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Analyse

Corée du Nord : l'impasse

lancement par Pyongyang d'une fusée pour mettre en orbite Kwangmyong 4, un satellite d'observation de la Terre.
Cette photo prise par la télévision nord-coréenne et publiée par l'agence Yonhap en Corée du Sud le 7 février 2016, montre la lancement par Pyongyang d'une fusée pour mettre en orbite Kwangmyong 4, un satellite d'observation de la Terre. Pour les Etats-Unis, le Japon et la Corée du Sud, ce test sert plutôt le programme balistique intercontinental de la Corée du Nord. (Crédit : YONHAP / NORTH KOREAN TV / AFP)
Ce début d’année est marqué par une nouvelle vague de prolifération nucléaire de la Corée du Nord. Un quatrième essai nucléaire le 6 janvier dernier, un test de technologie balistique déguisé en mise sur orbite d’un satellite d’observation ce dimanche 7 février : Pyongyang persiste et signe dans ses violations des résolutions des Nations Unies. Son objectif est à la fois militaire et stratégique : développer un outil de dissuasion crédible, et à terme être accepté par la communauté internationale comme puissance nucléaire, à l’image du Pakistan.

Contexte

Force est de constater un certain épuisement de la réflexion politique après quatre essais nucléaires (le premier en 2006) et l’effondrement de la diplomatie multilatérale – les pourparlers à six sont interrompus depuis 2008. Comment ne pas conclure que l’approche centrée sur les sanctions a échoué ? Alors que le Conseil de Sécurité adoptera dans les prochaines semaines une résolution qui serrera une fois de plus les vis du régime de sanctions, il semble de plus en plus clair qu’elles resteront trop molles pour forcer la Corée du Nord à revenir sur son programme nucléaire. Or il n’y a pas d’alternative crédible – une dénucléarisation par la force est trop coûteuse, et l’idée chinoise d’une transformation progressive de la Corée du Nord par le développement économique ne convainc guère à Washington ou à Séoul.

Des sanctions trop ciblées ?

Le régime de sanctions des Nations Unies à l’égard de la Corée du Nord est relativement strict. Il inclut des embargos sur les armes conventionnelles et sur les matériels/équipements des programmes d’armes de destruction massive – y compris la technologie balistique. Il comprend aussi des gels d’avoir et des interdictions de voyage envers des individus et des entités juridiques identifiées pour leur rôle dans les activités de prolifération. Enfin, le Conseil de Sécurité a voté des sanctions financières ; les Etats membres des Nations Unies sont aujourd’hui obligés d’empêcher toute transaction à même de faciliter les programmes d’armes de destruction massive.

Résultat d’âpres négociations au Conseil de Sécurité, il est clair que ce régime a échoué à mettre fin au programme nucléaire de Pyongyang – ses plus fervents défenseurs estiment aujourd’hui qu’il l’a au mieux ralenti. Or il est évident que le programme nord-coréen progresse sans apport extérieur – ou bien avec un apport très limité, sous forme d’évasion des sanctions, dont certaines sont documentées dans le rapport annuel du panel d’experts des Nations Unies.

L’enjeu des négociations en cours à New York est l’avenir de ce régime de sanctions. Avant leur levée, les sanctions financières qui asphyxiaient l’Iran étaient plus strictes que celles qui frappent aujourd’hui la Corée du Nord. Les Américains, en faisant circuler un modèle de résolution dès la deuxième semaine de janvier, ont placé la barre assez haut. Selon certaines sources, ils auraient demandé un arrêt pur et simple des livraisons de pétrole chinois à la Corée du Nord, pour accélérer la crise énergétique du pays et forcer un changement de direction. Le financement du commerce transfrontalier sino-nord-coréen est aussi dans la ligne de mire de Washington.

Les tenants de la ligne dure – Japon, Corée du Sud et Etats-Unis, qui ont leurs propres sanctions unilatérales – souhaitent généraliser leur approche nationale à l’ONU et couper tous les liens économiques avec la Corée du Nord pour faire plier Pyongyang. La Chine et la Russie craignent un changement de régime et une déstabilisation de la région (crise de réfugiés, trafics d’armes, sécurité des installations nucléaires et des armes chimiques) ; la version la plus paranoïaque de cette approche estime même, à Pékin, que l’affaiblissement de la Chine du Nord-Est est le principal objectif de la politique nord-coréenne des Etats-Unis.

Dans le même temps, le facteur humanitaire joue. La Corée du Nord a connu une famine terrible à la fin des années 1990 et n’est pas encore autosuffisante pour sa production alimentaire ; selon le programme alimentaire mondial (PAM) des Nations Unies, la malnutrition touche encore un enfant sur trois. Comment trouver l’équilibre entre sanctions et exigences humanitaires ?

Le facteur chinois

La Chine est donc au cœur du débat. Et les récentes sorties du porte-parole du ministère chinois des Affaires étrangères suggèrent qu’une certaine exaspération domine à Pékin, autant à l’égard de la Corée du Nord que des pressions américaines.

Vis-à-vis de Pyongyang tout d’abord, la Chine tente de renouer le dialogue. C’est d’autant plus remarquable que Xi Jinping avait soutenu l’approche contraire après le troisième test nucléaire de 2013 – les contacts avaient été rompus. Ils ont repris en octobre dernier, et le négociateur Wu Dawei a passé plusieurs jours à Pyongyang la semaine dernière. Beaucoup d’observateurs ont noté que l’objectif de cette visite était de dissuader la Corée du Nord de procéder à son test balistique. Or le communiqué des Chinois à la suite du tir est timide et n’évoque que des « regrets », avec un appel à la reprise de la diplomatie. Il n’est pas impossible que la Chine ait conclu que trois ans de quasi gel des relations avec Pyongyang n’ont mené à rien.

Dans le même temps, les officiels chinois renouent avec une critique musclée de l’approche américaine. L’appel du département d’Etat à faire preuve de « leadership » sur la question en raison de la « relation spéciale » Chine-Corée du Nord a été clairement rejeté. Selon le ministre chinois des affaires étrangères Wang Yi, « les sanctions ne sont pas une fin en soi » et il « existe de nombreux moyens de progresser sans punir la population nord-coréenne ».

En toile de fond, se trouve une critique de la négociation entre Séoul et Washington relative à la disposition d’un système anti-missile en Corée du Sud – la Chine considère que celle-ci dégrade sa propre dissuasion et que la Corée du Nord n’est qu’un prétexte.

Sanctions et géopolitique des relations sino-américaines

Le régime de sanctions est perfectible, tant sur ses aspects financiers que sur le contrôle des activités commerciales. Il est évident que la Chine ne soutiendra pas les Américains, les Japonais et les Sud-Coréens dans leur quête d’un embargo. On aurait pu le croire. Aucun dirigeant chinois n’était allé aussi loin que Xi Jinping dans l’isolation – et l’humiliation, en réservant les plus grands égards diplomatiques à la président sud-coréenne Park Geun-hye – de la Corée du Nord. Mais d’autres considérations prennent aujourd’hui le dessus. La rivalité avec les Américains en mer de Chine du Sud, la victoire des indépendantistes à Taïwan, l’approfondissement constant de l’alliance militaire entre les Etats-Unis et la Corée du Sud, l’activité débordante du Japon sur les affaires de sécurité régionale – tous les signaux suggèrent que l’année du singe, qui débute en Chine, sera une année de turbulence pour les relations sino-américaines. La Corée du Nord a parfois servi au rapprochement entre les deux superpuissances. Elle pourrait redevenir un atout dans le jeu de Pékin.
Par Mathieu Duchâtel
A propos de l'auteur
Mathieu Duchâtel
Mathieu Duchâtel est directeur adjoint du programme Asie et Chine de l’ECFR (European Council on Foreign Relations) depuis 2015. Avant de rejoindre l’ECFR il était représentant du SIPRI (Stockholm International Peace Research Institute) à Pékin et chercheur à Asia Centre en poste à Taipei et Paris.