Société
Reportage

Urgences au Japon

Une ambulance en action à Kashiwazaki (préfecture de Niigata) au Japon, le 17 juillet 2007.
Une ambulance en action à Kashiwazaki (préfecture de Niigata) au Japon, le 17 juillet 2007. (Crédits : AFP PHOTO / FILES / KAZUHIRO NOGI)
« Si on ne veut pas mourir, mieux vaut ne pas prendre le volant la nuit », confie Eijirô Saitô, le héros du manga Say Hello to Black Jack de Shûhô Satô, paru dans les années 2000. « Si on cause un accident, on a peu de chance d’être soigné par un médecin sérieux », ajoute-t-il. C’est que dans l’hôpital où travaille cet étudiant en médecine, le service de nuit n’est assuré que par des internes. Ce manga a mis le doigt où cela fait mal, en dénonçant notamment des conditions de travail déplorables dans les hôpitaux japonais. Plus de dix ans après le début de sa diffusion, qu’en est-il de la qualité des urgences au Japon ? Faut-il toujours craindre ces services de nuit ?

Contexte

D’après l’Agence des sapeurs-pompiers, en 2007, 1 074 victimes graves ont été refusées par plus de dix hôpitaux avant d’être admises, la majorité en zones urbaines et de 18 heures à 6 heures du matin. En cause ? Surtout des difficultés de traitement et un manque de lits. Une femme a même été rejetée 26 fois à Tokyo et a dû patienter pendant 3 heures 37 avant d’être prise en charge. Les services d’obstétrique étaient également concernés. Le 29 août 2007, une femme enceinte souffrant de douleurs abdominales a ainsi été refusée par neuf établissements et a fini par accoucher d’un enfant mort-né. Suite à ces incidents répétés en 2006 et 2007, le gouvernement et les départements ont pris conscience de la nécessité d’améliorer le système de transport et de soins d’urgence. Mais qu’en est-il aujourd’hui ?

Extrait de 'Say Hello to Black Jack' (vol. 1, 2002) de Shûhô Satô, qui raconte le quotidien d'Eijirô Saitô, étudiant en médecine
Extrait de 'Say Hello to Black Jack' (vol. 1, 2002) de Shûhô Satô, qui raconte le quotidien d'Eijirô Saitô, étudiant en médecine (traduit par Jean-François Heimburger)

428 victimes graves refusées par plus de dix hôpitaux en 2014

Au Japon, le service d’aide médicale urgente est toujours confronté à un allongement du temps de transport des malades ou des blessés, de plus en plus nombreux et âgés. La part des séniors ne cesse d’augmenter dans le pays, atteignant 26,7 % en 2015, ce qui pose de multiples problèmes médico-sociaux. Selon l’Agence des sapeurs-pompiers, au niveau national, près de 6 millions d’ambulances ont été envoyées en 2014, soit 1 million de plus qu’en 2004. Mais il fallait en moyenne 39,4 minutes pour transporter une victime dans un hôpital en 2014, soit une hausse d’une dizaine de minutes en dix ans. Depuis les incidents de 2006 et 2007, si la part des patients admis dans un hôpital après plusieurs demandes a connu des fluctuations, la situation semble s’être améliorée. Cette part atteint 3,2 % pour les victimes en état critique rejetées au moins quatre fois en 2014 (3,9 % en 2007) et 0,1 % pour celles refusées plus de dix fois (0,3 % en 2007). Il reste cependant des exemples extrêmes, puisque dans 18 cas, plus de 21 demandes ont été nécessaires.

Le nombre de services et de personnels médicaux d’urgence ne cesse d’augmenter. Mais selon le ministère japonais de la Santé, le nombre de médecins est encore insuffisant dans 6,3 % des hôpitaux du pays. L’évolution n’est pas semble-t-il à la hauteur de la vague du vieillissement. Les personnes âgées représentent depuis le début des années 2010 plus de la moitié des victimes transportées par ambulance, contre le tiers dans les années 1990. Un autre problème se pose. « Même pour des symptômes légers, certaines personnes utilisent les ambulances comme des taxis, ce qui perturbe le fonctionnement des services médicaux », explique Hidenobu Matsuzaki, étudiant en médecine qui travaille en tant qu’assistant administratif dans un hôpital du département de Gunma.

Des services de nuit assurés uniquement par des étudiants ?

Une fois à l’hôpital, comment se déroule la prise en charge, en particulier la nuit ? « Ici, le service de nuit n’est assuré que pas des internes », révélait Eijirô Saitô, dans le manga Say Hello to Black Jack. « Dans l’hôpital où je travaille, la nuit, les diagnostics sont réalisés par des internes, confie Hidenobu Matsuwaki. Mais quand les symptômes sont graves ou que les internes n’arrivent pas à déterminer l’état des victimes, ils réveillent les médecins au repos », ajoute-t-il. La situation n’est toutefois pas uniforme. « Dans les campagnes, certains hôpitaux font assurer le service de nuit par des médecins internes », indique Tetsuji Suzuki, spécialiste des services d’urgence.

Qu’en est-il des conditions de travail de ces étudiants en médecine ? « Mon salaire mensuelle s’élève à 38 000 yens [280 euros]. Je suis si pauvre que je n’arrive pas à vivre sans faire de garde », confiait Eijirô Saitô, l’interne du manga. De quoi gagner deux fois plus, en une seule nuit. « Peu d’étudiants en médecine font des petits boulots dans les hôpitaux, car leur famille est relativement à l’aise financièrement », nuance Hidenobu Matsuzaki. « La majorité de ces étudiants gagnent de l’argent en faisant des cours privés ou des cours dans des écoles de soutien. » Un cours particulier étant rémunéré entre 1 800 et 5 000 yens par heure (entre 14,50 et environ 40 euros). Ce qui n’est pas le cas de Hidenobu, qui travaille de 17h à 8h30, pour un salaire de 800 à 1 000 yens par heure (de 6,50 à 8 euros), et 25% de plus de 22h à 3h.

Répartition déséquilibrée des médecins

La situation varie fortement selon les régions. « Le dépeuplement au Japon influence négativement les traitements médicaux et les services de soins », confirme Tetsuji Suzuki. Dans certaines régions, des vies qui pourraient être sauvées ne le sont pas, en raison d’un manque d’hôpitaux ou des longues distances à parcourir. « C’est pourquoi le gouvernement promeut une politique de revitalisation des régions et souhaite atteindre l’objectif de 100 millions d’actifs », explique-t-il.

En plus de la concentration irrégulière des médecins, peu présents dans les zones rurales, leur répartition au sein des différents services a aussi un impact. « Il y a un manque de pédiatres, de gynécologues et de médecins urgentistes, car ils n’ont pas de bonnes conditions de travail », indique Hidenobu Matsuzaki.

Des solutions et une réelle volonté

En 2014, au niveau national, 49,4 % des victimes transportées à l’hôpital n’avaient que des symptômes bénins. Pour résoudre ce problème, l’agence des pompiers de Kobe par exemple diffuse un guide en ligne indiquant quand il est nécessaire de composer le 119. Un service payant a aussi été évoqué, mais le ministère n’entend pour l’instant pas mettre cette solution en pratique, notamment face aux nombreux avis contraires s’appuyant sur le devoir des collectivités de sauver la vie des habitants.

Pour résoudre les dysfonctionnements de communication entre services de secours et centres hospitaliers, les nouvelles technologies peuvent faire des miracles. Le département de Saga a par exemple lancé un service efficace en 2011. Sur place, les ambulanciers cherchent sur leur tablette un établissement adéquat, en fonction des symptômes de la victime et de la disponibilité des médecins. Résultat ? Le temps de transport à l’hôpital a été réduit, tout comme les coûts opérationnels. De quoi faire d’une pierre deux coups. Reste désormais à généraliser ce nouveau système dans les autres départements.

Le 11e « plan pour la santé et les services médicaux dans les régions reculées », qui court de 2011 à 2015, incite aussi les bureaux des départements à poursuivre leurs efforts. Car si le nombre de zones et de personnes impactées diminue, 136 000 habitants étaient encore à plus d’une heure d’un établissement médical en 2009. Si le bilan définitif n’a pas encore été publié, les premières données pour ce plan quinquennal indiquent de bons résultats. Verdict définitif dans quelques mois.

Par Jean-François Heimburger
A propos de l'auteur
Jean-François Heimburger
Jean-François Heimburger est journaliste indépendant spécialiste du Japon, en particulier des risques et catastrophes, et membre actif de l’Association de Presse France-Japon (APFJ). Il est l'auteur de l’ouvrage "Le Japon face aux catastrophes naturelles" (ISTE Éditions, 2018). Il écrit dans des revues (Politique étrangère, Monde chinois, Espèces), sur le site web japoninfos.com et, occasionnellement, dans la presse quotidienne (Dernières Nouvelles d’Alsace). Il effectue régulièrement, depuis 2010, de longs séjours dans l’Archipel, où il réalise des reportages variés en tant que photojournaliste. Passionné de sciences naturelles, il est par ailleurs adhérent de The Volcanological Society of Japan et du Japan Cicada Club.