Société

L'amour en Chine (1/3) : le business en or des mariages

Faire rêver et impressionner famille et entourage, c'est l'objectif des agences de mariage chinoises qui organisent défilés et événements afin de proposer leurs prestations. Ici à Xian, en 2010.
Faire rêver et impressionner famille et entourage, c'est l'objectif des agences de mariage chinoises qui organisent défilés et événements afin de proposer leurs prestations. Ici à Xian, en 2010. (Copyright: Dorian Malovic)
Hangzhou est non seulement la capitale de la très riche province chinoise du Zhejiang mais aussi la « capitale de l’amour » où tous les amoureux et futurs mariés se rendent pour se faire photographier autour du lac de l’Ouest, lieu mythique depuis la nuit des temps.
Plus que tout autre endroit de Chine, Hangzhou magnétise et concentre certainement le plus grand nombre d’activités et commerces tournant autour du mariage, une vraie mine d’or : agences photos, magasins de robes de mariées, boîtes de location de Cadillac, de Maserati, de Porsche, hôtels de luxe, cinéastes spécialisés… Tout est là pour s’assurer d’un mariage réussi et flamboyant dont le coût peut se monter à des centaines de milliers d’euros. (Premier volet de notre série sur l’amour en Chine)

Contexte

L’ancien monde communiste chinois avait fait exploser toutes les normes sociales et familiales mais l’ouverture et les réformes économiques ont redistribué les cartes de la cohésion sociétale ; dans les manières de vivre, de travailler, d’étudier, de s’informer, de penser et bien sûr d’aimer. Pourtant, la tradition du mariage a survécu. Envers et contre tout.

Le célèbre psychanalyste chinois Huo Datong, formé en France, avance l’idée que « le concept de mariage en Chine, certes présent dans toutes les sociétés du monde, a toujours été, depuis l’antiquité et jusqu’à aujourd’hui, l’acte fondateur essentiel et primordial au sein de la famille chinoise. Ses multiples implications, spirituelles, philosophiques, économiques et morales, dans un environnement très réglementé, rigide et dogmatique, structurent l’ensemble de la société. Toujours dirigée par un pouvoir central puissant, impérial, républicain ou communiste, impliquant un modèle quasi-unique pour tout le peuple ».

En ce début de XXIe siècle, qui a vu la Chine devenir la seconde puissance économique mondiale, près de 14 millions de mariages sont célébrés chaque année dans l’empire du Milieu, un business très lucratif car, plus que d’amour, il s’agit d’épater toute la famille, les amis et les collègues. Un mariage peut coûter jusqu’à un million d’euros pour les couples les plus extravagants et surtout les plus fortunés.

L’indispensable séance de shooting

Leurs yeux brillent et leurs joues rougissent d’excitation. La jolie Xixi, 24 ans, ajuste sa longue robe blanche de princesse. Yan, 26 ans, regarde dans une immense glace son smoking de prince. Autour des deux futurs mariés s’agitent maquilleuses, coiffeurs, tailleurs, chausseurs. L’équipe de photographes et ses assistants s’impatientent. Li You, à peine 30 ans, la patronne de l’agence de mariage Macitoo située au cœur de la ville de Hangzhou, capitale de la riche province du Zhejiang près de Shanghai, presse les jeunes tourtereaux : « C’est l’heure où la lumière sur le lac de l’Ouest est la plus romantique, allez, allez ! sourit-elle en relevant une petite mèche rebelle de la coiffure de Xixi.
Jeune entrepreneur fortuné venu de Wenzhou, cité du Zhejiang encore plus riche que Hangzhou, Yan a rencontré son amoureuse Xixi, commerciale dans une entreprise textile, il y a deux ans. Aujourd’hui est un grand jour pour eux. Non, il ne s’agit pas de la cérémonie officielle de mariage ! S’il courent, se poursuivent en riant près du lac de l’Ouest, « diamant » de Hangzhou, surnommée « Capitale de l’amour », c’est pour un moment tout aussi important: la fameuse séance de « shooting » qui la précède. Ils ont sollicité les services de Li You, spécialiste des photos de mariage, pour faire leur album. Plus d’un an avant la date officielle fixée pour la cérémonie…
« L’album photo est capital dans le long marathon de l’organisation du mariage chinois qui culmine lors de la flamboyante soirée familiale »
Li You parle d’une voix assurée. Originaire du Fujian, elle a fait fortune en moins de huit ans en ouvrant sa première agence de mariage à Shanghai, puis à Hangzhou, Nankin et enfin Singapour…où travaillent pour elle plus de 200 personnes !
Séance de photo dans un parc de Hangzhou.
Séance de photo dans un parc de Hangzhou. (Copyright: Dorian Malovic)
Partout en Chine, de la Grande Muraille aux sites naturels les plus inattendus comme à Guilin, on peut voir des équipes de shooting s’agiter autour de jeunes couples vêtus de smoking et robes de mariée. Un peu raides et tendus les mannequins d’un jour ne savent pas comment se tenir ni que faire ; sourire, éclater de rire, avoir le regard perdu, les yeux énamourés devant son partenaire, se prendre la main, s’enlacer ou même s’embrasser… Heureusement les assistantes du photographe, des professionnelles, savent mettre en scène toute la chorégraphie nécessaire à faire de cette « épreuve » un succès.

Certains couples semblent plus délurés, osent bouger, se serrent fort dans les bras, prennent la pose, se portent à bout de bras, dansent même. C’est souvent la fille qui prend l’initiative. L’une des assistantes me confie que « ces jeunes ne savent pas exprimer leur amour ou leur bonheur, ils sont timides, viennent tout juste de se rencontrer parfois, n’ont jamais vécu ensemble ou même ont été obligés de se marier sous la pression de leur famille ».

Se faire photographier à 5000 mètres d’altitude

S’engouffrant dans ce nouveau marché du mariage, Li You propose plus de 400 robes différentes, à louer pour les photos ou à acheter pour la cérémonie, « mais la tendance lourde est la grande robe de princesse de style occidental, en dentelles, voile, perles… mais les robes rouges pour la seconde partie de soirée, couleur associée à la culture traditionnelle chinoise et aux mariages d’antan a aussi beaucoup de succès ». En femme d’affaire avisée, Li You a su faire travailler de petits ateliers de confection dans sa province natale. Elle fait fabriquer tous les modèles demandés à des prix très bas. Avec un seul but : rester compétitive à Hangzhou.
Thème "ranch et western" pour l'album photo de ce jeune couple à Hangzhou.
Thème "ranch et western" pour l'album photo de ce jeune couple à Hangzhou. (Copyright : Dorian Malovic)
Si des milliers de couples chinois choisissent la ville de Hangzhou, associée au romantisme suprême pour son lac magnifique, les jeunes couples peuvent également faire les shootings à l’autre bout de la Chine : « aujourd’hui, on peut tout faire et les idées les plus folles nous sont demandées, sourit Li You, prête à tout pour s’adapter aux désirs parfois fantasques de la nouvelle jeunesse chinoises. « photos à plus de 5000 mètres d’altitude au sommet d’une montagne au Tibet sur fond de monastère bouddhiste, sur un yacht luxueux au large de l’île tropicale de Haïnan au sud de la Chine, en parachute ascensionnel près du mont Taishan, une des cinq collines sacrées de Chine, dans des décors de cinéma devant une église catholique factice, un ranch texan… La facture peut très vite monter jusqu’à plus de 10 000 ou 20 000 euros (sachant que le salaire moyen mensuel en Chine est de 500 euros) mais en général mes prestations tournent autour de 2500 euros ». Ah Hangzhou ! Le « must », l’ultime ! « Au ciel il y a le paradis ! Sur terre il y a Hangzhou ! » Mais le paradis sur terre a un prix, souvent très élevé.

Ancien DJ, animateur radio, acteur, Ya Kai, 33 ans, a le « contact dans la peau » et dans sa voix. Celui qui a lancé sa boîte d’organisation de mariages en 2005 éclate de rire :

« Les gens sont si riches, surtout à Hangzhou, qu’ils veulent tellement le montrer, rivaliser avec les autres, être les plus beaux, les plus glamour…c’est ça la Chine aujourd’hui ! Le faste, le show off, l’insouciance, la dépense sans compter ! »
Et dans le business du mariage, Ya Kai est une référence à Hangzhou, alors qu’une centaine d’agences se déchirent ce juteux marché en pleine expansion. « On se bat tous pour attirer la riche clientèle de Shanghai à une heure de TGV », explique ce fils de paysan, débarqué à Hangzhou sans un sou en poche, qui a pu offrir à ses parents âgés une toute nouvelle maison et une aide médicale à domicile.

Le vrai budget des mariages chinois

« Je peux tout organiser », annonce Ya Kai. Aucune prétention, c’est la réalité. « Le mariage ne consiste pas seulement à se réunir en famille pour la cérémonie civile, précise-t-il, loin de là, on se prépare plus d’un an à l’avance. Il faut tout prévoir, se mettre d’accord entre les familles, généralement celle du mari puisqu’elle c’est elle qui va payer la globalité des frais. Les jeunes mariés donnent leur avis, bien sûr, mais la pression des parents demeure intense ».
Chambre nuptiale rouge, couleur de l'amour, dans un hôtel "spécial jeunes mariés" de Suzhou
Chambre nuptiale rouge, couleur de l'amour, dans un hôtel "spécial jeunes mariés" de Suzhou. (Copyright: Dorian Malovic)
Après plus de deux heures de discussion Ya Kai se risque à révéler quelques tarifs pour ses prestations : « j’ai organisé différents types de mariages, allant de 100 000 yuans (12 000 euros), ce qui est considéré comme un petit mariage ici, jusqu’à plus d’un million de yuans pour les plus onéreux. On a tout à Hangzhou ! » La moyenne ? 200 000 à 300 000 yuans. Au bas mot car, selon une récente étude publiée en 2016 par une agence de consultants chinois, les prix auraient plus que quadruplé en cinq ans.

Dans le panorama général, l’album photo est important mais le plus facile à régler, un simple détail dans l’offre globale. Ya Kai précise les tarifs. Avec une fierté non contenue.

« En réalité, la cérémonie et la réception coûtent le plus cher, car tout doit être parfait. Le lieu choisi détermine le tarif de base : moi j’organise les mariages dans de prestigieux restaurants ou dans les grands hôtels de la ville – Shangri-La, Intercontinental (le plus cher car ils ont une salle d’opéra immense), Sofitel, Hyatt, Dragon Hôtel, Landison, ex-Radison…- qui ont tous une spécialiste marketing chargée d’attirer les futurs mariés ».
Un chiffre d’affaires de plus en plus important dans le bilan annuel des hôtels, qui dépasse celui des expositions ou des conférences d’affaires. « Viennent ensuite les choix de décoration, des lumières, les tapis rouges, les fleurs, les pétards pour l’accueil des mariés à l’extérieur, l’animateur, les maquilleuses, le ou les cameramen, le ou les photographes, la musique ou un orchestre… » Le nombre d’invités déterminera également le montant global des frais. « J’organise en moyenne des mariages de 30 tables de dix personnes, soit 300 personnes, un niveau acceptable qui ne fait pas perdre la face des familles ».
Dorian Malovic est auteur de "China Love, Comment s'aiment les Chinois", à lire pour découvrir comment s'aiment les Chinois.
Dorian Malovic est auteur de "China Love, Comment s'aiment les Chinois", à lire pour découvrir comment s'aiment les Chinois. (Crédit : DR)

Quand la Chine s’éveille au luxe

Pour un mariage de grande ampleur, on peut aller jusqu’à une centaine de tables de dix invités chacune, soit 1000 personnes. « Ça dépasse tout ce que vous pouvez imaginer en Europe ou aux Etats-Unis » sourit Ya Kai. Il détaille maintenant le choix possible des limousines qui devront chercher les familles, les amis et les mariés à l’aéroport, les déposer à l’hôtel, les promener dans la ville.
Partout, même dans les villages, ici dans une petite ville de la province du Liaoning, la voiture pavoisée et rutilante est un must incontournable.
Partout, même dans les villages, ici dans une petite ville de la province du Liaoning, la voiture pavoisée et rutilante est un must incontournable.
Hangzhou offre toutes les plus grandes marques de voitures européennes : Lamborghini, Aston Martin, Ferrari, Maserati, Bentley, Rolls Royce… sans oublier l’hélicoptère ! Un point important le mode de locomotion car tout le monde peut le voir. Il faut étaler et montrer sa réussite. Mais Ya Kai doit penser aussi aux moindres détails et démarcher les fournisseurs et les artisans les plus luxueux dans le monde entier afin de satisfaire ses clients hors norme : de la porcelaine à la coutellerie, en passant par les vins, les cognacs, les cigares…jusqu’aux meilleurs cafés du monde.
« J’ai carte blanche, dépense illimitée mais la pression est insupportable car tout doit être au-delà de la perfection. »
La Chine des riches et des puissants s’est éveillée au luxe. Elle découvre, s’initie, apprend, s’habitue et intègre très vite. Ya Kai, avant de me quitter, tient à me raconter une dernière anecdote, à l’occasion d’un mariage extravagant auquel il était invité dans le nord du pays il y a deux ans. « Un milliardaire avait fait venir en avion-cargo directement de Londres une Rolls Royce Phantom IV rien que pour traverser la ville avec sa nouvelle épouse à ses côtés. » Il conclut, sourire aux lèvres. « C’est ça le romantisme chinois ».
La semaine prochaine, et pendant deux semaines encore, retrouvez Dorian Malovic sur Asialyst pour deux nouveaux volets de son enquête sur la société chinoise:
  • Les gays, damnés du mariage
  • Maîtresses, concubines et courtisanes : le chaos sentimental chinois.
  • Par Dorian Malovic
    A propos de l'auteur
    Dorian
    Dorian Malovic est grand reporter, chef du service Asie pour le quotidien La Croix. Journaliste, spécialiste du monde chinois, il a longtemps été correspondant de presse à Hong Kong. Sinophone, il a publié plusieurs enquêtes inédites sur le monde chinois : La Chine sur le divan (Plon 2008) et China Love (Tallandier, 2016).