Société
Reportage

Chine : "Je suis gay et je vais devenir papa…!"

Le mariage public de Luqiong et Lu Wangqiang à Lingde le 2 octobre 2012, dans la province du Fujian, a marqué l'histoire des gays chinois.
Le mariage public de Luqiong et Lu Wangqiang à Lingde le 2 octobre 2012, dans la province du Fujian, a marqué l'histoire des gays chinois. (Crédit : Qi Peng/Imaginechina/AFP)
A 36 ans, Wang Li tranche avec le profil classique du gay chinois. Célibataire, il a trouvé le moyen, totalement illégal, d’avoir un enfant, avec la complicité de sa mère, responsable d’un bureau du planning familial à Chongqing, près de la province du Sichuan, dans le sud-ouest de la Chine.
Pour autant, il n’est pas facile pour les gays chinois de faire leur « coming out » auprès de parents qui voient s’envoler leurs chances de devenir grands-parents, une damnation plus profonde que la sexualité gay proprement dite. Face à cette pression sociale, plus que morale, la communauté homosexuelle s’organise et trouve des solutions pour vivre au mieux. Notamment pour devenir parent et créer une famille.

Contexte

En Chine, l’homosexualité n’est pas considérée comme un péché au sens chrétien du terme. Si le confucianisme souligne qu’un homme doit se conformer à son rôle traditionnel, c’est-à-dire se marier et procréer, l’homosexualité, évoquée comme une chose courante et naturelle dès l’époque les dynasties Shang et Zhou (XVIIème av. J.-C. – 256 av. J.-C.) n’est devenue un acte criminel qu’avec l’arrivée de Mao en 1949.

Aujourd’hui, même si le mariage gay est encore loin d’être acquis, le droit des homosexuels n’a cessé de progresser depuis un peu plus d’une dizaine d’années. Documentaires ou comédies sur les gays ont déjà été diffusés sur les écrans de télévision, plaçant cette réalité très visible au centre de nombreux débats de société.

Dernière nouveauté en date, un film du réalisateur chinois Cheng Qingsong, Looking for Rohmer, mettant en scène une romance gay au cœur du Tibet entre un jeune Chinois et son compagnon français, devrait « bientôt » être diffusé dans les salles. Ainsi, en dépit d’un refroidissement politique général en Chine, les attitudes conservatrices à l’égard des relations homosexuelles changent. En 1997, l’homosexualité n’a plus été passible de prison. En 2001, le ministère de la Santé a retiré l’homosexualité de la liste des maladies mentales.

Un long parcours semé d’embûches

Le visage de Wang Li s’éclaire soudain. Après deux heures de discussion à la terrasse d’un des trois cafés Maan à la mode à Chongqing – le nôtre fait plus de 3 000 m2 -, il m’annonce fièrement qu’il va devenir papa en juillet prochain. Rien d’extraordinaire en apparence, seulement voilà, Wang Li a 36 ans et il est gay depuis toujours. Je lui pose la question fatidique de savoir si ses parents ne vont pas être frustrés à vie de ne pas avoir de petits-enfants. « Non, non, pas du tout », déclare-t-il le sourire en coin, comme un chenapan qui a fait un mauvais coup.

Interloqué de le voir si sûr de lui, je lui demande d’abord comment son « coming out » vis-à-vis de ses parents s’était passé. « J’avais 26 ans, il y a dix ans, je vivais avec un compagnon et nous nous demandions comment en parler ou ne pas en parler du tout à nos parents. A l’époque, la réalité homosexuelle en Chine n’était pas encore aussi visible qu’aujourd’hui mais j’avais décidé de leur en parler un soir. Mon père m’a demandé pourquoi j’aimais les garçons. Je lui ai répondu que je n’aimais pas les filles. Ma mère est restée silencieuse un long moment, tête baissée, puis a soudain lancé : ‘Allez, à table, le repas est prêt !' »

Un couple gay dans les rues de Chongqing, en avril 2016.
En Chine, être gay ne pose pas de problème moral, mais la vie est compliquée, surtout pour fonder une famille. Ici, un couple gay dans les rues de Chongqing, en avril 2016. (crédit: DR)
Fils unique, « gay depuis toujours », ancien barman avant de devenir patron de son propre bar gay, Wang Li s’est senti soulagé et aujourd’hui a trouvé une solution à une légale paternité sans avoir à se marier à une femme en lui cachant son homosexualité. « Je suis gay mais je vais devenir papa, oui, oui… C’est vrai, c’est possible. » Excité par mon effarement – je m’attends en secret à une histoire improbable -, Wang Li se lance alors dans une longue explication, ou plutôt dans la description de l’interminable processus semé d’embûches qu’il a dû surmonter pour arriver à avoir un enfant.
« J’ai d’abord réussi à acheter l’ovule d’une femme en passant par les services d’un hôpital de la ville où mes parents ont des connexions dans le milieu médical. »
Première étape totalement illégale si ce n’est pour un couple stérile dûment enregistré auprès des autorités de l’établissement. « Un ovule coûte un peu plus de 30 000 yuans (soit à peu près 5 000 euros), précise-t-il, mais ce n’est pas le plus onéreux. » L’étape suivante consiste à féconder l’ovule avec le sperme de Wang Li au sein du laboratoire de l’hôpital, toujours en toute discrétion. « C’est le système des bébés éprouvettes que les médecins maîtrisent très bien ici, ajoute-t-il, mais ensuite vient l’ultime étape qui consiste à implanter l’ovule fécondé avec mon sperme dans le ventre d’une femme. »

« Ma cousine portera mon enfant »

En l’occurrence, il ne s’agira pas du tout de la femme qui a vendu son ovule mais d’une autre, « au sein de ma famille, ma cousine, qui portera le bébé et accouchera en juillet prochain », précise le jeune homme. Wang Li raconte simplement son aventure. Comme si cette réalité était aussi banale qu’une maternité normale : « Ma mère qui travaille depuis trente ans dans un des services du planning familial de la ville de Chongqing (17 millions d’habitants) a un bon réseau ; elle a rendu service à de nombreux couples, fait gagner de l’argent à beaucoup de médecins, alors maintenant on lui a rendu service aussi. » Pour la cousine qui a déjà eu un enfant, l’affaire s’est réglée en famille, gratuitement, dans la discrétion et elle n’aura pas de problèmes avec la police.
« Normalement, le recours à des mères porteuses est totalement interdit en Chine mais il y a des agences souterraines qui se sont créées afin d’en procurer aux couples stériles ou bien à des homosexuels comme moi. C’est la seule façon de pouvoir avoir un enfant car l’adoption n’est pas très populaire. »
Les enfants abandonnés et orphelins sont souvent handicapés et les Chinois ont du mal à accepter des enfants qui ne soient pas de leur sang. « En général, les frais pour tout le processus de la mère porteuse peuvent coûter entre 300 000 et 500 000 euros [50 000 à 80 000 euros], reprend Wang Li, mais en ce qui me concerne, ce sera gratuit car je pense que ma mère a certainement dû rendre service au couple de ma cousine il y a plusieurs années. »

Wang Li exulte, ce sera son bébé, qui sera enregistré sur le lieu de naissance de la cousine en province et une amende devra être payée car le « couple » qu’il forme avec elle aura donc eu un enfant sans être marié. Une amende calculée en fonction de la richesse de la ville où elle va accoucher. « Après, je garde le bébé et je m’en occuperai avec mes parents qui sont encore plus excités que moi car ils vont devenir grands-parents. En plus, nous savons déjà qu’il s’agit d’un garçon, tout est parfait ! »

Aider les autres gays et affronter le sida

Wang Li connaît toutes les combines pour contourner la loi tout autant que tromper les parents ou les épouses mariées à des gays (ce sont les tongqi ou « épouses d’homos ») qui ne leur révèlent pas leur vraie sexualité. Depuis près de vingt ans, il a traversé toutes les turpitudes et les affres de la vie d’un homosexuel en Chine. Le secret, la clandestinité, les excès de l’alcool, les relations multiples simultanées… mais il a voulu mettre un terme à ces années de tourmente en s’engageant auprès de ses « frères homosexuels ». Il a donc créé une petite association non gouvernementale destinée à leur venir en aide.
« Même si Chongqing est immense et surpeuplée, les mentalités ici sont encore très conservatrices, pas comme à Shanghai, Pékin, Hangzhou ou Shenzhen… Et le nombre de gays, difficile à évaluer, ne cesse de croître car la révolution sexuelle générale fait que ce sont des garçons de plus en plus jeunes qui viennent nous voir au petit bureau de notre association. Cela commence à 14 ans et va jusqu’à 70 ans ! »
Lancée en 2008 avec le soutien financier d’ONG américaine et britannique, l’association ne peut plus recevoir de financement aujourd’hui à cause de la nouvelle législation chinoise. « C’est le gouvernement local qui nous finance, un peu, mais ça nous aide à informer, conseiller, orienter les 90% d’hommes qui viennent nous voir, à peine 10% de filles. » Pour autant, Wang Li, responsable de l’association depuis l’année dernière, ne gagne pas d’argent, à peine de quoi s’offrir un repas à midi. « En 2008, il n’y avait que deux responsables au bureau et le sujet du sida était totalement tabou ici. Mais progressivement, nous avons pu ouvrir une dizaine de bureaux dans la grande banlieue et nous sommes une trentaine à assurer des permanences. »
Test de dépistage multi-pathologies (hépatite B, hépatite C, syphilis et sida) proposé gratuitement aux gays de Chongqing à l'ONG créée par Wang Li.
Test de dépistage multi-pathologies (hépatite B, hépatite C, syphilis et sida) proposé gratuitement aux gays de Chongqing à l'ONG créée par Wang Li. (crédit: DR)
En lien avec le seul hôpital de la ville qui traite les malades du sida, l’association offre gratuitement des kits de dépistage sanguin du sida, de l’hépatite et des maladies sexuellement transmissibles. Depuis peu, ils proposent aussi des tests urinaires, plus simples d’utilisation. « Tout est gratuit, ils font le test de façon anonyme et, en fonction des résultats, on les oriente à l’hôpital pour obtenir leur traitement si besoin. Gratuit lui aussi. Seules les consultations sont payantes. » Ils doivent revenir tous les trois mois pour faire de nouveaux tests et renouveler les ordonnances. « Le plus dur est de leur expliquer que le traitement sera pour la vie mais qu’ils vont vivre normalement en se protégeant et en évitant d’infecter les autres. Pour devenir fonctionnaire, ce sera compliqué car si les tests sont positifs, ils n’auront pas de travail dans l’administration. »

Un coming out douloureux

Enfin, le plus délicat pour Wang Li est de pouvoir discuter avec les patients sur l’opportunité ou non d’en parler avec leurs parents. « Révéler à leurs parents leur homosexualité est déjà difficile mais leur dire qu’ils ont le virus du sida est presque impossible. Je leur laisse le choix tout en insistant sur le fait que le secret est parfois plus simple que la vérité car les parents peuvent les abandonner, les rejeter à jamais… »

Certains parents envoient parfois leurs enfants chez le médecin lorsqu’ils révèlent leur homosexualité, pensant que c’est une maladie qui se soigne par des médicaments. « L’Etat a retiré l’homosexualité des maladies psychiatriques dans les textes mais, dans la réalité, l’évolution des mentalités prend plus de temps. » Wang Li se plaint d’un esprit encore très traditionnel, d’une très mauvais éducation sexuelle dans les écoles et de la part des parents mais aussi d’un flot d’informations contradictoires, sinon fausses, sur Internet à propos des gays, de la drogue ou du sida.

« Pour autant, de plus en plus de groupes de défense existent en Chine. Des gays, leurs parents, des adultes, des professeurs se battent pour leurs enfants ou leurs élèves afin qu’ils ne soient pas stigmatisés par la société. L’Etat a lui aussi fait des progrès même si c’est parfois un pas en avant et deux en arrière. Mais des pressions existent car de nombreux enfants de cadres politiques sont gays ; ils connaissent la réalité. Maintenant, en arriver à obtenir le droit de se marier légalement prendra encore du temps ! Même si je pense qu’une forme de Pacs pourrait être créée plus tôt qu’on ne l’imagine. »

Par Duncan Brown, à Chongqing
A propos de l'auteur
Duncan Brown
Duncan Brown est grand reporter. Parfaitement sinophone, basé en Chine depuis de nombreuses années, il couvre l’actualité asiatique et plus particulièrement chinoise pour de nombreux médias français et américains.