Culture
Expert - transistor Asie

Pépites musicales tokyoïtes

Un vendeur de Recofan, fan de hard rock. (Crédit : D.R.).
Un vendeur de Recofan, fan de hard rock. (Crédit : D.R.).
Dans le cadre de la tournée asiatique d’un artiste français, j’ai passé du temps à Tokyo.
J’en ai profité pour arpenter le quartier branché de Shibuya. A peine arrivée samedi midi, je me retrouve devant une horde de jeunes japonais que j’identifie comme des fans grâce à leur code vestimentaire semi-métal semi-kawaii (mignon en japonais).

En levant les yeux, je réalise que je suis devant O East, un vaste complexe de bars et de salles de concerts. J’apprendrai plus tard que le groupe derrière l’enseigne n’est rien de moins qu’un véritable empire qui domine largement l’industrie du live au Japon.

Ainsi, les groupes étrangers qui ont déjà une certaine aura s’y produisent (à des tarifs prohibitifs, environ 100 euros pour Tortoise par exemple) ainsi que des groupes locaux (comptez 24 euros pour un ticket).
Comme beaucoup de choses au Japon, cela coûte cher d’être un fan, mais quand les japonais aiment quelque chose, ils y vont à fond !

L’idolâtrie des vedettes et le fétichisme avoué des japonais font de l’archipel un marché à part où toute sorte de niche ultra pointue a sa place : on y trouve des fans de Sylvie Vartan dans sa période 60’s, de free jazz américain et de dance hall japonais. Tout est accessible pour que le fan puisse acquérir la panoplie complète qui correspond à son idole : t-shirt, pins, mug, accessoires – j’ai même vu durant mon séjour un pull tricoté à l’effigie de Kraftwerk !

Ayant moi-même grandi sous la « génération club Dorothée » et ayant consommé pas mal de mangas et d’animés dans mon enfance, je me suis toujours faite une idée très futuriste du Japon. Après tout, ce sont eux qui ont mis à la mode les robots et les concerts donnés par des hologrammes.
Et pourtant il y a certains aspects de la vie et des loisirs japonais qui semblent restés coincés dans les années 90 !

Le point le plus frappant est que les japonais fument encore dans les bars et les restaurants. L’autre point, c’est le constat que la musique au Japon est bien moins digitalisée que dans nos contrées occidentales. En effet le marché japonais de la musique est encore largement physique, 80 % des revenus proviennent de la vente de cds, vinyles, DVD (et pour tout vous dire on peut même encore louer des VHS) alors que les grands marchés comme celui des USA et de la Grande-Bretagne ont déjà largement basculé vers le streaming et le téléchargement.

Une vue des bacs de Disk Union, Shibuya.
Une vue des bacs de Disk Union, Shibuya. (Crédit : D.R.).
Est-ce un résidu de ce fétichisme décrit plus haut qui fait que les japonais qui pourtant sont connus pour habiter de minuscules appartements achètent encore de volumineux produits ? Pour ma part, je pense que oui ; et c’est grâce à cette manie que j’ai passé une semaine merveilleuse chez les disquaires.
Et plutôt que de faire un papier sur l’industrie musicale en tant que telle, je préfère partager avec vous les trouvailles que j’ai faites dans ces différents magasins grâce à l’aide de vendeurs spécialistes comme il se fait rare de trouver en Europe.
Malgré leur timidité, ma maitrise inexistante de la langue japonaise et leur anglais balbutiant, j’ai réussi à leur soutirer quelques pépites, exclusivement japonaises, dans le but de vous faire découvrir les productions de l’archipel nippon. Voici leurs sélections.

Takamatsu du magasin HMV Shibuya recommande :

Takamatsu du HMV Shibuya.
Takamatsu du HMV Shibuya. (Crédit : D.R.).
Haruomi Hosono, Sports Men, tiré de l’album Philarmony, 1982.
Hiroshi Sato, Picnic, tiré de l’album Orient, 1979.
Mikado, La Fille du Soleil, tiré de l’album Mikado, 1985.
Petite anecdote pour ce dernier titre : en 1985, Hosono fonde le label Non-Standard et produit le premier album de ce duo français qui a un gros succès au Japon. L’album ne sortira en France qu’un an plus tard.

Tout dans la sélection de ce vendeur montre l’aura et l’influence dont bénéficie le groupe Yellow Magic Orchestra chez n’importe quel mélomane japonais qui se respecte.
En effet le groupe fondé par le fameux Ryuichi Sakamoto et Haruomi Hosono à la fin des années 70 a profondément marqué les esprits au Japon par la grande originalité avec laquelle ses membres ont innové dans la musique électronique populaire, incorporant avec génie la technologie analogique des synthés, séquenceurs et samplers tout en inventant un son « oriental » et « asiatique » comme en rêvaient les occidentaux. Si l’on connait sans doute davantage Ryuichi Sakamoto en Europe, j’ai plus entendu parler de son comparse Haruomi Hosono durant mon séjour.

Shimpei du magasin Face Records recommande :

Shimpei du Face Records.
Shimpei du Face Records. (Crédit : D.R.).
Taeko Onuki, Carnaval, tiré de l’album Romantique, 1980.
C’est l’un des plus gros succès de Taeko Onuki. Cette dernière a connu des moments de gloire dans les années 80 et également quand elle était membre du groupe Sugar Babes.
Takeshi Inomata & Sound LTD, Theme – Mustache, tiré de l’album Sounds of Sound LTD, 1970.
Takeshi Inomata est un batteur de jazz très célèbre au Japon, notamment pour avoir fait le design de tous les instruments percussifs pour Yamaha au début des années 60. Quant à sa carrière jazz, il la débute pendant la guerre de Corée à une époque où le Japon regorgeait de militaires américains qui ont largement contribué à diffuser ce style musical.
Chu Kosaka, Bon Voyage, tiré de l’album Horo, 1975.
Né en 1967, Chu Kosaka commence sa carrière comme chanteur du groupe April Fools aux côtés de Haruomi Hosono (avant Yellow Magic Orchestra). Il apparait dans la comédie musicale Hair quand elle arrive au Japon en 1969.
En 1975, son album Horo parait et a un succès retentissant. Il est suivi d’une tournée de 35 dates. La même année sa fille est sauvée d’une grave brûlure, Kosaka y voit un miracle de Dieu et décide de dédier sa vie à Jésus. Il fonde le premier label de Gospel Japonais Michtam Records.

Jyuhei de chez Disk Union Jazz recommande :

Jyuhei de Disk Union Jazz.
Jyuhei de Disk Union Jazz. (Crédit : D.R.).
Hozan yamamoto + Masabumi kikuchi, Silver World, tiré de l’album Silver World, 1977.
Rencontre du joueur de flute en bambou Hozan Yamamoto et du pianiste Masabumi Kikuchi : un disque d’une grande beauté.
Shigeharu Mukai, Mirage, tiré de l’album Pleasure, 1980.
Voici un titre de jazz fusion assez indescriptible, même si on ne possède que peu d’informations sur ce musicien.

Daizuke de chez Tower Records recommande :

Daizuke de Tower Records.
Daizuke de Tower Records. (Crédit : D.R.).
Cro Magnon, Black Mahogani.
Trio japonais des années 2000 qui joue un mix alliant : jazz, soul, house, funk, prog rock et space rock.
Mountain Mocha Kilimandjaro, East Wood Magic City, tiré de l’album Mountain Mocha Kilimandjaro, 2009.
Groupe de funk groovy conçu pour danser.

Eisuke Sato de CD journal recommande

Eisuke Sato de CD Journal.
Eisuke Sato de CD Journal. (Crédit : D.R.).
Cero, Summer Soul, tiré de l’album Obscure Ride, 2015.
Cero est un groupe récent qui montre bien le penchant pour le easy listening des japonais.
Iseiko Omori, Tokyo Black Hole, 2016.
J-pop indescriptible. Tout y est : la lolita toute de rose vêtue et son maquillage de manga.
Nouon, Lip Service, tiré de l’album Kuu, 2015.
Nouon est un quartet composé de Azusa Yamada au vibraphone, Kevin McHugh à la Fender Rhodes, Huw Lloyd à la clarinette basse et Junpei Yamamoto à la batterie.

Mes trouvailles :

Profitant de mon séjour et de leurs conseils avisés, j’ai moi aussi fait quelque trouvailles.
Miharu Koshi.
Pochette de l'album Parallelisme.
Pochette de l'album Parallelisme. (Crédit : D.R.)
Génial mélange de Jane Birkin dans sa période garçonne, matinée d’Adjani dans Subway, Miharu Koshi est une autre étoile dans la constellation de Haruomi Hosono.
Au début des années 80, elle est fascinée par Kraftwerk et bien consciente de la liberté que les instruments pré-enregistrés peuvent conférer à ses compositions.

Hosono sort son album Tutu – sur lequel figure L’amour toujours – en 1983 sur son label Yen Records où Koshi enregistre une reprise remarquée du groupe belge, Telex ; puis Parallelisme en 1984 sur lequel figure Ryugujyo no Koibito.

Black Octopuss, de Paul Jackson.
Pochette de l'album de Paul Jackson.
Pochette de l'album de Paul Jackson. (Crédit : D.R.).
Cet album a été enregistré en 1978 dans les studios Toshiba Sony alors que le bassiste américain Paul Jackson, membre fondateur de Herbie Hancock and the Head Hunters était en tournée au Japon avec le groupe.

Ce disque, gros monument de jazz funky n’a longtemps existé qu’au Japon. Les cinq premières chansons comportent un casting impressionnant avec notamment Hancock au piano, synthé et clarinette, Ray Obiedo à la guitare, Bennie Maupin à la clarinette basse et saxophone ténor, Webster Lewis au Hammond et synthétiseurs. D’ailleurs, les amateurs de Hip Hop reconnaitront le sample de Bahamadia dans Funk Times Three, titre issu de l’album.

Et pour finir, quelques bonnes adresses – liste non exhaustive, bien sûr, on ne vient jamais à bout de Tokyo :

Disk Union Shibuya. C’est un magasin à la sélection très pointue. vous y trouverez à peu près tout : Jazz, rare groove, techno, house et de nombreuses pièces d’occasion.

Adresse : Antenna 21 Bldg. B1F, 30-7 Udagawacho, Shibuya-ku, Tokyo.

Disk Union Ochanomizu. C’est un magasin spécialisé en jazz.

Adresse : 2 Chome−1−45, Chiyoda, Kanda Surugadai, Tokyo.

RecoFan. Ici, vous découvrirez une énorme collection de seconde main et de disques à prix réduits.

Adresse : Shibuya Beam 4F, 31-2 Udagawacho, Shibuya-ku, Tokyo.

HMV Record Store Shibuya. En plein coeur du quartier de Shibuya, c’est environ 80 000 titres disponibles qui vous attendent dont 60 % de vinyles.

Adresse : Noa Shibuya 1-2F, 36-2 Udagawacho, Shibuya-ku, Tokyo.

Tower Records Shibuya. C’est le deuxième magasin de musique le plus gros du Japon, avec pas moins de 5 000 mètres carrés de musique et produits dérivés. Il est ouvert tous les jours de 11 heures du matin à 11 heures du soir.

Adresse : 1-22-14 Jinnan, Shibuya-ku, Tokyo.

Manhattan Records. Cette belle enseigne est dédiée au hip hop et à toute la black music.

Adresse : 10-1 Udagawacho, Shibuya-ku, Tokyo.

Face Records. Voici un autre magasin dédié à la black music, avec une large sélection de soul et de groove.

Adresse : 10-2 Udagawacho, Shibuya-ku, Tokyo.

Lighthouse Records. Dernier de notre liste, ce magasin présente un large choix en musique électronique.

Adresse : Masami Bldg. 3F, 2-9-2 Dogenzaka, Shibuya-ku, Tokyo.

A propos de l'auteur
Léo de Boisgisson
Basée en Chine pendant 16 ans où elle a passé sa post adolescence au contact de la scène musicale pékinoise émergente, Léo de Boisgisson en a tout d’abord été l’observatrice depuis l’époque où l’on achetait des cds piratés le long des rues de Wudaokou, où le rock était encore mal vu et où les premières Rave s’organisaient sur la grande muraille. Puis elle est devenue une actrice importante de la promotion des musiques actuelles chinoises et étrangères en Chine. Maintenant basée entre Paris et Beijing, elle nous fait partager l’irrésistible ascension de la création chinoise et asiatique en matière de musiques et autres expérimentations sonores.