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L'Asie du Sud-Est vue par AlterAsia

 

Indonésie : le contrôle des médias met la démocratie en danger

Prabowo Subianto, candidat à la présidentielle indonésienne de 2014 sert la main du magnat des médias Aburizal Bakrie, leader parti Golkar après un meeting avec des organisations islamiques à Jakarta, le 15 juillet 2014.
Prabowo Subianto (à droite), candidat à la présidentielle indonésienne de 2014 sert la main du magnat des médias Aburizal Bakrie (à gauche en chemise blanche), leader parti Golkar après un meeting avec des organisations islamiques à Jakarta, le 15 juillet 2014. (Crédits : AFP PHOTO / ROMEO GACAD)
Ils possèdent 95% des chaînes nationales, presque tous les sites d’information en ligne et les stations de radio les plus populaires dans les grandes villes et les petites. Depuis la fin de la dictature Suharto, les oligarques parasitent la démocratie en Indonésie.
En 1998, nombre d’Indonésiens se réjouissent de la démission du président Suharto (1966-1998). Cela n’a rien d’étonnant. La chute du général dictateur représente une véritable bouffée d’air frais pour la société indonésienne. Après trois décennies sous l’administration de « l’Ordre Nouveau », l’Indonésie connaît une période de transition qui sera surnommée la « Réforme » : le temps du changement était venu. Pourtant, la démission de Suharto n’engendre pas de considérables améliorations pour le peuple indonésien. Car, comme a pu le décrire Jeffrey A. Winters de l’Université Northwestern, cette période post-Suharto est surtout marquée par la rencontre tumultueuse entre la démocratie et l’oligarchie.

1998 : le printemps des médias ?

Cette oligarchie est constituée d’une minorité possédante qui tente de contrôler la vie démocratique. Pire, ce groupe d’individus renforce son pouvoir en maintenant son emprise sur les principaux médias du pays. La chute de Suharto a permis des transformations majeures dans la presse indonésienne. Sous la dictature, elle était strictement encadrée et peu de médias osaient critiquer le gouvernement. Les journaux devaient en outre obtenir l’approbation du ministère de l’Information avant de pouvoir publier quoi que ce soit.

Cette situation change drastiquement après 1998. La fin de « l’Ordre nouveau » ouvre un nouveau chapitre pour la presse indonésienne. De nouvelles plateformes de médias, à la fois imprimés et électroniques, émergent, dotées d’une apparence et d’un esprit neufs. En quatre ans (1998-2002), plus de 1 200 médias papier, 900 stations de radio privées et 5 chaînes de télévision privées sont lancés. Aujourd’hui, ces médias n’hésitent plus à dénoncer sans ménagement les autorités ni exposer les cas de corruption au grand public. Dérégulation et privatisation de la presse ont été les maîtres mots de l’ère post-Suharto.

Seule ombre au tableau : ces nouveaux médias sont contrôlés et gérés en grande partie par des oligarques. Pire encore, ces oligarques sont directement impliqués dans les affaires politiques du pays. Par exemple, Surya Paloh, le fondateur et président du Parti Nasdem (National Democratic Party) est à la tête d’un empire médiatique de taille considérable. Il possède le célèbre journal Media Indonesia ainsi qu’une chaîne de télévision très influente, Metro TV. L’homme d’affaires et milliardaire Aburizal Bakrie, ancien président du parti Golkar (Party of the Functional Groups), possède quant à lui ANTV, TV One et Vivanews.

Nouvelle génération

Sous la dictature du général Suharto, Surya Paloh participait régulièrement à l’Assemblée consultative du Peuple. Aburizal Bakrie a quant à lui été nommé ministre à deux reprises sous la présidence de Susilo Bambang Yudhoyono (2004-2014). Si ces deux individus sont en quelque sorte des vétérans de la vie politique indonésienne, un nouvel arrivant a récemment fait son entrée dans le cercle très fermé des magnats des médias : Hary Tanoesoedibjo. Patron du groupe MNC, il possède trois stations de télévision privées (RTCI, Global TV et MNC TV), une station de radio (Trijaya), trois journaux (Seputar Indonesia, Koran Sindo, et Majalah Ekonomi), ainsi que deux médias en ligne (SINDOnews.com et okezone.com). Il n’est pas étonnant qu’un empire médiatique de cette ampleur ait valu à Tanoesoedibjo le surnom de « roi du multimédia ».

Hary Tanoesoedibjo se montre très ambitieux dans sa participation à la vie politique indonésienne. En 2011, il rejoint le parti de Surya Paloh. Deux ans plus tard, il change pour le parti Hanura (People’s Conscience Party) et annonce sa candidature à la vice-présidence aux côtés du général Wiranto lors de l’élection présidentielle de 2014. Après sa défaite, il fonde en 2015 son propre parti, Indonesia Unity Party (Perindo). Beaucoup considèrent que Perindo n’est qu’une étape pour Hary Tanoesoedibjo dans la course à la présidentielle de 2019.

La liste des oligarques indonésiens s’allonge. Parmi eux, Dahlan Iskan. Propriétaire du principal journal du pays, le Jawa Pos, il a exercé des fonctions ministérielles sous la présidence de Yudhoyono. On y trouve également James Riady, qui possède le groupe Lippo. Bien qu’il ne dirige aucun parti, sa décision de nommer Theo Sambuaga – un célèbre politicien du parti Golkar – président de son conglomérat, est discutable. Cette nomination a été perçue par certains comme un bon moyen pour James Riady de protéger ses intérêts et de promouvoir certains objectifs politiques. Enfin, Chairul Tanjung, propriétaire des chaînes de télévision et Trans 7 ainsi que du site d’informations en ligne Detik.com, est connu pour entretenir des liens étroits avec l’ancien président Yudhoyono. Il n’est donc pas surprenant qu’il ait été nommé ministre à trois reprises.

95% de la TV appartient à l’oligarchie

Il est intéressant de noter que ces oligarques contrôlent non seulement cinq des six journaux les plus vendus, mais sont également aux commandes de la quasi-intégralité des sites d’information en ligne de l’archipel indonésien. De même pour les stations de radio les plus populaires, à la fois dans les grandes villes et les petites. Leur emprise sur la télévision indonésienne est encore plus importante, avec plus de 95% des chaînes nationales leur appartenant.

L’implication des oligarques dans la vie politique indonésienne n’est pas sans conséquences. De nombreux rapports font état d’abus et révèlent que les médias servent souvent de tremplin à leurs ambitions politiques. Lors des élections présidentielles de 2014, une étude menée par l’institut de recherche indépendant Masyarakat Peduli Media a révélé que la couverture des chaînes TV One et Metro TV était alignée sur les intérêts politiques de leurs propriétaires. Respectivement liées aux partis Golkar et Nasdem, elles ont diffusé davantage de sujets relatifs à leurs candidats favoris. La même logique s’applique à la presse écrite et aux médias Internet, dont les lignes éditoriales se conforment aux intérêts de leur patron, allant parfois jusqu’à dissimuler la vérité. Lors des élections présidentielles de 2014, les médias de Hary Tanoesoedibjo n’ont couvert que les sujets le concernant lui et son parti.

Dégradation de la couverture médiatique

Une autre étude démontre que le pouvoir absolu des oligarques sur les médias et leur engagement sur le terrain politique entraînent une dégradation de la couverture médiatique. Les citoyens ne bénéficient plus d’informations neutres et de qualité. Les médias, en se faisant le reflet des intérêts de l’oligarchie, empêchent désormais la société d’accéder à une information pertinente et indépendante.

Imposante, la mainmise des oligarques sur la presse et la politique en Indonésie semble difficile à détrôner. Pour autant, cela ne signifie pas qu’un changement soit impossible. Le gouvernement doit prendre les mesures adéquates, en appelant par exemple au vote d’une loi interdisant aux propriétaires de médias de s’engager en politique. Si rien n’est fait rapidement, les oligarques risquent de profiter des élections de 2019 pour manipuler à nouveau la démocratie en Indonésie.

Et il est très probable que l’on assiste au retour d’une ère aussi néfaste pour la liberté de la presse que celle du règne de Suharto. En contrôlant les médias, les oligarques ont introduit un ver dans le fruit de la démocratie.

Traduction : Jade Dussart
A propos de l'auteur
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