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Vietnam : le delta du Mékong face au changement climatique

Un garçon vietnamien à la recherche d'un poisson dans canal asséché du district de Long Phu dans le sud du delta du Mékong (province de Soc Trang) au Vietnam, le 8 mars 2016.
Un garçon vietnamien à la recherche d'un poisson dans canal asséché du district de Long Phu dans le sud du delta du Mékong (province de Soc Trang) au Vietnam, le 8 mars 2016. (Crédits : STR / AFP)
Le delta du Mékong fait face à une sécheresse exceptionnelle depuis quatre mois. La région agricole la plus importante du Vietnam est particulièrement touchée par le changement climatique. Des phénomènes météorologiques extrêmes sont à redouter de plus en plus fréquemment, entraînant la perte de revenus de plusieurs milliers d’agriculteurs. Élévation du niveau de la mer, salinisation des sols, érosion des terres et destruction de la mangrove : le delta du Mékong doit s’adapter pour résister.

Contexte

Le delta du Mékong est le grenier à riz du Vietnam, qui est le deuxième exportateur de riz au monde. Le delta abrite 17 millions de personnes, représente 55 % de la production nationale de paddy, 70 % de la production de fruits et 69 % des produits de l’aquaculture. C’est dire l’importance de cette zone dans la part de la production agricole nationale et la catastrophe économique, sociale, sanitaire et environnementale qui en découle.

Onze des 13 provinces du delta du Mékong sont touchées. Les autorités ont annoncé la disparition de plus de 160 000 hectares de rizières ce qui a entraîné la perte de revenus de plus d’1,5 millions de personnes dans la zone. Des milliers de ménages n’ont plus accès à l’eau potable.

Dégradation de la qualité de l’eau et barrages hydroélectriques

Phénomène climatique correspondant au réchauffement accentué des eaux de surface, El Nino est lié à un cycle de variations de la pression atmosphérique entre l’est et l’ouest du Pacifique, couplé à un cycle du courant océanique le long de l’équateur.
Le sujet n’en finit plus de faire la Une de la presse au Vietnam. La sécheresse dans le delta du Mékong (qui sévit également dans les Hauts-Plateaux du Centre) serait la plus grave jamais connue dans cette région. Une sécheresse probablement due, en partie, au phénomène climatique El Nino*.

Mais pour mieux comprendre la situation du delta du Mékong, il faut regarder plus loin que la sécheresse actuelle. A commencer par la dégradation de la qualité de l’eau due aux apports insuffisants en raison de la construction de barrages hydroélectriques dans les pays en amont du Mékong. Un problème qui ne date pas d’hier. Le plus long fleuve d’Asie du Sud-Est qui traverse six pays de la Chine au Vietnam en passant par la Birmanie, la Thaïlande, le Laos et le Cambodge, a vu dernièrement se multiplier ces ouvrages pour répondre aux besoins croissants en énergie des populations. Et notamment en Chine, qui a édifié pas moins de sept grands barrages en deux décennies. En aval du fleuve, le delta du Mékong a vu sa quantité d’eau diminuer dangereusement. Et ce malgré la mise en place de la Commission du Mékong (MRC pour Mekong River Commission) censée superviser la construction de barrages sur le fleuve et s’occuper de la gestion des eaux transfrontalières.

Au vu de la situation catastrophique, les autorités vietnamiennes ont demandé à certains voisins d’ouvrir les vannes. Ce qu’ont fait le Laos, pourtant touché lui-aussi par la sécheresse, et la Chine, qui a augmenté le volume d’eau relâché par la centrale hydroélectrique de Jinghong, dans la province du Yunnan depuis le 21 avril, avec un flux de 1 500 m3 d’eau par seconde. Une opération qui sera maintenue jusqu’au 31 mai, a annoncé le ministère vietnamien de l’Agriculture et du développement durable.

Salinisation et montée du niveau de la mer

La salinisation des terres est un autre problème. « Elle est notamment liée à l’intrusion progressive de la lame d’eau salée, beaucoup plus dense que l’eau douce, dans la nappe phréatique, explique Rémi Genevey, directeur de l’Agence française de développement (AFD) au Vietnam, initiatrice d’un programme d’appui budgétaire de politiques publiques pour un développement durable dans le delta du Mékong. Il y a un passage d’eau salée dans l’eau douce qui peut rendre l’eau de la nappe phréatique impropre à la consommation et à l’agriculture. Ce phénomène est peu lié au changement climatique mais plutôt aux pompages effectués dans la nappe pour l’irrigation des rizières. Et en ces temps de sécheresse, on pompe davantage encore… »

Le phénomène se conjugue à la montée du niveau de la mer. Le Vietnam est l’un des cinq pays non insulaires les plus touchés au monde par le changement climatique et tout particulièrement par la montée des eaux salées. Selon les études officielles, 38 % de la surface du delta du Mékong pourrait être immergée à l’horizon 2100 si des mesures préventives efficaces ne sont pas prises d’ici là. « Ajoutez à cela l’affaissement des sols, précise Rémi Genevey, et vous avez une conjonction de phénomènes qui rendra certaines terres impropres à l’agriculture avec un risque important d’une réduction de la surface agricole utile dans le pays. » Selon le directeur de l’AFD Vietnam, « la hausse du niveau de la mer et la subsidence pourraient condamner entre 5 et 10 % de la surface agricole utile du Vietnam d’ici à 2050. »

Protéger la mangrove et son écosystème

S’ajoute à cela la déforestation massive des zones de mangroves, réserve de biosphère pour quantités d’activités et protection naturelle contre la montée du niveau de la mer. La mangrove disparaît en grande partie à cause de l’érosion et mais aussi sous la coupe des fermiers.
Benjamin Hodick est conseiller et interlocuteur de l’antenne du Deutsche Gesellshaft für Internationale Zusammenarbeit (GIZ) GmbH à Hô-Chi-Minh-Ville, l’agence de coopération internationale allemande pour le développement, commissionnée par le ministère fédéral de la Coopération économique et du Développement. Tout comme l’AFD, le GIZ a initié des programmes de développement dans le delta du Mékong. En collaboration avec le gouvernement australien, les Allemands ont lancé en 2011 un programme de protection des régions côtières prenant en compte le changement climatique.

Le GIZ travaille dans 5 des 13 provinces de la zone : Soc Trang, Bac Lieu, Ca Mau, Kien Giang et An Giang. « Notre but est de protéger davantage les côtes contre la montée du niveau de la mer, l’affaissement du sol, l’intrusion d’eau salée sur les terres agricoles et la destruction de la ceinture de mangrove, explique Benjamin Hodick. Nous avons une approche intégrée, dans le but de réhabiliter la mangrove et de protéger son écosystème, notamment par l’édification de digues. C’est un écosystème essentiel pour les habitants qui vivent de la pêche. » Car les régions côtières du delta du Mékong sont aussi des zones importantes d’aquaculture. « Nous aidons les aquaculteurs à maintenir la production de crevettes sous la canopée de la mangrove. »

Face à cela, le ministère vietnamien de l’Agriculture et du développement durable a pris des mesures rapidement. A court terme d’abord en accordant des aides financières aux agriculteurs les plus touchés et en approvisionnant par bateau les régions asséchées avec 2 millions de mètres cubes d’eau douce. Les banques ont été encouragées à rééchelonner leurs crédits, diminuer les taux d’intérêt et alléger les dettes. A long terme, il faudra réajuster le calendrier des saisons culturales et modifier les cultures de plantes vivrières ainsi que l’élevage pour les adapter aux nouvelles conditions.

« Dans les régions les plus proches de la côte, les agriculteurs ne font plus aujourd’hui deux récoltes de riz comme avant (été-automne et printemps-hiver) mais une seule, rappelle Benjamin Hodick. Il faudra se demander désormais : où la culture du riz est-elle possible ? Où l’aquaculture est-elle possible ? »

Alterner culture sèche et irrigation

Les solutions à long terme existent et les experts y travaillent depuis plus de 10 ans. Ainsi, l’Institut du riz du delta du Mékong réalise par exemple des programmes de croisement et d’hybridation de nouvelles variétés de riz tolérant davantage la salinité, la sécheresse et les inondations. « Mais leur capacité de résistance aux nouvelles conditions sont encore insatisfaisantes », précise la directrice-adjointe de l’Institut, Nguyên Thuy Kiêu Tiên. Il faut aussi apprendre à la population la protection des ressources d’eau douce et penser à la diversification des méthodes de production, afin de privilégier celles qui seront moins gourmandes en eau.

Le GIZ travaille notamment sur la méthode de l’AWD pour « Alternate Wetting Drying », autrement dit alterner une culture sèche et une culture qui demande de l’eau. L’agence a constaté que l’introduction de cette technique a permis de diminuer l’utilisation de l’eau et des pesticides de 30 % tout en augmentant le profit du fermier de 40 %. Dans le cadre d’un projet de construction d’infrastructures hydrauliques financé par l’AFD, des équipes de consultants nationaux et internationaux travaillent à mettre en place une gestion participative de l’irrigation avec les bénéficiaires du projet.

Par ailleurs, l’agence française a mandaté le CIRAD (Centre de recherche agronomique et de coopération pour le développement) afin de mettre en oeuvre des formes de riziculture plus performante, résiliente et respectueuse de l’environnement dans les zones du delta du Vietnam.

Comment coordonner les politiques sur le terrain ?

Le temps est venu de rendre ces méthodes et ces réflexions efficaces sur le terrain. Benjamin Hodick du GIZ pose la question : « Il faut désormais savoir quel est le lien entre une stratégie nationale pour s’adapter aux nouvelles conditions et l’implication des populations locales. En d’autres termes, comment engager une gestion publique du delta du Mékong ? Depuis environ une dizaine d’années, les autorités et les experts avec lesquels nous travaillons sont conscients de l’impact du changement climatique au Vietnam. Le gouvernement vietnamien est sur le bon chemin. »

Même constat du côté de l’AFD : « Les autorités sont très conscientes de la nécessité d’engager des programmes d’adaptation au changement climatique, confirme Rémi Genevey. Et tous les bailleurs de fonds se mobilisent aujourd’hui. » La Banque mondiale a annoncé pour sa part qu’elle allait investir 450 millions de dollars dans la région du delta du Mékong.

Il reste donc à coordonner les politiques sur le terrain, afin que les différentes instances de décision, du Comité populaire aux institutions nationales, s’accordent pour accélérer le mouvement. Alors que plane une autre menace sur la région, selon les scientifiques, avec l’arrivée probable du phénomène climatique inverse : La Nina, qui pourrait faire craindre une recrudescence des typhons dans la zone Pacifique.

Par Sabrina Rouillé, à Hô-Chi-Minh-Ville
A propos de l'auteur
Sabrina Rouillé
Installée depuis 2010 à Hô-Chi-Minh-Ville, Sabrina Rouillé est journaliste indépendante. Elle a écrit pour le Figaro Magazine, Géo, Altermondes, Elle Québec et 6 Mois. Elle a été rédactrice en chef de l'Echo des rizières à Hô-Chi-Minh-Ville. Avant de partir au Vietnam, elle a été reporter et rédactrice en chef adjointe pour le journal Ouest-France, en Bretagne et en Normandie.