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Football : l'Asie peut-elle (un jour) dépasser l'Europe ?

Xi Jinping, lorsqu'il était encore vice-président de la Chine, en en pleine démonstration de football au Croke Park de Dublin, le 19 février 2012. Il poursuit une visite officielle de trois jours en Irlande.
Xi Jinping, lorsqu'il était encore vice-président de la Chine, en en pleine démonstration de football au Croke Park de Dublin, le 19 février 2012. Il poursuit une visite officielle de trois jours en Irlande. (Crédits : AFP PHOTO/ PETER MUHLY)
Un poids plume sur la scène du football mondial. Malgré ses 4,7 milliards d’habitants, soit environ 60% de la population mondiale, l’Asie reste au second plan du de la planète foot. Les pays asiatiques sont encore loin du niveau européen ou sud-américain. Le Japon et la Corée du Sud disputent, certes, régulièrement la Coupe du Monde. Mais derrière ces deux locomotives du football asiatique, quelles sont les perspectives d’avenir dans un continent dominé par l’Iran, 39e nation au classement FIFA ?
La réponse est sans doute en Chine, qui s’éveille au football à vitesse grand V depuis quelques années. Sous l’impulsion de Xi Jinping, la deuxième puissance mondiale veut désormais s’affirmer sur les pelouses asiatiques. Avant de s’attaquer à celles du reste du monde. De son côté, l’Inde reste un géant en sommeil, perturbé par des problèmes structurels et toujours dominé par le cricket. L’Asie parviendra-t-elle à s’affranchir de la corruption endémique qui sévit dans plusieurs de ses pays pour devenir une place forte du football de demain ?

Contexte

Si les yeux du ballon rond sont actuellement tournés vers les pelouses françaises où se dispute l’Euro, le football asiatique s’active en coulisses. Mercredi 29 juin, l’attaquant brésilien Hulk a rejoint le club du Shanghai SIGP pour 55 millions d’euros. Nouveau record asiatique. L’ancien joueur du Zenith Saint-Petersbourg devrait toucher un salaire de 20 millions d’euros par an, au troisième rang des salaires les plus élevés du football mondial. Le championnat chinois intrigue et attire de plus en plus de joueurs confirmés, proposant des offres inégalables ailleurs sur le globe.

En août, à l’heure des Jeux Olympiques de Rio, la Ligue des Champions asiatique reprendra ses droits pour les quarts de finale. Si son homologue européenne soulève les foules de Tokyo à Bangkok, l’inverse se fait encore attendre. Pire même, le fans asiatiques de foot paraissent souvent plus intéressés par ce qui se passe sur le Vieux Continent que dans leurs championnats locaux…

Les puissances du football en Asie

Cartes des trophées et classement FIFA des différentes nations du football asiatique.
Cartes des trophées et classement FIFA des différentes nations du football asiatique.
Les locomotives japonaises et sud-coréennes. 21 trophées à eux deux. En clubs ou en équipe nationale, le Japon et la Corée du Sud dominent le football asiatique. En 2002, sur leurs terres, les Japonais atteignaient les huitièmes de finale pour la première fois de leur histoire. La Corée du Sud faisait encore mieux, terminant quatrième de « son » mondial, signant le meilleur parcours d’une équipe asiatique en Coupe du Monde.

Depuis, les performances nippones et sud-coréennes ont de quoi « inquiéter ». Les deux équipes n’ont remporté aucun match lors du mondial au Brésil en 2014. Surtout, la dernière Coupe d’Asie des Nations 2015 a vu l’Australie brandir le trophée, pour sa troisième participation seulement.

*Le championnat de football chinois est passé au statut professionnel en 1994.
L’éveil chinois. Comme sur le plan économique, la Chine fait des bonds de géant et présente déjà un championnat local compétitif en à peine 22 ans*. En attestent les récentes performances du Guangzhou Evergrande, vainqueur de deux Ligues des Champions en 2013 et 2015. Avant lui, seul un club chinois était parvenu à soulever ce trophée, le Liaoning FC en 1990. Le football chinois, ardemment soutenu par l’Etat, a fixé comme objectif de remporter la coupe du monde d’ici 2050 ! « Xi Jinping est un dur : il a mis en place un vrai plan de développement à marche forcée, typique des régimes communistes », affirme Jean-Baptiste Guégan, professeur de géopolitique à l’ESJ Paris. Pékin connaît la formule, à savoir « planifier, contrôler le développement et réussir ».
Le système encore balbutiant de l’Indian Super League. Depuis deux ans, deux championnats se côtoient en Inde. L’I-League créée en 1996 par la All India Football Federation (AIFF) et l’Indian Super League (ISL), créée en 2014, se disputent le gateau footballistique. Cette hérésie devrait prendre fin en 2017, ont récemment annoncé les autorités indiennes, l’ISL devenant le championnat principal. Ce système jusqu’ici cacophonique est à l’image du football dans le pays : « Il y a beaucoup de bureaucratie en Inde, et cela se ressent dans le football », affirme Guillaume Vénétitay, spécialiste du foot indien à So Foot. Si dès 2017, le problème d’un championnat unique est réglé, la « division du football indien » est toujours d’actualité. Dans un communiqué commun, le Sporting Clube de Goa et le Salgaocar FC, ont décidé de quitter l’I-League. Les deux clubs historiques de Goa protestent contre la formule de l’ISL qui « privilégie les franchises détenues par de riches investisseurs », explique Guillaume Vénétitay.

Foot Business : les millions de l’Etat chinois et l’investissement privé en Inde

Le mastodonte chinois. Plus de 200 millions d’euros. C’est la somme folle dépensée par les clubs chinois lors du dernier mercato hivernal. Sur les deux dernières périodes de transfert (été 2015 et hiver 2016) personne n’a dépensé plus que les clubs chinois. Pas même la surpuissante Premier League anglaise.

C’est que le pouvoir central chinois met tout en place pour développer le football. Quitte à exiger que le prix des droits TV augmente sensiblement. La société China Media Capital débourse ainsi 200 millions d’euros par saison pour retransmettre la China Soccer League. D’après le Financial Times, le précédent contrat ne rapportait que 7 millions d’euros par an. C’est encore loin des standards européens, comme en France, mais c’est un indice édifiant du développement économique éclair du football en Chine.

Les créanciers chinois investissent également dans les grandes écuries européennes : l’Atlético Madrid, l’Inter Milan ou encore Manchester City sont en partie détenus par des investisseurs venus de l’Empire du Milieu. Une porte d’entrée pour les clubs européens dans le marché chinois : « Si l’on prend seulement 10% de la population chinoise, on arrive à environ 140 millions de personnes. C’est déjà plus que tous les fans de football en Europe », résume Jean-Baptiste Guégan. La Chine profite aussi d’un transfert de compétences : « Quand le Chinois Ledus rachète le club de Sochaux en France, ce n’est pas pour le relancer mais bien parce que Sochaux est un club formateur. Ils veulent voir comment le club procède, indique Jean-Baptiste Guégan. S’inspirer des meilleurs et adapter la méthode à ses propres caractéristiques, c’est ce que la Chine fait de mieux. »

Le Japon et la Corée du Sud dépassés. « La volonté politique du gouvernement chinois offre une puissance économique sans équivalent par rapport à ses voisins asiatiques », constate Nicolas Treuscor, spécialiste du football nippon chez Lucarne Opposé, site spécialisé sur le ballon rond. Son confrère du football coréen, Baptiste Mourigal dresse le même constat amer : « Le football coréen est pauvre économiquement. » En 2015, la K-League, le championnat local, a réalisé un bénéfice de 347 000 euros, pour un chiffre d’affaires de 11 millions d’euros. La principale ressource du championnat coréen reste encore les droits télévisés, quelque 6 millions d’euros en 2015. En Corée, il y a « deux types d’équipes » selon Baptiste Mourigal : « Celles qui appartiennent aux villes comme Seongnam, Suwon ou Incheon, et celles sponsorisées par des entreprises privées comme Samsung ou Hyundai. » Pour ce qui est des clubs « communaux », le contexte économique est morose : « Ils sont soumis au budget de leur municipalité, qui sont revus à la baisse chaque année. » Une situation compliquée qui empêche les Coréens de garder leurs meilleurs éléments. En moyenne un joueur est vendu 500 000 euros par le championnat coréen. Par comparaison, la Chine s’est offert le transfert le plus onéreux de l’hiver dernier : 50 millions d’euros pour s’attacher les services d’Alex Teixeira.
L’Inde, dopé par l’investissement privé. En Inde, ce sont les sociétés privées qui ont pris les choses en main. IMG-Reliance, l’un des plus gros conglomérats du pays, a investi 100 millions d’euros sur 15 ans dans le football indien avec trois objectifs : développer l’équipe nationale, améliorer la formation et surtout, créer une nouvelle ligue unique, l’ISL.

S’il est encore trop tôt pour juger de ses bénéfices, l’ISL a au moins eu le mérite de redonner goût aux Indiens pour le sport de Maradona. Les fréquentations des stades sont bonnes, 27 000 personnes en moyenne, davantage que le championnat chinois (20 000), dont le modèle est pourtant plus mature. La retransmission télévisée est assurée par Star Sport, le partenaire officiel de la ligue ISL. Avec une qualité HD, contrairement à d’autres pays asiatiques. Une formule qui semble trouver son audimat, d’après Guillaume Vénétitay : « C’est un véritable feuilleton : ils ont réussi à créer un rendez-vous pour les gamins. »

Qui fait du football un outil soft power en Asie ?

Le rêve (du football) chinois de Xi Jinping. « Le fameux « Rêve chinois » de Xi Jinping s’inspire directement de l’American Way of Life », affirme Jean-Baptiste Guégan. En bon amateur de football, Le « rêve » du président chinois passe par le ballon rond. Mais pour le géopoliticien, le choix du foot ne repose pas sur cette passion supposée du nouvel empereur : « Si le hockey avait été le sport numéro 1 au monde, la Chine aurait investi dans le hockey. » Une façon pour Pékin de « rattraper son retard en terme de soft power ».

La Chine veut organiser une Coupe du monde d’ici 2026 et remporter la gagner d’ici 2050, alors que Pékin n’a participé qu’à une seule phase finale de la compétition. Mais Jean-Baptiste Guégan est optimiste quant aux chances chinoises : « Xi Jinping va instaurer un vrai plan à marche forcée. » Un développement étatique qui a déjà commencé avec le plan en cinquante points lancé par le gouvernement chinois en 2012. Un plan qui s’appuie notamment sur la jeunesse, inspiré par l’ancien dirigeant Deng Xiaoping qui déclarait : « L’ouverture de la Chine au football doit commencer par les enfants. » Résultat, le ballon rond est désormais obligatoire dans les écoles chinoises. Le gouvernement compte créer 50 000 écoles de football sur le territoire d’ici 2050. Il y en existe 5 000 aujourd’hui.

En Inde, le yoga privilégié au foot. « A l’indépendance du pays, en 1947, le gouvernement avait d’autres priorités comme créer des infrastructures ou réduire la pauvreté », explique Guillaume Vénétitay. C’est toujours le cas aujourd’hui. En Inde le football n’est pas utilisé pour affirmer la position indienne à l’étranger, mais « plutôt dans le « girl empowerment » », l’émancipation des filles, instaurée dans les écoles.

L’Inde mise plutôt sur le yoga pour faire briller son image à l’extérieur. Il est en effet courant de voir le Premier ministre, Narendra Modi, tweeter sur les bienfaits du yoga pour le corps. La discipline coporelle et spirituelle est l’une des armes de l’hindouisation de la société indienne. Pour l’instant, le foot n’entre pas dans les plans de communication politique et diplomatique du pouvoir actuel.

La culture locale, véritable soft power japonais et coréen. Le gouvernement coréen préfère s’appuyer sur la culture locale, dont le « Hallyu », littéralement « vague coréenne », qui désigne les contenus multimédia coréens. Le gouvernement mise sur les séries télévisés, ou encore les chanteurs de K-Pop qui connaissent un succès fulgurant en Asie et plus particulièrement en Chine. De la même manière, le Japon a préféré se concentrer sur une autre forme de soft power : les mangas et la gastronomie, entre autres. Autant de facettes qui révèlent la culture propre au pays et son savoir-faire.

Infographie des forces et faiblesses des quatre principaux championnats de football en Asie : la Chine, l'Inde, le Japon et la Corée du Sud.
Infographie des forces et faiblesses des quatre principaux championnats de football en Asie : la Chine, l'Inde, le Japon et la Corée du Sud.

Le foot asiatique est-il condamné à la corruption ?

Si le football est le « paradis de la corruption » selon le site Footleaks, alors l’Asie est son jardin d’Eden. De nombreux scandales de matchs truqués (parfois jusqu’en Europe) ont trouvé leur origine dans des pays asiatiques « où les paris sportifs font partie de la tradition », affirme le David Rowe, professeur à la Western University de Sydney. Auteur du livre Popular cultures : rock cultures, sport and the politics pleasure, le chercheur affirme également que la corruption est un « frein au développement du football » car elle « érode la confiance des supporters et effraie les sponsors ». Laurent Vidal, directeur de la Chaire « Ethique et sécurité dans le sport » à la Sorbonne s’inquiète particulièrement des paris en ligne : « Désormais on peut parier sur tout et n’importe quoi, le nombre de buts à la mi-temps, le nombre de cartons jaunes. Cela incite aux paris, et facilite la corruption d’un joueur. »

En Asie, les opérateurs de paris proposent des taux de retour de 99% : « Si vous misez 100 euros, vous récupérez 99%. » Ce qui n’est pas possible en Europe à cause des régulateurs. Un taux de retour de 99% bien supérieur aux « 60% garantis par les paradis fiscaux ». Un bon moyen pour blanchir de l’argent donc.

Les différentes affaires qui ont secoué le football asiatique, montrent que la corruption est endémique sur le continent et touche même les instances décisionnaires. L’une des affaires les plus marquantes reste la condamnation, en 2012, de deux ex-présidents de la Fédération chinoise de football. L’un d’eux, Xie Yalong, aurait touché près de 213 000 euros de pots-de-vin en plus d’avoir truqué des matches. Les deux présidents ont écopé chacun de 10 ans de prison. Des hauts dirigeants aux joueurs en passant par les arbitres, plus d’une cinquantaine de personnes ont été arrêtées. Un scandale qui marque les années noires du football chinois. Depuis, Xi Jinping a procédé à une purge, assainissant les hautes sphères chinoises du ballon rond. En surface, du moins.

Aujourd’hui, la carte mondiale du foot est en train de changer. Economiquement, pour commencer. Pour Jean-Baptiste Guégan, une « nouvelle Triade » apparaît avec trois pôles : l’Europe, l’Amérique du Nord et l’Asie. Mais le Vieux Continent reste encore le centre névralgique du football global. L’Asie devra concurrencer la Premier League anglaise – championnat le plus populaire et le plus regardé sur le continent – et proposer un championnat local populaire et attractif pour les fans asiatiques. L’Inde et la Chine et leurs 2,6 milliards d’habitants ont une forte base populaire, l’un des « trois critères pour le développement du football », selon David Rowe. Les deux autres représentent les défis de l’avenir : une corruption faible qui permet la confiance et la forte demande des sponsors. En suivant ce chemin, Pékin et New Delhi remplaceront peut-être Séoul et Tokyo comme places fortes du football asiatique. Mais arriveront-elles un jour à prendre celles de Londres, Manchester ou Liverpool ?
Par Liu Zhifan
A propos de l'auteur
Liu Zhifan
Zhifan Liu est un journaliste passionné par l'Asie et plus particulièrement par la Chine, d'où sont originaires ses parents. Bientôt diplômé de l'Ecole de journalisme de Toulouse (EJT), il a notamment travaillé à la Beijing Radio (北京人民广播电台) dans la capitale chinoise.