Histoire
Analyse

30 ans de médias francophones en Asie : la quête élusive du Graal

Couverture du magazine francophone "Sudestasie", spécialisé sur l'Asie du Sud-Est.
Couverture du magazine francophone "Sudestasie", spécialisé sur l'Asie du Sud-Est. (Crédit : DR)
L’autre jour, je recherchais un vieil article parmi les grands classeurs plats dans lesquels, durant une quinzaine d’années pré-Internet, j’archivais mes articles publiés dans divers journaux et magazines. À l’époque, le press-book était important. Si l’on postulait pour une nouvelle publication, il fallait déployer son press-book et montrer que l’on avait été publié. Feuilletant ces pages jaunies sous le plastique, je suis tombé sur un mini-poster publicitaire pour Le Mékong, un mensuel en français qui avait été lancé au Cambodge en mai 1993 et avait cessé sa parution à la mi-1995. Illustré par une superbe photo de montagnarde prise par Thierry Diwo, la brochure proclamait fièrement : « A Tool, an Information Source, a Common Ambition in South-East Asia », surmontée d’un sous-titre en plus petits caractères : « Le journal en langue française de l’Asie du Sud-Est ».
Cette bouffée de nostalgie m’a alors donné l’envie de faire un plongeon dans le passé médiatique asiatico-francophone et d’essayer de recenser et de redonner un peu de vie à ces innombrables publications en français sur l’Asie parue ces trente dernières années.

Contexte

Il y a les amoureux de l’Afrique, il y a aussi les amoureux de l’Asie. Les francophones passionnés par le continent asiatique ne manquent pas, et parmi eux des journalistes. Avant Asialyst, de nombreux confrères ont ainsi tenté avec talent de transmettre leur passion et leurs informations sur une région qui fait bouger le monde. Avec des questions très vite devenues existentielles : faut-il être basé à Paris près d’éventuels investisseurs ? Ne vaut-il pas mieux au contraire délocaliser sa rédaction dans une ou plusieurs capitales asiatiques ? Faut-il être présent dans les kiosques et/ou sur le web ? Faut-il un format gratuit ou payant ? Tous ces modèles ont été partiellement ou pleinement tentés, sans véritable succès.

Parmi les références qui restent actuelles : Les magazines littéraires Lettres de Taiwan et les Lettres de Malaisie, le mensuel Gavroche basé en Thaïlande et qui raconte les francophones du continent, Eglises d’Asie, le site de référence sur les communautés chrétiennes d’Asie, ou encore l’hebdomadaire numérique AlterAsia qui relaie l’information des médias indépendants et de la société civile d’Asie du Sud-Est. Petit dernier de cette longue liste non exhaustive, Asialyst a été fondé par une poignée de copains anciens de Pékin avec pour idée de proposer aux abonnés, à la fois des récits de journalistes basés dans toutes les capitales du continent, mais aussi des analyses d’experts et des témoignages de personnes résidant et travaillant en Asie.

Du plus loin que je me souvienne, un Vietnamien catholique, le père Nguyen Dinh Thi, publiait au début des années 1980 une revue intitulée Sudestasie. J’avais été voir le vieil homme vers 1985 dans son bureau de la rue du Cardinal Lemoine, non loin de Nha Vietnam (La Maison du Vietnam) et d’une libraire spécialisée sur l’Asie aussi appelée Sudestasie. Au départ, le mensuel était surtout consacré à la littérature vietnamienne. Mais à partir du milieu des années 1980, il publiait aussi beaucoup d’articles politiques sur le Vietnam et le Cambodge, lesquels étaient alors au cœur de l’actualité régionale du fait de l’occupation militaire par les Vietnamiens du Cambodge et des centaines de milliers de réfugiés cambodgiens qui se trouvaient dans des camps sur la frontière khméro-thaïlandaise. J’ai aussi souvenir d’une revue sur papier glacé, elle aussi basée à Paris, et intitulée Asies, avec un « s ». Elle n’a duré que quelques mois et avait une forte orientation culturelle.

Bières thaïlandaises et philippines

Du côté des revues plus universitaires, l’anthropologue spécialiste de la Thaïlande Jean Baffie publiait à Bangkok la revue Inter-Mondes, rattachée à l’université Ramkhamhaeng et dans laquelle des experts tentaient de décrypter le puzzle siamois et au-delà. J’ai souvenir d’un article sur « Le monde des bières les meilleures du monde – la brasserie en Thaïlande et aux Philippines », écrit par Jean Baffie en collaboration avec Jean-Christophe Simon, économiste à l’ORSTOM (aujourd’hui IRD, Institut de Recherche pour le Développement).
*À ne pas confondre avec la revue homonyme publiée par l’Institut national pour la stratégie et la sécurité à Séoul, The Journal of East Asian Affairs.
En 1991, le journaliste et auteur Marc Mangin créa et prit la direction d’une lettre économique sur l’Asie, East Asian Affairs*, envoyée sur abonnement et, si je ne me trompe pas, écrite à la fois en français et en anglais. East Asian Affairs s’avéra une publication de bonne tenue et publia durant près de trois ans une série d’articles de fond sur l’économie, mais dut s’arrêter à cause de désaccords au sein du groupe de lettres auquel elle appartenait.
Puis, ce fut l’aventure du Mékong. Le journal, soutenu par quelques hommes d’affaires, dont Bernard Festy et le bijoutier Yves Bernardeau, avait publié un numéro zéro lors de la visite de François Mitterrand au Cambodge en février 1993. Puis après quelques mois de pause, il s’était lancé sous la direction de l’éclectique Marc Victor, alors correspondant de Radio France Internationale à Phnom Penh. Pour moi et pour beaucoup d’autres – Richard Werly, Philippe Abdelkafi, Laurent Passicousset, Frédéric Amat, Eric de Lavarène, Martin Rubio, Philippe Latour et tant d’autres –, Le Mékong a été un moment important de notre vie professionnelle naissante. Le mensuel, aussi piloté par des photographes et journalistes chevronnés comme Thierry Falise et Christophe Lovigny, était à la pointe de l’actualité et proposait une couverture incisive et complète de la sous-région, avec des reportages dans la Birmanie alors étouffée par la dictature ou dans les régions du Cambodge encore sous contrôle des Khmers rouges, ainsi que des analyses approfondies, notamment la « Chronique régionale » écrite par le correspondant du Monde de l’époque, Jean-Claude Pomonti.
Le Mékong a défriché des sujets inédits, lancé des scoops, fait trembler – enfin, presque – les gouvernements de la région, comme lorsque le journal a publié un article sur les délimitations floues de la frontière khméro-vietnamienne. Le Phnom Penh Post de Michael Hayes faisait de même pour la presse anglophone, avec, bien sûr, une portée plus puissante du fait de la langue employée.
Couverture du mensuel Le Mékong.
Couverture du mensuel Le Mékong. (Crédit : Thierry Diwo)

Du Mékong à Cambodge Soir

Puis Le Mékong est mort de sa belle mort. J’ai longtemps gardé une collection complète du magazine sur le palier de mon appartement de Bangkok, jusqu’au moment où des ouvriers qui repeignaient la cage d’escalier ont cru bon d’utiliser cette pile de journaux pour leurs menus travaux.
Des cendres du Mékong est alors né Cambodge Soir, soutenu par certains des mêmes financiers et situé dans les mêmes locaux proches du Monument de l’Indépendance à Phnom Penh. Sous la direction de Pierre Gillette, puis de Stéphanie Gée et enfin de Jérome Morinière avec une nouvelle équipe – Arnaud Roux, Grégoire Rochigneux, François Gerles, Anne-Laure Porée, Sébastian Drans… –, Cambodge Soir s’est montré plus tenace que Le Mékong, et avait su obtenir le soutien financier des organismes officiels de la francophonie. Durant plus de dix ans, il vécut au rythme des péripéties du Cambodge de Hun Sen, en rapportant, toujours avec intelligence, les événements et fournissant aux lecteurs des analyses pertinentes. Mais le manque de fonds vit le journal cesser sa parution à la fin des années 2000.
Pendant ce temps, une nouvelle revue universitaire avait germé à Bangkok : Aséanie, fondée en 1998 par François Lagirarde, membre de l’École française d’Extrême-Orient (EFEO), et plusieurs de ses amis. Avec des articles de Christian Lechervy, Olivier de Bernon, Jacques Leider, François Robinne et Dirk Van der Cruysse, le numéro 1 d’Aséanie (mars 1998) donnait la mesure de la qualité de cette revue semestrielle, soutenue par le service culturel de l’ambassade de France à Bangkok et par le Centre d’anthropologie Sirindhorn. Aséanie en est aujourd’hui à son numéro 32.

Réseau de correspondants aguerris

Durant toutes ces années, une revue a traversé les crises économiques, les coups d’État et les embellies, le mensuel Gavroche, fondé par Philippe Plénacoste et Philippe Verny en 1995. Rapidement, Philippe Verny repris son vrai métier dans la finance, mais Philippe Plénacoste persista contre vents et marées jusqu’à aujourd’hui, fêtant en 2015 le 20ème anniversaire de son bébé. Magazine des communautés francophones de la région, avec bien sûr un focus thaïlandais, Gavroche étant basé à Bangkok, le mensuel offre une série de reportages, d’infos pratiques et de chroniques. En juin 2016, Gavroche en était à son numéro 260.
Autre aventure, mais de plus brève durée, celle du magazine Asies, sous-titré « Le magazine de toute l’Asie », lancé en 2010 par Philippe Abdelfaki et Laurent Passicousset, deux anciens du « Mékong ». Le projet était ambitieux et bénéficiait d’une solide base financière. Basé à Paris, mais avec une tête de pont à Bangkok, Asies s’est entourée d’une équipe expérimentée de journalistes et a réalisé une vingtaine de numéros, de qualité professionnelle avec de nombreux sujets inédits. Mais un certain flou dans la ligne rédactionnelle et les difficultés de publier une « revue papier » à l’heure de l’Internet tout-puissant – même si Asies avait son site et sa page Facebook – ont fini par avoir raison du magazine qui a sombré en 2012.
Asies avait été précédé en 2006-2007 d’une revue mensuelle sous format PDF et vendue par abonnement Focus Asie du Sud-Est, dirigée par Jean-Claude Pomonti, Arnaud Leveau et l’auteur de cet article. Dans son style Focus ASE était aussi ambitieux : il visait à délivrer les meilleures analyses et articles de fond sur la région, avec un focus à la fois journalistique et universitaire. Rapidement, les instituts de recherches, les agences de presse et les médias s’abonnèrent, ainsi que de nombreux hommes d’affaires. Un réseau de correspondants aguerris, des contributeurs connaisseurs de leur pays et un travail acharné bâtirent une réputation de sérieux à la publication.

L’info asiatique sur le Net

Mais là encore, la difficulté d’obtenir un revenu proportionné au volume de travail engagé et de créer un produit totalement adapté à l’Internet eurent raison de Focus ASE. 24 numéros furent publiés. Des années après, je reçois encore des demandes pour envoyer tel ou tel article – la collection digitalisée ayant pu échapper aux peintres –, gage de la qualité de la publication. Juste après la mort de Focus, Alain Wang créa un bimestriel Asia Magazine – Comprendre l’Asie aujourd’hui, basé à Paris et qui lui aussi dura deux ans.
Peu après la fin d’Asies en 2012, une nouvelle publication sur l’Asie, totalement adaptée à l’Internet cette fois, vit le jour : Asie Info. Créée par une petite équipe, dont Jérome Morinière, Jean-Claude Pomonti, François Gerles et Frédéric Amat, Asie Info n’était pas le premier média sur l’Asie à utiliser les ressources de la Toile. Olivier Languepin avait déjà créé, bien des années auparavant, Thailande-fr.com, un site centré sur la Thaïlande avec une dominante économique et qui existe toujours. Pierre Quéfellec publiait aussi depuis des années Le petit journal de Bangkok, une lettre d’info quotidienne avec articles et reportages délivrée par courriel.
Asie Info connut deux années très dynamiques, publiant jusqu’à six ou sept articles inédits par jour, avec une dominante sud-est asiatique. Les collaborateurs étaient pour beaucoup des rescapés des naufrages successifs des médias francophones en Asie – François Gerles, Frédéric Amat, Arnaud Roux… Asie Info ne trouva toutefois pas son modèle économique et, malgré près de 8 000 « hits » quotidiens, dut mettre la clé sous la porte.
Il ne faudrait pas non plus oublier de citer le site AlterAsia, piloté d’une main ferme et persévérante par Céline Boileau, et qui a reçu en début d’année le Prix francophone de l’innovation dans les médias. AlterAsia privilégie une lecture… alternative de l’actualité, centrée sur le développement durable et les droits de l’homme. Outre des articles originaux, le site traduit aussi beaucoup d’articles parus dans des journaux ou sur des sites étrangers.
Après quelques années de latence, Joris Zylberman, ancien correspondant en Chine pour Radio France Internationale et France 24, Chloe Cosmidis, ancienne directrice de projets web en Chine, Antoine Richard, ex-secrétaire général de l’antenne des sciences sociales à Pékin, Stéphane Lagarde, ancien envoyé spécial permanent de RFI à Pékin, et Philippe Grangereau, ex-journaliste à Libération et grand connaisseur de la Chine, lançaient Asialyst. Philippe Grangereau quitta rapidement le navire, mais celui-ci poursuit sa course. Souhaitons-lui bonne mer et de tirer les leçons de la riche et mouvementée histoire des médias francophones sur l’Asie.
Par Arnaud Dubus
L’article est rédigé sur la base de souvenirs et comporte sans doute des oublis et des imprécisions. N’hésitez pas, chers lecteurs, à nous les signaler à l’adresse suivante : contact@asialyst.com
Couverture du magazine francophone Sudestasie, spécialisé sur l'Asie du Sud-Est.
Couverture du magazine francophone Sudestasie, spécialisé sur l'Asie du Sud-Est. (Crédit : DR)
A propos de l'auteur
Arnaud Dubus
Durant trois décennies correspondant de la presse francophone puis diplomate en Thaïlande, Arnaud Dubus est décédé le 29 avril 2019. Asialyst lui rend hommage. Il couvrait l’actualité politique, économique et culturelle en Asie du Sud-Est pour plusieurs médias français dont Libération et Radio France Internationale et est l’auteur de plusieurs livres sur la région.