Ley, analyste politique assassiné le 10 juillet 2016, en plein centre de Phnom Penh. (Copyright : Anne-Laure Porée)
Il était à la fois l’un des plus éminents analystes politiques du Cambodge et un critique notoire du gouvernement. Ce dimanche 10 juillet, un peu avant 9 heures du matin, Kem Ley s’apprêtait à boire son café dans la boutique d’une station essence, en plein centre de Phnom Penh, quand un homme lui a tiré une balle dans le thorax et une balle dans la tête, à bout portant. La photographie de son corps baignant dans une mare de sang s’est répandue sur les réseaux sociaux comme une traînée de poudre. Les Cambodgiens étaient abasourdis. Reportage à Phnom Penh.

Contexte

Qui a tué Kem Ley ? Dans un communiqué de presse, le ministre cambodgien de l’Intérieur a identifié le tireur : un homme de 38 ans qui se fait dans un premier temps appeler Chuob Samlap, un nom surréaliste qu’on pourrait traduire par « je te rencontre, je te tue ». Le mobile du meurtre ? Une dette qui n’a pas été remboursée depuis plus d’un an. Le suspect, qui a été rapidement appréhendé par les forces de police, a « avoué son crime », dans une vidéo diffusée sur Internet. Moeun Tola, ami de Kem Ley et personnalité de la société civile, ne croit cependant pas à cette version des faits : « C’est ridicule. Tout cela est lié à des affaires politiques. C’était un critique véhément du gouvernement. Il y a seulement deux jours, il était sur Radio Free Asia pour y parler du rapport de Global Witness. »

Dès qu’elle a appris la nouvelle, Thon, 65 ans, s’est rendue à la station essence pour voir le corps du docteur Kem Ley. Elle avait l’habitude d’écouter les analyses de ce diplômé en médecine et en sciences sociales, sur les ondes de Voice of America et Radio Free Asia. « C’est un homme très droit, très honnête, il dit la vérité. Je l’aime comme ma vie. Il partage la souffrance des gens. » Dans la foule, Dara, 49 ans, acquiesce : « Il ne travaille pas pour un parti. Les autres font leurs analyses pour le pouvoir, pour la voiture, pour l’argent. Pas Kem Ley. » Dans les conversations, « Quelle tristesse ! » résonne comme une litanie. « Perdre Kem Ley est une perte énorme pour le Cambodge », estime Mony.
Les Cambodgiens se recueillent près d'une photo de Kem Ley, analyste politique et critique du Premier ministre Hun Sen, le 10 juillet à Phnom Penh.
Les Cambodgiens écoutaient avec attention les interventions de Kem Ley sur les radios locales, des interventions toujours très argumentées et centrées sur les questions de démocratie, d'Etat de droit, d'environnement, de santé ou d'économie. (Copyright : Anne-Laure Porée)

« Un homme de vérité, un professeur, un héros »

Pour tous, Kem Ley, 46 ans, était avant tout un homme qui disait les choses telles qu’elles étaient. « Quand quelqu’un a tort, Kem Ley dit qu’il a tort. Quand quelqu’un a raison, il dit qu’il a raison. » « C’est pour ça qu’on l’a tué ! Parce qu’il dit la vérité », s’insurgent deux femmes submergées par l’émotion. Un de ses admirateurs aimait écouter ses interventions sur l’Etat de droit, et en particulier, sa façon d’identifier les deux grandes maladies du Cambodge. D’un côté, celle des puissants qui veulent garder le pouvoir et contrôlent l’économie du pays. De l’autre, celle des anciens qui n’acceptent pas les idées des jeunes. Il appréciait son discours sur les conflits d’intérêt et la confusion des rôles engendrés par un Etat où les fonctionnaires sont aussi membres du parti au pouvoir. Un jeune renchérit : « Ses analyses sur le fonctionnement de notre société tombent toujours quand j’ai besoin d’un éclairage. Je le considère comme un professeur, un maître, un savant à la radio. On n’a pas besoin d’aller à l’école, on peut apprendre par la radio, par les informations. C’est un bon professeur, un héros cambodgien. »

Régulièrement sollicité par les médias sur les questions politiques, économiques, environnementales et de société, Kem Ley s’était d’abord engagé dans la société civile avant d’impulser la création en août 2015 d’un Parti de la démocratie de proximité (Grassroots Democracy Party), en marge des partis traditionnels, dans l’espoir de changer les pratiques politiques, et de promouvoir l’expérience de la démocratie de l’intérieur. Mais il se voyait là comme un initiateur, un guide, pas comme un chef de parti, disait-il. Il s’était ainsi éloigné de la structure du parti pour revenir à son rôle de consultant en développement social.

Des contacts réguliers avec une jeune génération engagée

Très connu dans les provinces du pays qu’il arpentait par souci de s’informer sur le terrain, notamment sur les questions épineuses de l’immigration vietnamienne (qu’il qualifiait de vrai problème contre lequel il fallait utiliser la loi), et de la délimitation des frontières, il était réputé pour sa proximité avec les petites gens.

Kem Ley séduisait son audience, toutes classes sociales confondues, par ses talents de pédagogue et par la solidité de ses argumentations. « Il a une qualification unique qui est différente des autres analystes et chercheurs cambodgiens parce qu’il est compétent pour analyser avec pertinence toutes sortes de sujets, de l’environnement à la politique en passant par la santé », écrivait le bloggeur Ou Ritthy. Son analyse est remarquable et crédible parce qu’il a toujours des références et des données appropriées. Il sera éternellement un modèle pour la jeunesse cambodgienne. »

Ces jeunes, avides de changer la société, à leur échelle, étaient des interlocuteurs réguliers de Kem Ley. Chum Hour et Chum Hout, deux jumeaux de 26 ans, militant pour la préservation de l’environnement, avaient d’ailleurs rendez-vous avec lui ce dimanche matin. Il les encourageait dans leurs projets. Ils s’étaient déjà vus la veille. Au même endroit. Les deux frères s’étaient alors sentis observés pendant tout le rendez-vous, par trois hommes. Kem Ley leur avait dit de ne pas avoir peur : « Si nous allons en prison, nous irons ensemble. S’ils nous tuent, nous mourrons ensemble. » Les deux frères appelaient donc la justice à récupérer les images de vidéo surveillance du samedi pour retrouver ces hommes : « Ils voulaient le tuer hier. Mais on était là. »

Ne pas avoir peur

Sur les réseaux sociaux, outre la nouvelle du crime, c’est l’injonction de Kem Ley à ne pas avoir peur qui s’est le plus répandue : « Dans un pays où il y a plein de tigres, de cobras, de requins, chaque fois qu’on analyse la vie politique, on ne peut pas dire si on restera en vie. Mais si on a tous peur, on n’aura pas la possibilité de donner un modèle à la jeunesse; on n’aura pas la possibilité de changer le pays. C’est pourquoi je dis ce que je dis. »

En attendant que le corps soit transporté, la foule de badauds déposait des fleurs, des fruits, des encens sur la voiture de Kem Ley encore garée à la station. Elle s’agglutinait aux vitres de la boutique pour voir l’homme toujours étendu au sol, entouré par des enquêteurs, sa femme enceinte de leur cinquième enfant, ses enfants, ses proches et des bonzes. L’information de l’assassinat s’est ébruitée si rapidement que la victime n’a pas pu être évacuée des lieux avant que la population arrive en masse pour protéger et accompagner la dépouille. Les personnes venues se recueillir ont notamment renvoyé une ambulance destinée à transporter Kem Ley et sur laquelle était inscrit : « Don de Madame Bun Rany Hun Sen » [l’épouse du Premier ministre, à la tête de la Croix Rouge cambodgienne].

La version peu crédible du meurtrier

Ainsi les Cambodgiens ont-ils littéralement assiégé le lieu du crime. Pas question que les autorités emmènent le corps, pas question qu’elles effacent d’éventuelles preuves. « Le peuple a déjà vu ce que les autorités avaient fait avec Chea Vichea [leader syndical très populaire abattu devant un kiosque à journaux où il avait ses habitudes, en pleine rue, le 22 janvier 2004. Son meurtre n’a jamais été élucidé]. Le peuple ne veut pas de ça. Nous préférons emmener nous-mêmes le corps à la pagode. » Les parallèles avec l’assassinat du défenseur environnemental Chut Wutty étaient aussi immédiats. Ce dernier a été tué le 26 avril 2012 lors d’une enquête sur du trafic de bois dans la province de Koh Kong.

Après que plusieurs dizaines de voix discordantes et critiques contre le gouvernement ont été emprisonnées ou poursuivies en justice ces derniers mois, le mode opératoire de cet assassinat renvoie les Cambodgiens à l’époque angoissante des plus brutales intimidations politiques. Même si les autorités ont très vite arrêté le meurtrier présumé, et diffusé une vidéo dans laquelle il livrait les motifs du meurtre, sa version des faits n’a convaincu personne. Personne ne pouvait croire que Kem Ley, dont sa femme assurait qu’il n’avait jamais emprunté d’argent à qui que ce soit, devait 3000 dollars à un homme de 38 ans qui prétendait travailler comme ouvrier agricole. Sans compter le nom sidérant que le meurtrier donnait à la police pour s’identifier : Chuob Samlap. Un nom qu’on pourrait traduire par « Je te rencontre, je te tue ». Le porte-parole de la police nationale Kirt Chandarith déclarait à l’AFP : Nous ne le croyons pas encore, nous travaillons sur cette affaire. »

Face à ce récit, les commentaires ont fusé : « Le scénario est super mal écrit. » « Même un gamin ne peut pas y croire ! C’est une affaire politique. » « Cet assassin… On dirait une pièce de théâtre pour laquelle on n’a pas trouvé le rôle principal. » « Moi je suis un petit vendeur, j’ai une dette de 4500 dollars, mais personne ne va me tuer pour ça ! » « Quand il parle, Kem Ley, il a des preuves, alors les gens qui ont le pouvoir ne l’aiment pas. Il les gêne. C’est ça que je vois, moi. »

Une condamnation unanime

La classe politique a mis du temps à réagir. Le parti au pouvoir a envoyé ses condoléances. Le Premier ministre Hun Sen a condamné “un acte sauvage” et appelé à une enquête approfondie. Le chef de l’opposition, Sam Rainsy, qui avait échappé à un attentat à la grenade en 1997, a, lui, dénoncé un « acte de terrorisme d’Etat ». Du côté des organisations de la société civile, le chef du Comité d’action cambodgien pour les droits de l’homme, Suon Bunsak, reconnaissait avoir peur mais promettait de poursuivre son travail. Les hommages se sont multipliés toute la journée, condamnant unanimement le crime.

Quelques heures après son assassinat, le corps de Kem Ley a finalement été nettoyé, habillé d’une chemise blanche, enveloppé dans un grand drapeau cambodgien, puis déposé sur un matelas, dans sa propre voiture. Le cortège s’est ébranlé vers 15 heures, en direction d’une pagode choisie par la famille, le Wat Chas, réputé pour accueillir des victimes de conflits fonciers ou des voix discordantes. Des fleurs de lotus, des drapeaux, des encens et des photographies de Kem Ley circulaient dans la foule. En passant devant un cordon militaire, les bonzes entonnèrent des prières. Les esprits échauffés se calmèrent. Un homme clamait aux forces de l’ordre dans un haut-parleur : « C’est une procession funèbre, vous ne pouvez pas nous arrêter. »

Au fil des 7 kilomètres de route, le cortège s’est gonflé de milliers de personnes. La dépouille de Kem Ley, couverte de lotus et de jasmin a été accueillie au pied d’une immense statue de Bouddha protégée par un parasol à sept étages. C’est là que les Cambodgiens pourront venir lui rendre hommage pendant dix jours.

Par Anne-Laure Porée, à Phnom Penh
A propos de l'auteur
Anne-Laure Porée
Correspondante de Ouest France et du Parisien au Cambodge, elle a aussi écrit sur la Birmanie. Elle collabore ponctuellement avec d’autres médias en France et en Suisse. Elle a formé des journalistes au Vietnam, au Laos et à Phnom Penh. Elle travaille actuellement sur un projet de film documentaire et une thèse en anthropologie.