Société
ENTRETIEN

"Les Chinois ne peuvent pas encore s’offrir le luxe de l’amour"

Jeunes mariés dans un parc de Chongqing en Chine, en avril 2016
Jeunes mariés dans un parc de Chongqing en Chine, en avril 2016. (Copyright : Dorian Malovic)
Un livre, dans un premier temps, cela se regarde et se feuillette. Mais dans la pléthore d’ouvrages que produit le monde de l’édition, encore faut-il le repérer. Avec China Love, pas de problème : sa couverture rouge (rouge Mao, oblige !) et son petit couple souriant tenant dans un cœur un billet de 100 yuans, séduit du premier coup d’œil. D’autant que le sujet paraît léger : l’amour en Chine ! Vaste programme que d’entrer dans l’alcôve des Chinois. Les titres des chapitres donnent le ton. Nous n’en citerons que deux : « Dans la chambre à coucher, on parle business, pas amour » et « La révolution culturelle a détruit la confiance entre les Chinois ». L’approche est typique de Dorian Malovic : d’un côté, aller sur le terrain, en l’occurrence, dans l’intimité la plus extrême des Chinois, et de l’autre, prendre du recul, comprendre et mettre en perspective. C’est à ce périlleux et délicat exercice que s’est adonné l’auteur qui, pour « vivre » l’amour comme un Chinois, est allé jusqu’à s’inscrire sur un site de rencontres.
C’est à une enquête inédite, véritable radioscopie de la société chinoise et fruit d’années d’expérience, qu’il nous convie aujourd’hui, basée sur des centaines de témoignages et de rencontres avec des hommes et des femmes, de tous les milieux, de tous les âges. Avec un seul but, tenter de répondre à cette question finalement très humaine : « comment aiment les Chinois? » Ces Chinois énigmatiques aux yeux de nombreux d’entre nous et que, finalement aujourd’hui, trompés par l’extraordinaire métamorphose du pays au cours des trente dernières années, on imagine à notre image dans le domaine des relations et des sentiments. Eh bien non…
Le tableau que brosse Dorian Malovic nous fait pénétrer de plain-pied dans un monde à mille lieues de notre idée romantique de l’amour : un monde rude, où règnent l’argent et l’ambition, avec leurs corollaires de violence et d’insécurité. Mais un monde avec une certaine cohérence, souvent très confucéenne, et surtout peuplé d’hommes et de femmes pris en tenaille entre des rêves d’amour et une réalité implacable et parfois cynique, qui fait de la sécurité matérielle le critère le plus important dans une union.

Pas de temps mort au cours de ces 304 pages qui se lisent comme un véritable page turner, réservant à chaque chapitre de nouvelles surprises et découvertes. Car, comme l’écrit l’auteur à propos de la courtisane Mei : « Derrière le paravent chinois de bois ouvragé et de pierres précieuses, se cachent des réalités inavouables au monde extérieur. Probablement plus qu’ailleurs, on ne peut appréhender la Chine dans son ensemble si on ne passe pas de l’autre côté du miroir. Résoudre l’énigme chinoise impose de se plonger dans les profondeurs de l’être chinois : l’esprit ouvert. Patient. Respectueux. » Mission accomplie. Après la lecture de ce livre, vous ne porterez plus le même regard sur les Chinois.

Contexte

Dorian Malovic est grand reporter, chef du service Asie pour le quotidien La Croix. Journaliste sinophone, spécialiste du monde chinois, il a longtemps été correspondant de presse à Hong Kong. Depuis plus de trente ans, il parcourt inlassablement la Chine des fins fonds brûlants du Xinjiang aux tours de verre et de marbre de Shanghai, des profondeurs humides du Sichuan aux provinces septentrionales glacées de Mandchourie. Villages, villes ou campagnes, rien n’échappe au regard critique et bienveillant qu’il porte sur la société chinoise.

Il a déjà publié plusieurs enquêtes inédites sur le monde chinois : entre autres, Hong Kong, un destin chinois (Bayard, 1997), Le Pape Jaune (Perrin 2006, Prix spécial des écrivains catholiques 2007), ou La Chine sur le divan (Plon 2008), livre d’entretiens avec le psychanalyste Huo Datong.

Dès la semaine prochaine, et pendant trois semaines, retrouvez-le sur Asialyst pour trois nouveaux volets de son enquête sur la société chinoise:

  • Le business du mariage en Chine
  • Les gays, damnés du mariage
  • Maîtresses, concubines et courtisanes : le chaos sentimental chinois.
  • Dorian Malovic et une jeune mariée dans un parc de Chongqing en avril 2016, à l'occasion de la traditionnelle séance de photos.
    Dorian Malovic et une jeune mariée dans un parc de Chongqing en avril 2016, à l'occasion de la traditionnelle séance de photos. (Crédit : Dorian Malovic)
    On n’écrit pas un tel livre du jour au lendemain. Comment et surtout quand vous en est venue l’idée ?
    Dorian Malovic : L’idée a mûri au cours de toutes mes années de reportages en Chine, depuis la fin des années 1980. Vous aviez alors une société très uniforme qui sortait d’une nuit maoïste de trente ans. S’ensuivit une phase d’ouverture mais aussi de découverte mutuelle : le monde chinois face au monde occidental. Moi, j’étais frustré car je ne maîtrisais pas encore suffisamment le chinois, mais surtout parce que, à cette époque, les gens ne parlaient pas.

    Aujourd’hui, la société a changé : les gens sortent, vont en boîte, au restaurant, ont des voitures. J’ai souvent assisté à des dîners familiaux, avec les grands-parents, les enfants, les parents, les petits-enfants, les cousins… Je regardais, fasciné, cette image idyllique de la famille chinoise, au cœur du système, au cœur de la société ! Je me suis tout simplement demandé : comment pénétrer cette intimité ? Et petit à petit, les portes se sont ouvertes. J’ai pu aller chez les gens, entrer dans ces coulisses des réunions familiales, assister à la préparation des repas.

    J’imagine que votre rencontre avec le psychanalyste Huo Datong a été déterminante ?
    Tous les entretiens que j’ai pu avoir avec lui pour écrire La Chine sur le divan (éd. Plon, 2008) m’ont beaucoup appris. Nous avons parlé de la famille, de la pression familiale, de l’enfant unique et des relations amoureuses car c’est l’ultime question qui s’est posée à moi : comment se marie-t-on ? Comment se rencontre-t-on ? Quels sont les ressorts de la relation amoureuse ? Je voyais bien en regardant les couples qu’il n’y avait pas la même relation entre un mari et sa femme qu’il peut y avoir en Europe : pas d’affectivité, pas le moindre geste tendre…
    Les Chinois vous ont-ils facilement confié leur vie privée ?
    Quand je disais que j’écrivais un livre sur les relations entre les hommes et les femmes en Chine, à mon grand étonnement, les femmes réagissaient aussitôt ! 90% des témoignages que j’ai obtenus sont féminins. Une femme chinoise ne va pas parler de son petit copain, de sa famille à des Chinois : tout le monde vit la même chose. A quoi bon ? Vis-à-vis d’un Occidental, c’est différent, d’autant que je suis français, ce qui, dans l’imaginaire chinois, est lié à une image de séducteur romantique, tendre et surtout respectueux des femmes. Elles savent que je ne vais pas les juger car nos systèmes amoureux ne fonctionnent pas sur les mêmes bases. Combien de fois ai-je entendu : « C’est la première fois que je raconte cela à quelqu’un !
    Panneau d'agence matrimoniale dans un parc de Chongqing, en avril 2016.
    Panneau d'agence matrimoniale dans un parc de Chongqing, en avril 2016. (Copyright : Dorian Malovic)
    Venons-en aux Chinois : comment se rencontrent-ils ?
    En grande majorité via les agences matrimoniales et les marchés libres de célibataires. J’entends par là ce système que l’on trouve tous les week-ends dans les villes chinoises : des parents, ou des petits agents matrimoniaux s’installent dans les parcs où ils affichent des milliers de petites annonces et présentent les candidatures d’hommes et de femmes. Ça, c’est le niveau de base qui ne coûte pas très cher, et quand cela marche, les agents prennent une commission. Cela reprend d’une certaine façon l’ancien système de la marieuse, la hongniang, la « femme rouge », à laquelle les parents faisaient appel. Il existe aussi des agences matrimoniales qui ont pignon sur rue dans les petits quartiers mais là, ce sont les jeunes, et non pas les parents, qui viennent s’inscrire et voir les profils.
    Vous-même, vous vous êtes prêté au jeu ?
    A Hangzhou, capitale du Zhejiang, je me suis fait passer pour un expat qui s’installait comme homme d’affaire. Je me suis donc présenté dans une agence matrimoniale avec une assistante jouant le jeu de mon interprète, même si je comprends le chinois. J’ai fait l’étranger lambda et j’ai passé les mêmes épreuves qu’un Chinois : il faut remplir un formulaire avec son statut social, son métier, son salaire. La patronne, qui voyait en moi un bon parti, m’a dit de ne pas trop parler de mon salaire pour ne pas attirer de femmes vénales. Comme une vraie conseillère conjugale, elle m’a aussi dit de ne pas chercher une femme trop jeune car ce serait alors de toute évidence uniquement pour l’argent ! J’ai payé 100 yuans (12 euros) mais cela va de 1 000 à 3 000 yuans pour un à trois mois de services et deux ou trois rencontres. Une heure et demie plus tard, la patronne me téléphonait avec plusieurs propositions. C’est allé très vite !
    In fine, qui décide ? Les intéressés ? Sur quels critères ?
    J’ai demandé aux jeunes gens qui fréquentaient ces agences ce qui était important pour eux. La plupart du temps, ils me répondaient : « ma mère voudrait que je me marie avec un militaire » ou « mon père me conseille un policier ». Les parents sont toujours là ! On sentait bien que les critères étaient très matériels, le travail, le salaire, l’appartement et la voiture. C’est un monde où la sécurité prime sur les sentiments.
    Il n’y a pas de rencontres amoureuses « classiques » ?
    Oh, il y a bien quelques sites un peu différents car culturels ou sportifs. On s’y rencontre par affinité. On cherche certes l’âme sœur mais, au bout du compte, le profil social finit par intervenir. On peut aussi faire des rencontres autonomes libres comme chez nous, à la fac, ou sur le lieu de travail. L’origine régionale joue beaucoup. Mais toutes ces rencontres « spontanées » se terminent de la même façon : au premier Nouvel an, on va présenter l’élu aux parents restés au village. Ce sont eux qui ultimement demeurent les juges et décideurs. La Chine est une société macho et patrilinéaire. Après 25 ans, une femme est jugée trop vieille car « moche et moins féconde ». La pression familiale est énorme pour les enfants car l’ultime devoir des parents est de marier leurs enfants afin de devenir grands-parents. Voisins, familles, tout le monde est en concurrence. Les pressions sont incessantes et lourdes en dépit de cette image d’une Chine tellement moderne, tellement ultra-technologique qui en apparence refléterait notre société occidentale mais qui, en coulisses, sécrète des réflexes er des pratiques séculaires.
    En librairie : "China Love, Comment s'aiment les Chinois", par Dorian Malovic (Éditions Tallandier, 304 pages, 19,90 euros)
    En librairie : "China Love, Comment s'aiment les Chinois", par Dorian Malovic (Éditions Tallandier, 304 pages, 19,90 euros) (Crédit : DR)
    Il n’y a donc que l’argent qui compte ?
    Cette société s’est enrichie en trente ans mais les inégalités demeurent très fortes. Le mariage est avant tout fondé sur la quête de sécurité matérielle. Les gens se sont tellement enrichis que l’argent a corrompu les cœurs. L’argent attire une grande quantité de jeunes femmes vénales qui ne cherchent que la sécurité matérielle et sont prêtes à vendre leur corps. Comme le dit une de mes interlocutrices : « En Chine, on peut vendre son sexe comme des raviolis. »

    L’argent est primordial dans la quête de l’autre et devient un poison une fois que vous êtes dans une relation conjugale. J’ai rencontré de nombreuses femmes divorcées avec un enfant sur les bras car, une fois que leur mari s’était enrichi dans son business, il a commencé à avoir une maîtresse, puis deux maîtresses, puis une concubine et des courtisanes. Les femmes apprennent très tôt, ont dans leur ADN, la certitude qu’elles seront trompées par leur mari. Quoi qu’il arrive. C’est une règle de vie et le résultat de l’extraordinaire développement de la société chinoise de ces trente dernières années.

    Tout à l’heure, vous m’avez dit que 90% de vos témoignages provenaient de femmes… et les 10% restants ?
    Ce sont les gays. Une réalité massive et invisible de la société chinoise contemporaine. Difficile d’avancer des chiffres, mais mon enquête dans différentes villes me laisse penser qu’il y a une proportion de 5% à 10% de gays dans la population mâle adulte, ce qui à l’échelle du pays représente tout de même des dizaines de millions de gays dans toute la Chine ! La société chinoise ne condamne pas l’homosexualité. Trente ans après la fin du maoïsme, la révolution sexuelle est en marche et toutes les formes de sexualité sont acceptables pour les hommes et pour les femmes. L’homophobie que l’on peut connaître en Occident est beaucoup moins prégnante en Chine.

    La catastrophe majeure pour ceux que je qualifierais de « damnés du mariage » est l’impossibilité d’avoir un enfant. Pour des parents chinois qui ont un enfant unique gay, c’est une malédiction. Ils ne peuvent pas devenir grands-parents. Mais comme toujours dans la société chinoise, il y a une solution, une stratégie de contournement, illégale le plus souvent. Il faut sauver la face : ainsi un gay va louer les services d’une copine qu’il présentera à ses parents lors du Nouvel an. Il se mariera avec une femme en ne lui dévoilant jamais son homosexualité, ce qui provoquera bien sûr des difficultés dans son couple. Sinon, pour ceux qui veulent avoir des enfants, il existe tout un réseau qui propose à prix d’or des mères porteuses.

    C’est un constat très dur sur l’amour en Chine !
    L’amour en Chine n’est jamais aussi merveilleux qu’en images. La réalité vous plonge dans un mode d’illusions, de tromperies et de violence. Un prisme à travers lequel on peut décoder tous les aspects de la société chinoise.
    Propos recueillis par Juliette Morillot
    A propos de l'auteur
    Juliette Morillot
    Juliette Morillot est rédactrice en chef adjointe d'Asialyst. Spécialiste des deux Corées, elle intervient régulièrement dans les médias en tant qu’experte de la Corée du Nord. Ancienne directrice de séminaire sur les relations intercoréennes à l'Ecole de guerre et rédactrice en chef du mensuel de géopolitique La revue, elle a longtemps vécu en Corée du Sud et en Extrême-Orient. Historienne et romancière, elle a publié de nombreux ouvrages sur la Corée parmi lesquels "Les Orchidées rouges de Shanghai" (Presse Pocket) roman historique né de sa rencontre avec une ancienne femme de réconfort et "Évadés de Corée du Nord", (co-écrit avec Dorian Malovic, Belfond), la première enquête de terrain basée sur des témoignages de Nord-Coréens publiée en France.