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Entretien

Corée du Nord : Kim Jong-un et les priorités économiques

Jeu de propagande en Corée du Nord sous le portrait géant de Kim Jong-un, en 2015.
Jeu de propagande en Corée du Nord sous le portrait géant de Kim Jong-un, en 2015. (Crédits : Kobal/The Picture Desk/via AFP)
Cela fait 36 ans qu’on n’avait pas vu un tel rassemblement en Corée du Nord. Ce vendredi 6 mai s’est ouvert à Pyongyang le Congrès du Parti des Travailleurs de Corée. Une date historique pour ce parti unique fondé par Kim Il-sung en 1949. Aujourd’hui c’est son petit fils, âgé de 33 ans, Kim Jong-un, qui est au pouvoir depuis 4 ans. Ce Congrès est un moyen de recentrer la place du Parti des travailleurs au sein du régime nord-coréen. Mais il s’agit aussi de rééquilibrer davantage les priorités économiques face aux priorités militaires. C’est même un trait important du règne de Kim Jong-un. Entretien avec le chercheur Antoine Bondaz.

Entretien

Docteur en Sciences politiques de l’Institut d’Etudes Politiques de Paris, Antoine Bondaz est l’auteur d’une thèse intitulée : « De l’insécurité à la stabilité : la politique coréenne de la Chine de 2009 à 2014 ». Docteur associé au CERI et chercheur associé au think tank français Asia Centre, Antoine Bondaz a également été chercheur invité à la Korea University en Corée du Sud, et à l’antenne chinoise du Carnegie Endowment for International Peace de Washington. Il est également rédacteur en chef de la revue spécialisée Korea Analysis.

Combien de délégués seront-ils présents au Congrès du Parti des travailleurs de Corée ce vendredi 6 mai ? Comment se prépare un tel Congrès et qu’ont fait ces délégués depuis le dernier rassemblement de ce type en octobre 1980 ?
Antoine Bondaz : Il y a eu des élections dans chaque district, des élections qui ont nommé des représentants pour aller au Congrès, lequel rassemble ainsi plusieurs centaines de représentants du Parti des travailleurs. Leur nombre varie mais l’objectif est officiellement d’avoir une représentation fidèle des différentes forces vives de la nation. Cependant, les équilibres politiques que l’on peut avoir dans les démocraties occidentales avec un découpage électoral susceptible de favoriser un parti ou un autre, sont complètement inexistants dans le cas nord-coréen. En effet, le résultat des votes au Congrès en faveur du dirigeant est à connu à l’avance.
L’ensemble des analystes s’accordent à penser que ce Congrès doit servir à asseoir le pouvoir de Kim Jong-un. C’était déjà le cas pour Kim Jong-il en 1980. Comment fonctionne ce sacre exactement ?
Le sacre de Kim Jong-un a déjà été réalisé entre décembre 2011 et juillet 2012 lorsqu’il a progressivement obtenu les titres que son père détenait. Le Congrès est cependant important pour recentrer la place du Parti dans le régime nord-coréen, et normaliser la pratique institutionnelle du pays. En effet, au cours des années 1990 et des années 2000, l’armée, durant les difficultés économiques, avait pu prendre non pas une ascendance mais une place importante au sein de l’équation politique nord-coréenne. Cela avait été renforcé par la priorité à l’armée donné par Kim Jong-il. Aujourd’hui, l’objectif de Kim Jong-un est de faire du Parti la seule institution du pays et ainsi de revenir à la pratique institutionnelle à l’origine du régime, jusqu’au début des années 1980. Une période alors faste pour la Corée du Nord sur le plan économique. C’est au fond à cet « âge d’or » du régime, lorsque la légitimité du Parti était incontestable et l’économie florissante, que Kim Jong-un entend revenir.
Kim Jong-un a remis au gout du jour le « byongjin », une stratégie développée dès les années 1960, et qui vise à mener à bien en parallèle le programme d’armement balistique et nucléaire et les réformes économiques. Pour l’instant, on a beaucoup entendu parler du programme de défense mais des réformes économiques, beaucoup moins…
L’idéologie du « byongjin » avait en effet été mentionnée par Kim Il-sung, le grand-père de Kim Jong-un, dès les années 1960. Cependant, son père, Kim Jong-il, face au risque d’effondrement du régime et à ce qui était perçu à Pyongyang comme une menace des Etats-Unis ou de la Corée du Sud, avait donné la priorité au développement des capacités militaires. D’une certaine façon, Kim Jong-un ne renie pas ce qu’a fait son père. Il avait bien dit dès son arrivée au pouvoir que l’armée demeurait extrêmement importante pour la défense du pays. Mais ce qui est certainement important dans le règne de Kim Jong-un, c’est ce rééquilibrage entre la priorité militaire et la priorité économique, c’est-à-dire entre la dissuasion, la défense du pays, et l’accroissement du niveau de vie des Nord-Coréens.
Kim Jong-un est au pouvoir depuis quatre ans. Certains affirmaient qu’il était trop jeune, qu’il ne tiendrait pas… Visiblement, il a su écarter ses rivaux… Le pouvoir de Kim Jong-un est-il aussi solide qu’il en a l’air ?
On a toujours très peu d’informations sur la politique intérieure en Corée du Nord, ou en tout cas sur les équations internes. Ce qui est sûr, c’est que contrairement aux pronostics des années 2009 et 2010, Kim Jong-un a consolidé son pouvoir au cours d’une transition minutieusement préparée par son père à partir de l’été 2008. Petit à petit, Kim Jong-un est monté dans l’organigramme du parti, s’est appuyé sur plusieurs personnages-clés du régime : des militaires comme le maréchal Ri Yong-ho, mais aussi sur son oncle Jang Song-taek. Ensuite, les « régents » qui l’avaient aidé à asseoir son pouvoir ont été éliminés, son oncle compris. Kim Jong-un est désormais le seul homme fort de la Corée du Nord. Bien qu’il ne dirige évidemment pas tout seul, son pouvoir s’est considérablement accru ces dernières années et le régime apparait comme politiquement stable.
Depuis son discours du Nouvel an lunaire, Kim Jong-un semble mettre l’accent sur l’amélioration du niveau de vie de la population… C’est un thème qui sera développé pendant ce Congrès ?
Lors de son premier discours public, le 15 avril 2012, quatre mois après la mort de son père, Kim Jong-un avait eu cette phrase très politique : « Les Nord-Coréens n’auront plus jamais à se serrer la ceinture. » Ces quatre dernières années, Kim Jong-un a tenté, de par sa gouvernance, de par son style, de par certaines réformes économiques, d’améliorer le niveau de vie des Nord-Coréens. Et si le Congrès pourrait recentraliser la place du Parti, il pourrait également insister sur l’importance du développement économique du pays.
Un « capitalisme rouge » sur le modèle chinois est-il possible en Corée du Nord ?
Il y a depuis l’arrivée au pouvoir de Kim Jong-un des réformes permanentes du régime nord-coréen sur le plan économique, sur le plan sociétal. Cependant, elles sont partielles et il est peu imaginable que le Parti annonce des réformes sous le format des réformes chinoises de la fin des années 1970. En effet, le régime, bien qu’il soit puissant, craint une déstabilisation par une ouverture trop rapide de l’économie au capitalisme. Néanmoins, il ne faut pas se tromper : la Corée du Nord a depuis quelques années accepté, sans toutefois le reconnaitre, de développer des marchés informels mais aussi une forme de société de consommation à Pyongyang. Ainsi une forme de proto capitalisme apparaît. Certains agriculteurs peuvent désormais garder une partie de leur récolte alors qu’avant, cette récolte devait aller intégralement au gouvernement. Donc il y a progressivement une évolution du modèle économique nord-coréen. Cependant, on est encore loin du modèle chinois.
On sait peu de choses des pays invités. Selon les médias chinois, Pékin ne devrait pas envoyer de délégation importante comme pour le 70ème anniversaire du Parti des travailleurs de Corée. Est-ce à dire que Kim Junior n’a plus besoin du soutien de la Chine ?
La Corée du Nord continue à avoir besoin du soutien notamment économique de la Chine. Les deux pays demeurent des otages mutuels. Cependant, ce congrès a avant tout un objectif de politique intérieur. Pour cela, Kim Jong-un n’a pas besoin d’inviter des gouvernements et des représentants étrangers, ce qui laisserait entendre d’une certaine façon que la Corée du Nord dépend de ses voisins. Le Congrès vise à assurer l’indépendance du pays, à restaurer la fierté des Nord-Coréens dans la capacité de leur pays à être indépendant, et donc dans ce cadre-là, Kim Jong-un a besoin des Nord-Coréens, et de personne d’autre.
Propos recueillis par Stéphane Lagarde
A propos de l'auteur
Stéphane Lagarde
Stéphane Lagarde est l'envoyé spécial permanent de Radio France Internationale à Pékin. Co-fondateur d'Asialyst, ancien correspondant en Corée du Sud, il est tombé dans la potion nord-est asiatique il y a une vingtaine d’années.